HERRENHALB
DECEMBRE 46
Petit Louis récupéra son paquetage et sauta du Renault 3T5
devant le poste de commandement. La sentinelle esquissa un garde-à-vous
approximatif.
" Classe 46/2* " se dit-il en voyant l'uniforme
tout neuf et le MAS 36*.
" L'officier de jour est là ? "
Le factionnaire à-demi congelé fit un signe de la tête en
désignant le perron. Il avait dû geler dur cette nuit. Une corvée avait dégagé
les marches et sur les croûtes de glace qui restaient collées à la pierre on
pouvait voir quelques traces de dérapage.
Dans le vestibule surchauffé, un lieutenant du Train assis
derrière une table surchargée de paperasses poussa un hurlement quand Petit
Louis entra, accompagné d'une rafale de vent polaire .
" La porte nom de Dieu ! "
Petit Louis dut s'arc-bouter contre le battant qui
coinçait. Il posa son paquetage sur le parquet boueux et salua.
" Maréchal des Logis Bourgain, muté du GT503, à vos
ordres mon lieutenant".
" Votre ordre de mutation."
Petit Louis extirpa de la poche intérieure de sa capote
l'enveloppe en toile cirée qui contenait les précieux documents et tendit le
papier en question à l'officier qui sans même y jeter un coup d'oeil le passa
par dessus son épaule ; une main surgit de derrière une armoire métallique et
s'en empara.
" Voyez Paumelle..."
Après un autre salut resté sans réponse comme le premier
Petit Louis ramassa son paquetage et contourna le bureau. Derrière l'armoire se
trouvait une autre table tout aussi encombrée. Un maréchal des logis major, le
dit Paumelle sans doute, scrutait l'ordre de mutation comme s'il s'attendait à
y trouver une virgule non réglementaire.
" Vous avez 6 mois de service ?"
" Oui chef."
" Et vous êtes margis !"
" Oui chef."
Le major qui avait sur la poitrine les barrettes de la Tunisie,
l'écusson Rhin et Danube et une collection impressionnante d'autres décoration
difficilement identifiables au premier abord prit un air profondément dégoûté.
" Dumaret ! "
Un individu qui cachait ses yeux derrière des hublots de
bathyscaphe émergea de son hibernation à côté du poêle, enfila une capote,
s'enfonça un calot jusqu'aux oreilles et attendit la voix de son maître.
" Trouvez-lui un cantonnement. Montrez-lui le mess et
revenez au trot."
L'autre cligna des yeux pour montrer qu'il avait compris.
" Dès que vous serez installé, vous revenez au
bureau." continua le major en s'adressant cette fois à Petit Louis.
" L'instructeur de la troisième section est malade,
vous le remplacerez provisoirement pour l'exercice cet après-midi."
Il ajouta comme sur le coup d'une inspiration soudaine:
" Et vous prendrez le tour de garde comme chef de
poste ce soir. Prise des consignes , ici, à 17h30. Vous pouvez disposer."
" Bien chef."
Le coup classique : le dernier s'y colle...surtout la
veille du Nouvel An. Au moment de prendre sa garde, Petit Louis se sentait de
fort mauvais poil. A midi, mal renseigné sur les horaires, il était arrivé en
retard au mess et s'était vu mis à l'amende d'une tournée générale par
l'adjudant chef Chevesne. Une solde d'appelé, même sous-off lui permettait tout
juste de payer ses repas et ce contretemps l'avait mis complètement à sec.
Aussi quand l'officier de jour lui remit le tableau des
consignes, il se promit bien de les faire respecter à la lettre.
" Bon sang, le premier qui fait un pet de travers, je
vais lui en faire baver des ronds de chapeau..."
On se trouvait en 'ALERTE JAUNE'. Vrai ou faux, des
éléments du Werewolf* avaient été signalés dans la forêt qui s'étendait entre
Herrenhalb et la zone américaine à douze kilomètres dans la direction de
Stuttgart. Que des gus se baladent en forêt par moins dix-huit avec la neige
qui recouvrait le sol paraissait assez invraisemblable, mais des munitions
avaient été distribuées: 5 cartouches par homme et 3 chargeurs pleins pour le
F.M. 24/29*.
C'était marqué noir sur blanc: " Trois sommations. En
cas de refus d'obtempérer, la sentinelle ouvrira le feu."
Il n'était précisé nulle par si on devait dégommer* le
bonhomme ou simplement lui flanquer les jetons.
Petit Louis rassembla ses troupes devant le poste de garde,
les fit mettre ou garde-à-vous et lut la feuille de consignes d'un bout à
l'autre ce qui était prévu par le règlement mais jamais fait. En général le
panneau était accroché à un clou dans le poste et restait là jusqu'à la relève.
Puis il distribua les tours de garde. Les quatre guignols
qui avaient rigolé pendant la lecture se retrouvèrent collés de 2 à 6 heures du
matin. Bien fait ! La cérémonie avait
attiré un aréopage goguenard:
" T'as vu la bleusaille qui fait du zèle ?"
" Ca lui passera avant que ca ne me reprenne..."
Petit Louis emmena son premier quatrain: la première
sentinelle à la sortie du village devant les garages, la deuxième devant le
P.C.*, la troisième au poste de garde et la quatrième et dernière à l'entrée de
le grimpette qui menait à Gagenau. Chaque sentinelle se trouvait reliée au
poste de garde par un téléphone EE8* et une ligne actionnant un klaxon dans le
poste central.
A chaque poste Petit Louis vérifia que le fusil était
approvisionné mais non chargé avant de passer au suivant puis rentré au chaud,
il se mit à démonter le F.M. sur la table.
" C'est pas vrai!" fit quelqu'un, " où on va
bouffer ?"
" Tu vas voir que ce con va nous faire chier toute la
nuit..."
Petit Louis fit celui qui n'avait pas entendu. Il enleva
l'excès de graisse sur la culasse et la poignée pistolet, vérifia le canon, le
tube d'emprunt de gaz, les biellettes de verrouillage et remonta le tout en un
clin d'oeil. Du coup le respect pour ses galons tout neufs grimpa d'un cran.
Il vida ensuite les 3 chargeurs, tâta les ressorts, essuya
les cartouches une par une et les remit dans les chargeurs en battant son
propre record de vitesse. Là il en rajoutait un peu...Puis il encliqueta une
boîte dans la culasse d'un coup de poignet et remit l'arme au râtelier. Entre
temps le bouthéon de café était arrivé. Un dévoué tartina la graisse d'arme sur
la table avec un journal et disposa les quarts. La routine se réinstallait.
Comme on se trouvait en alerte, le couvre-feu sonna à 10
heures. Une patrouille fit fermer la cantine et rentrer tout le monde dans les
casernements. La nuit promettait d'être tranquille.
En effet tout se passa bien...jusqu'à minuit moins le
quart.
Le hurlement du Klaxon fit sursauter tout le monde. Petit
Louis bondit dehors sans prendre le temps d'enfiler sa capote.
Sur la route de Stuttgard une voiture arrivait roulant
pleins phares. Il entrevit, découpée dans la lumière, la sentinelle campée au milieu
de la route qui agitait son fusil au dessus de sa tête, puis qui plongeait de
côté au dernier moment pour éviter de se faire ratatiner. Se précipitant dans
le poste il empoigna le F.M., bousculant deux hommes qui allaient aux
nouvelles.
En ressortant il arma la culasse et cala l'arme sous le
bras. Juste à temps, la voiture arrivait plein tubes.
Nédelec disait toujours:
" Avec un F.M. à la hanche, que ce soit un gonze ou
une bagnole, vous tirez les chaussettes: ça remonte tout seul et vous en faites
des rillettes"
Petit Louis lâcha une courte rafale pour assurer et lorsque
la voiture le dépassa en prenant le virage, vida le chargeur. Il eut le temps
de voir qu'il s'agissait d'un véhicule civil et non pas d'une Jeep, lorsque la
guinde parut s'envoler, fit un tonneau et vint s'écraser contre le parapet en
pierre qui bordait le café.
Tout le poste de garde se précipita aux résultats.
" T'as vu le carton..."
" Merde alors, il l'a chopé au vol, il faisait au
moins du 100 !"
Nettement exagéré le commentaire, la courbe prise à plus de
50 aurait conduit aux mêmes dégâts que la rafale de F.M..
Petit Louis se sentait vaguement frustré. Au cinéma, quand
on arrose une voiture à l'arme automatique, tout part en son et lumière, là il
n'y avait qu'un crash banal. De plus près, toutefois, la cible n'était pas
belle à voir. Les balles blindées avaient déchiré des pans entiers de
carrosserie, émietté les vitres et
crevé les deux pneus arrière.
A la stupeur générale, une forme se mit à bouger dans
l'épave, puis tenta de sortir à travers l'encadrement du pare-brise. Des mains
secourables aidèrent l'ex-conducteur à se remettre sur pied: le gus, un civil,
n'avait pas une égratignure, enfin presque...et il se trouvait encore trop
sonné pour réagir.
Petit Louis commençait tout juste à réaliser qu'une montagne d'emmerdes se profilait à
l'horizon quand l'adjudant-chef Chevesne faisant fonction d'officier de jour
arriva en hurlant:
" Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?."
" Mon lieutenant, une voiture a forcé les barrages, et
suivant les consignes, j'ai ouvert le feu."
" Vous avez...nom de Dieu! et le type est mort ?"
" Non mon lieutenant, il n'a rien, il est là-bas"
Chevesnes toisa le délinquant-victime et voyant sa tenue
civile, conclut:
" Foutez-moi ce pékin* au trou! On verra demain
matin."
Puis il tourna les talons pour aller rejoindre le mess et
les libations de la Saint Sylvestre.
Le local faisant fonction de prison était en fait la cave à
charbon sous le poste de garde. On y boucla le quidam qui commençait à y voir
clair et à protester:
" Je suis officier...conduisez-moi au commandant de la
place.."
" Si c'est vrai ce qu'il dit" fit remarquer le
caporal adjoint, un ancien, à Petit Louis " ça va barder demain pour votre
matricule. Faire un carton sur un officier, c'est le falot*."
Petit Louis entrevit le conseil de guerre et ses
conséquences et se mit à rédiger un rapport circonstancié qu'il fit
contresigner par l'adjoint et les trois sentinelles dont les signes avaient été
superbement ignorés par le rescapé de la fusillade. La nuit fut longue mais
sans autre incident si on oublie les nombreux pochards du Nouvel-An que les
patrouilles ramenaient à leur cantonnement à grands coups de pompe dans le
train.
Au petit matin un sous-off de la PM en casque blanc apparut
.
" Chef de poste, au rapport au P.C. Suivez-moi."
L'orage prévu se précisait.
Autour de l'Opel Olympia qui était restée sur place, une
foule de badauds se pressait admirant le carnage et comptant les trous.
Au P.C. Petit Louis resta dans le vestibule en compagnie du
PM. Un moment plus tard, il vit arriver la cause de ses déboires encadré par
deux officiers de la Police Militaire en grande tenue. Pas frais le gars,
maculé poussière de charbon, le pantalon déchiré mais l'air mauvais. Le groupe
pénétra dans le bureau du chef d'escadron commandant de la Place.
Un moment plus tard des éclats de voix indistincts
redonnèrent un peu de courage à Petit Louis qui se prit à espérer.
La porte se rouvrit :" Chef de poste !"
Petit Louis entra et salua. Le chef d'escadron était rouge
brique et l'autre livide. Ca avait dû chauffer.
" Votre rapport."
Petit Louis tendit le papier. Le commandant le lut
attentivement et relut certains passages.
" Les feux rouges étaient allumés ?"
" Oui mon commandant."
" Les sentinelles ont fait les sommations?"
" Oui mon commandant"
" Avez vous tiré en l'air d'abord?
" Oui mon commandant."
" Vous avez ensuite tiré sur la voiture. Les rapports
font état de deux rafales en effet." Ce n'était pas une question. Les
choses s'arrangeaient.
" Combien de cartouches avez-vous tiré?"
" Vingt et une, mon commandant, j'ai ramassé les
douilles et il en restait 4 dans le chargeur".
" Dites donc vous ne faites pas le détail. On a relevé
17 impacts dans la voiture. Il parait qu'elle est bonne pour la
ferraille."
Cette dernière remarque n'attendait pas de commentaire et
Petit Louis se tint coi.
" Sortez!"
Les beuglements reprirent derrière la porte close.
Un moment plus tard le pékin ressortit encadré , et
disparut. Petit Louis fut à nouveau introduit dans le bureau.
" Mon garçon, vous vous êtes mis une sale affaire sur
les bras. D'accord vous avez suivi les consignes, mais vous avez ouvert le feu
avec un peu trop de précipitation et sur un officier en plus." Il arrêta
d'un geste toute explication.
" Voila ce que je vous propose: on recrute des
volontaires pour l'Indochine et on forme un nouveau groupe de transport avec l'ancien
503. Vous signez une feuille d'engagement pour 2 ans, un séjour là-bas et on
passe l'éponge. Les formulaires sont au bureau des effectifs. Rompez."
Dix minutes plus tard Petit Louis se retrouvait dans le
peloton de tête pour le course au casse-pipe.
Le soir ,au mess, son jour de garde terminé, Petit Louis
fut l'objet de l'attention générale.
" Tu sais qui c'est le mec que tu as cartonné cette
nuit? Le gendre du général Boucault..."
" Il paraît que tu t'es porté volontaire pour l'Indo
?"
Le téléphone arabe avait fonctionné plein temps.
" Tu devrais demander le rapport du général. Tu as
failli le débarrasser du mari de sa fille, il va te faire une fleur!"
Un autre fit remarquer:
" Le type a eu un pot terrible, un ricochet s'est
planté dans le dossier du siège."
L'adjudant Chevesnes conclut en s'adressant à Petit Louis:
" Vous n'avez pas été très malin. Vous auriez dû tirer
en l'air et téléphoner à Gagenau, là-bas ils ont des blindés. Ils auraient
bloqué la route et vous seriez resté hors du coup."
Il ajouta perfidement:
" Il parait que ça barde dans la région de Saigon, ça
pourra vous servir d'être champion au F.M.."
De retour au cantonnement Petit Louis refit son paquetage.