VILLINGEN NOVEMBRE 46

 

 

          Un dilemme se posait pour le chef de corps qui voyait revenir un appelé promu sous-officier alors que certains de ses camarades de la même classe s'essayaient encore à marcher au pas sans se piétiner les uns les autres et que les anciens du même grade avaient conquis leurs galons au feu durant la guerre.

          On colla Petit Louis au garage du 503 sous le ordres du Chef Courivault, là il ne risquait pas de faire trop de dégâts.

 

          L'hiver s'annonçait extrêmement rigoureux. Chaque soir les chauffeurs vidangeaient l'eau des moteurs, démontaient les batteries et les entreposaient dans une pièce chauffée. Le matin les démarrages prenaient pas mal de temps, il fallait faire chauffer de l'eau sur des cuisinières à essence, la verser doucement dans les radiateurs sans s'ébouillanter et remonter les batteries. Les moteurs restaient à tourner jusqu'au rassemblement et à la répartition des tâches.

 

          La mise en route des cuisinières à essence était délicate, c'était en somme d'énormes lampes à souder. Il fallait remplir les collerettes d'alcool, l'allumer et attendre que la pression monte. L'opération était facilitée par une pompe que certains manipulaient avec trop d'enthousiasme transformant l'engin en lance-flammes au grand dam des chevelures trop proches.

          Les véhicules sortaient ensuite pour diverses mission, car le Groupe assurait le transport pour toute la Zone sud.

          Dans la journée, bien souvent Courivault devait sortir  le Diamond* avec la grue, le wrecker*, pour extirper un camion d'un fossé après un dérapage sur la neige ou le verglas, ou  remorquer un véhicule en panne.

 

          Le froid provoquaient aussi des accidents imprévus. Malgré les précautions des bloc moteurs éclataient sous le gel à cause de radiateurs mal vidangés.

          Un mécano voulant se laver les mains pleines de cambouis avisa un bac rempli d'essence qu'un distrait avait laissé dehors près de la porte. Il y trempa ses pognes* noirâtres et eut la surprise de voir que des lambeaux de peau se détachaient en même temps que la graisse. Au contact du liquide à moins vingt degrés, le derme gelait instantanément. Il dut porter pendant des jours de gants spéciaux enduits d'onguent cicatrisant.

 

          Un matin le garage reçut l'appel angoissé d'un chauffeur qui était parti pour Triberg avec 15 fûts d'essence de 50 gallons.

          " Chef, j'ai dérapé sur le verglas et je ne peux plus sortir du fossé."

          " Le camion n'a rien ? "

          " Non, chef "

          " Et le chargement ? "

          " Rien non plus! ".

          " Où en êtes-vous ? "

          " Dans la montée, juste après Donaueschingen."

          " Bon, on arrive ! "

 

          Petit Louis remarqua que Courivault ne s'était guère inquiété du bon état du chauffeur.

          " Bah, se dit-il, s'il a pu téléphoner ..." et il embarqua sur le wrecker avec Courivault après s'être emmitouflé jusqu'aux yeux.

 

          A l'endroit indiqué une ferraille calcinée fumait encore au milieu d'un grand cercle où la neige avait fondu.

          " Bordel de merde! " dit Courivault " ce con a foutu le feu au camion."

          " Il avait peut-être froid ..." suggéra Petit Louis. La plaisanterie tomba à plat, le chef le foudroya du regard et descendit. Le chauffeur noir de suie apparut soudain les larmes aux yeux.

          " Chef, ce n'est vraiment pas de ma faute..." et il s'expliqua:

          Gelant sur place, il s'était éloigné à une bonne distance du GMC et avait allumé un feu de brindilles dans le fossé . Mais ce crétin congénital n'avait pas remarqué qu'il s'était placé à contre-pente et qu'un fût d'essence avait été défoncé quand le camion avait versé dans le fossé.

          Soudain il fut tout surpris de voir son tout petit feu s'enfler et lui sauter à la figure tandis qu'une traînée de flammèches grimpait allègrement le raidillon. Puis ce fut le big bang.

          Le wrecker balança l'épave dans le ravin et ramena le chauffeur à Villingen pour le mettre au trou.

 

          Un autre carnage eut lieu quelques jours plus tard. Six Renault 3T5 progressaient doucement dans un brouillard givrant sur la petite route qui menait d'Offenburg à Karlsruhe. Les six camions étaient chargés de produits pour les Economats: cigarettes, chocolat, rasoirs, liqueurs, cartes à jouer et petites culottes pour les AFAT*.

          Soudain le premier de la file, au moment d'aborder un pont étroit se trouva face à face avec un gros Wilhelm vingt tonnes qui prenait toute la place. Quatre Renault vinrent successivement grossir le tas de ferraille, le numéro trois ayant eu la présence d'esprit de se flanquer dans le ravin pour éviter le choc.

 

          Quand Courivault et Petit Louis arrivèrent à peine une heure plus tard, les lieux grouillaient de soldats et de civils qui, comme des fourmis, vidaient systématiquement les carcasses.

 

          Un matin Courivault interpella Petit Louis:

          " Puisque t'as rien à branler et que tu emmerdes mes mécanos en leur posant des tas de questions, tu vas remplacer Martin et prendre l'Inter. Hier ce con a coincé la flèche d'un D7* sous un pont et il a fallu dégonfler toutes les roues de la remorque pour le sortir. On a bousillé le train de pneus. Je ne veux plus le voir au garage."

          Le tracteur International était le plus gros du Parc, un monstre avec 10 roues motrices et au cul une plate-forme à 20 roues capable de porter 40 tonnes. Ce machin bouffait 120 litres d'essence à l'heure à pleine charge. Tout était assisté, la direction, les freins, l'embrayage et même le dispositif pour ranger les deux roues de secours.

          Quand Petit Louis s'assit sur le siège ses yeux arrivaient à ras du bas du pare-brise. Courivault contempla le tableau :

          " Ca va être tangent... on va mettre une caisse de rations sous le coussin du siège."

          Nettement mieux...Petit Louis pouvait voir la route, mais ses semelles flottaient à cinq centimètres du plancher de la cabine.

          " Pas possible, t'es foutu comme un basset ..."

          Il fallut boulonner des cales en bois sur les trois pédales et Petit Louis partit chercher un Sherman à l'autre bout de la ville.

 

          Comme il touchait toujours une solde d'appelé, avec un tout petit supplément pour ses galons tous neufs, Petit Louis ne prenait pas ses repas au mess des sous-offs, il n'en avait pas les moyens. Un compromis avait été trouvé il mangerait dans la salle réservée aux caporaux chefs. Cette salle avait une fenêtre qui donnait juste au-dessus du toit du mess. La cheminée du poêle montait verticalement à trois mètres de là et le vent rabattait la fumée grasse contre le mur.

          " Les sous-offs nous cochonnent le paysage avec leur fumée" dit un jour le cabot-chef Perreux " il faudrait faire quelque chose."

          Oui mais quoi ?. Un jour Petit Louis repéra derrière le garage, une gouttière en zinc qui pendait. Il appela Perreux pour lui montrer sa trouvaille. L'autre pigea tout de suite.

          " Ce soir on arrache la gouttière et on la monte dans le couloir. Demain matin on la sort par la fenêtre pendant que les sous-offs prennent leur jus, on pose le bout sur la cheminée et on verse un seau d'eau."

          Ce n'était pas exactement ce qu'avait envisagé Petit Louis, mais l'idée lui plut.

 

          Le lendemain vit la mise à exécution du plan diabolique.

          " Attention les gars, il faudra faire fissa* pour retirer la gouttière et fermer la fenêtre. Ensuite personne n'a rien vu, on balance la gouttière au deuxième étage par la baugnette qui donne sur l'arrière."

          En s'y mettant tous ce fut facile, comme à l'exercice. L'eau dévala la gouttière, s'engouffra dans la cheminée. Il y eut un bruit puis un brouhaha énorme. Par la fenêtre refermée précipitamment il virent s'échapper du mess une bande d'énergumènes à cheveux gris qui juraient et toussaient comme des forcenés, certains avaient encore la serviette autour du cou.

 

          Les détails ne furent révélés que plus tard. L'eau tombant sur le charbon rouge s'était transformé en vapeur, éparpillant cendres et escarbilles, le couvercle du poêle s'était incrusté dans le plafond, mais heureusement le cylindre en fonte avait tenu bon et il n'y eut que des blessures d'amour propre. Chose curieuse personne ne fit le rapprochement entre la chute d'eau miraculeuse et la fenêtre de la salle à manger.

 

          Des rumeurs couraient, le 503 allait être dissout, puis reformé pour aller renforcer les troupes de Leclerc en Indochine. Le 19 décembre les hostilités avaient repris au Nord comme au Sud mettant fin au 'modus vivendi' qui suivit les accords de Fontainebleau signés avec Ho chi Minh. Petit Louis n'en avait cure, en tant qu'appelé il ne se sentait pas concerné et il continuait tranquillement ses charrois avec le gros-cul.

          Pendant ce temps, par petits groupes les hommes du 503 disparaissaient, mutés dans d'autres unités.

 

          Quelques jours plus tard Petit Louis fut appelé au bureau des effectifs.

          " La classe 46/2 a été appelée sous les drapeaux. Voici votre ordre de mutation. Vous allez à Herrenhalb compléter l'encadrement des recrues. Vous partez dans trois jours."

 

         On était le 27 décembre.



suite : (5) Herrenhalb

Hosted by www.Geocities.ws

1