LANGENARGEN - ETE 1946

 

 

          Ce matin-là Petit Louis entreprit son pote Lemeur:

          " Le lieutenant Jaquot m'a dit qu'on demandait des volontaires pour l'Ecole Interarmes. Il parait qu'après quatre mois on sort sous-off si on a de bonnes notes..."

          " T'es pas louf *? Tu vas en baver comme un russe. Tu vas te retrouver avec des engagés ,les promotions c'est pas pour les bleus."

          " T'as envie de passer encore dix mois à faire les pluches, à balayer la cour et à nettoyer ces saloperies de Renault ? On a passé le permis et tout ce qu'on a fait, c'est de tourner dans la cour. On est tout juste sorti pour le convoi à Strasbourg. Pour la moto c'est pareil, depuis le coup de la Triumph, Courivault ne veut plus me laisser conduire."

          " Tu parles...Tu l'as complètement scrafée la bécane, bonne pour la casse."

          " Ce n'est pas de ma faute si ces pingouins avaient enlevé la grille devant les marches !"

          " Oui mais tu t'es payé le trou. Quand on l'a tirée de là on aurait dit un paire de binocles, les deux roues se touchaient. Tu as vu les Harleys qui vont équiper la CCR ? Ca ne sera pas pour ta pomme."

          " Raison de plus pour aller voir ailleurs. Ici je commence à manquer d'air."

          " Fais comme tu veux. D'ailleurs quand tu as une idée dans le crâne, on a beau te dire que c'est une connerie, tu fonces."

 

          Un froid certain descendit entre les deux potes. Mais Petit Louis sentait qu'il avait épuisé les charmes de la vie de caserne. Aussi le surlendemain il alla trouver le lieutenant Jaquot et se fit inscrire sur la liste.

          " Un jour de plus et c'était trop tard." fit remarquer le lieutenant.

          " Le Groupe devait envoyer deux hommes; Daubin et vous, partirez demain. Passez au bureau des effectifs et faites-vous établir un ordre de mission. Il y a un convoi qui part pour Bregenz, vous descendrez à Langenargen. Exécution."

 

          L'Ecole des Cadres Interarmes concrétisait une idée du Général de Lattre de Tassigny: le corps des sous-officiers représente l'ossature d'une armée moderne dotée de moyens techniques sophistiqués. Il en avait confié la direction au commandant Arnaud de Maisonrouge afin de perfectionner les stagiaires dans les domaines de l'armement, du combat individuel, de la topographie et de la guérilla urbaine.

          Le premier stage commença donc en juillet 1946 avec environ 650 élèves de tous grades: depuis des appelés du contingent jusqu'à des vétérans de campagnes d'Afrique. Il y avait même quelques aspirants issus de Cherchell et des gendarmes des unités stationnées en Allemagne. Pas de galons pour les stagiaires et égalité théorique pour tous. Après cinq mois, ceux qui se qualifiaient devaient recevoir le brevet de chef de section et dans certains cas, passer au grade supérieur.

 

          Le camp s'élevait au bord du lac de Constance, le Bodensee. A quelques maisons individuelles et des chalets de vacances, le Génie avait ajouté des bâtiments préfabriqués pour les logements, les salles de cours, l'armurerie et les services administratifs.

          Petit Louis se retrouva avec une quinzaine de collègues dans une vaste maison dont toutes les pièces avaient été converties en chambres à coucher.

          Le service était assuré par des civils allemands qui s'occupaient de l'entretien des locaux, du blanchissage et de la cuisine de l'équipe. Chaque groupe fonctionnait de façon autonome, prenait ses repas à part, était noté en bloc et avait ses instructeurs propres.

          Petit Louis fut logé au premier étage près de l'escalier avec un ancien de Rhin et Danube nommé Verbreghe et qui semblait connaître toutes les ficelles.

          " Ici on ne sera pas mal. Au rassemblement, faut jamais être les premiers, tu te fais repérer, ni les derniers. Les gars qui logent au grenier vont se faire baiser à tous les coups."

          Et ça n'a pas loupé...les gus n'avaient pas encore déballé leurs affaires qu'un hurlement retentissait en bas:

          " Rassemblement !!"

          Tout le monde dévala les escaliers et se retrouva en colonne par trois devant la maison.

          " Vous! et vous! et vous!" un index vengeur désignait trois attardés, les locataires des combles; " trois tours de camp cette nuit."

          " Merde! " chuchota quelqu'un, on est tombé sur Nédélec."

 

          L'adjudant-chef Nédélec, breton de naissance et sadique par vocation avait la réputation d'être la plus belle peau de vache de l'armée française. Il avait fait la retraite de 40. On disait qu'il avait tenu seul un pont sur l'Aisne, bloquant sur place l'avancée de l'armée allemande; la quantité d’adversaires variait suivant les conteurs, allant d'une compagnie pour les uns à tout un régiment pour les autres.

          On disait qu'il avait fallu le déloger au canon et que c'est de cet épisode que datait l'énorme cicatrice qu'il portait au mollet droit, ce qui ne l'empêchait pas de courir comme un lapin. On disait qu'il avait fait le Tchad, la Sicile, Cassino, le débarquement du 15 août, la campagne d'Alsace... Une légende !

 

          " Pas de gymnastique!.. marche !". C'était parti !

          A Langenargen on ne connaissait que deux allures pour se déplacer: le pas cadencé lors des défilés sous les armes pour le salut aux couleurs et la cavale. En tenue de sport ça ne se présentait pas mal, mais avec une plaque de base pour mortier de 81 sur le poil, ce n'était pas du kouglof.

 

          Réveil à 7 heures puis dérouillage*: 30 minutes de gymnastique, de cabrioles et d'évolutions dans la prairie et premier casse-croûte et toilette; on pouvait n'être pas rasé pour la gym mais après, tous devaient être impeccables. Puis chacun se ruait dans sa tenue de sortie, et empoignait son M3. On attendait le coup de sifflet pour se précipiter dehors.

          Les trois zèbres du grenier avaient trouvé le truc. Dès le deuxième jour ils avaient dressé un poteau entre le sol et le toit et au signal, ils se jetaient par la fenêtre façon pompier en essayant d'attraper le mât pour se laisser glisser en bas. Ils n'y arrivaient pas toujours et se retrouvaient parfois plantés dans la bruyère, mais ils n'étaient plus jamais les derniers.

 

          Manfroid avait son truc: chacun de ses pantalons était agrémenté à demeure d'une paire de bretelles. A chaque changement de frusques* il sautait dans son bénard* à pieds joints en tirant sur les élastiques et se retrouvait culotté d'un seul coup. Jusqu'au jour où un joyeux drille raccourcit au maximum les suspensions de sa tenue de sortie. Le malheureux Manfroid défila l'arme sur l'épaule en bermuda, le dos courbé par une traction invincible qui lui sciait l’entrejambes.

 

          Après le salut aux couleurs sur la place d'armes, tous les pelotons se rendaient dans la grande salle au pas cadencé en braillant des airs martiaux dont beaucoup étaient empruntés au folklore teuton, mais avec des paroles bien de chez nous. Ainsi la chanson bien connue "Halli, hallo" devenait "Allons, marchons " Ca faisait rigoler les chleuhs.

          Chaque jour un sujet différent était abordé par un conférencier civil ou militaire: histoire moderne, géographie politique, technique de combat...et pas question de piquer un petit somme car les résultats des interrogations écrites surprises se retrouvaient dans les dossiers individuels.

          Après quoi les groupes regagnaient leurs gîtes pour un second petit déjeuner: pain, café, jambon, confiture. Suivant le cas on enfilait le treillis ou la tenue camouflée et c'était reparti.

 

          En quelques jours Petit Louis et ses potes étaient devenus champions du décarpillage* express. Une fois dans une tenue, chacun préparait la suivante sur le lit; des godasses placées dans le bon sens faisaient gagner une seconde, chose essentielle pour qui savait que le moindre retard vaudrait quelques tours de piste la nuit suivante, près de 6 kilomètres pour chaque circuit.

          Un jour Verbreghe tout heureux dit à Petit Louis:

          " Viens voir ce que j'ai libéré..."

          Derrière la maison, soigneusement camouflé près du tas de bois sous une bâche se trouvait un vélo, manifestement un engin teuton, d'un poids terrible, peint en noir, dépourvu de freins et d'éclairage, mais avec un guidon en forme de cornes de vache.

          " Qu’est-ce tu veux foutre avec ce vélo ?" demanda Petit Louis, " on n'a guère le temps de se balader.."

          " Et les tours de camp, ducon...j'ai un réveil. Tu prends le vélo, tu vas d'un poste à l'autre,  avant d'arriver tu te planques, tu mets le réveil, tu piques un roupillon et quand c'est le moment, tu te présentes au poste en tirant la langue comme si t'étais crevé, tu signes le registre et tu continues ...Comme ça tu fais tes trois tours les doigts dans le nez."

          C'était tentant. Les deux compères plus quelques bons copains mis dans le secret profitèrent quelques semaines de l'aubaine. Hélas une nuit un cornichon s'arrêta trop près d'un poste de garde, se fit piquer en pleine ronflette et se vit octroyer 5 tours de rab. Le vélo fut confisqué avec des menaces épouvantables en cas de récidive, l'autorité n'a jamais apprécié l'initiative.

          La même chose arriva avec les cartes. Petit Louis en avait ramassé un jeu de la région à grande échelle, elles traînaient par là...

 

          Deux fois par semaine, lors de l'exercice de nuit, on droppait* les pelotons dans la campagne ou dans les bois. Chaque groupe se voyait assigner un cap, une boussole et un distance à parcourir afin de parvenir au lieu de rendez-vous.

          Les malheureux qui devaient s'en tenir à ces dispositions sommaires fonçaient en ligne droite, se tapaient les clôtures en barbelés, les rivières, les petits bois, les haies, les troupeaux de vaches et arrivaient fourbus.        

          L'équipe de Petit Louis tout un temps eut moins de problèmes. Les gars démarraient à fond de train tout comme les autres; une fois à l'abri des regards indiscrets, ils déployaient la carte, marquaient la direction et repéraient l'objectif. C'était ensuite un jeu de suivre les sentiers, les routes, de contourner les obstacles voire de faire du stop à l'occasion. Il fallait surtout éviter d'arriver les premiers trop souvent, cela aurait senti le roussi.

 

          Un nuit Nédélec arrêta Petit Louis au moment du démarrage du peloton.

          " Bourgain ! les cartes ..."  Puis il montra sa main largement ouverte. Il n'y avait pas à s'y méprendre: 5 tours la nuit suivante. Méchamment il ajouta

          "Et au trot ! "

          Petit Louis ne sut jamais quel salopard avait vendu la mèche.

 

          Nédélec avait le génie de transformer l'étude du matériel en torture chinoise. Si par exemple on en était au démontage et remontage de la mitrailleuse Lewis .30, il mélangeait les pièces de 5 armes et y ajoutait en loucedé* une détente de Schmeisser ou une goupille de Garrand. Il plaçait 5 gus autour de la table et hurlait " GO ! " en éteignant la lumière. Dans le noir les victimes du jour récupéraient leurs jeunes à tâtons et s'efforçaient de remettre le tout en état de marche.

          Après un temps variable, Nédélec rallumait, sortait un calepin de sa poche, consultait son chrono, prenait quelques notes et constatait goguenard: " Ya du rab !! " puis il levait la main droite étendant 2, 3 ou les mauvais jours 5 doigts.

          " Ce mec, je vais me le faire au prochain exercice de tir"

          Le refrain s'entendait après chaque nouvelle vacherie. Mais l'adjudant connaissait bien ses troupes. Lors des exercices à tir réel dans le village en bois, quand la bande de forcenés sautait de maison en maison en mitraillant les silhouettes en carton qui surgissaient des trappes télécommandées, il se trouvait bien à l'abri dans le mirador blindé qui dominait la scène. C'est lui qui appuyait sur les boutons qui faisaient détonner les pains de 50 grammes de TNT placés au endroits stratégiques.

 

          Et de semaine en semaine les effectifs fondaient. Chaque samedi les 'tests' éliminaient les derniers. Sous peine de renvoi, il fallait réaliser chaque semaine un score supérieur au précédent. Ca commençait par trois minutes de 'pompes' à un point chacune, puis des tractions à trois points à la barre fixe. Nédélec comptait ensuite les flexions de gaziers* couchés sur le dos pendant qu'un camarade tenait les chevilles. Il y avait ensuite le 'relais-grenade' : partant d'un point, on court et on ramène un caillou placé à dix mètres de là, puis chacun des suivant placés à 20, 30, 40 et 50 mètres en revenant chaque fois au point de départ, c'est crevant !

          Au cinquième exercice il fallait courir 10 mètres, ramper 10 mètres courir 10 mètres...etc. ,ce parcourt se terminait par une douzaine de fils de fer tendus à 50 cm du sol et qu'il fallait franchir au galop. Le tout se terminait par un morceau de terrain bosselé où il fallait ramper sous 50 mètres de barbelés tendus à 30 cm du sol, à ras des fesses tandis que des mitrailleuses à tir calé envoyaient des rafales juste au-dessus . Ces galipettes remplissaient exactement 30 minutes.

 

          Sans prendre le temps de souffler, les élèves étaient parqués dans une salle de classe où les instructeurs présentaient à chacun des feuilles remplies de carrés, de cercles, de lignes: des tests psychotechniques qu'il fallait remplir en un temps donné. L'oeil sur le chrono, l'instructeur arrachait parfois la feuille avant que les yeux aient pu se remettre en face des trous. Il y avait aussi des petites boîtes métalliques dont le couvercle était perforé de façon bizarre et desquelles pendait un fil rattaché à une tige. Il fallait enfiler la tige dans les trous sans toucher les bords sans quoi ça sonnait à l'intérieur et l'instructeur reprenait la boîte.

          Si à un test quelqu'un faisait moins de points que la semaine précédente, il était viré.

 

          La première semaine Petit Louis avait fait un score si pitoyable qu'il avait bien failli se faire éliminer, mais comme le samedi suivant il avait fait un peu mieux, il avait pu continuer. Par contre, certains malabars* qui s'étaient arrachés les tripes pour battre des records les premières fois durent s'en aller faisant moins bien un jour de méforme.

 

          Petit Louis entreprit Nédélec à ce propos durant une pause, l'adjudant était abordable à ces moments-là et même fort disposé aux explications.

          " Dites, mon adjudant, pourquoi emploie-t-on ce système bizarre d'élimination. Il y a des types beaucoup plus forts que moi qu'on a renvoyés alors que je reste ?"

          " Ici, ce qu'on cherche à former, ce ne sont pas des champions individuels, mais des coriaces qui sauront éviter les problèmes au types qu'ils auront à mener. Il vaut mieux une peau de vache qui ramène tout ses gars qu'un gentil garçon qui les fait tuer parce qu'ils ne savent pas obéir par réflexe. Quand je gueule 'saute' vous sautez au lieu de demander à quelle hauteur, ça peut vous sauver la vie. Vous pigez ?"

 

          Les éclopés se retrouvaient d'abord à l'hôpital puis retournaient dans leurs unités respectives en suivant le principe que, pour un combattant, le manque de pot est une tare individuelle.

          Le soir des histoires horribles circulaient.

          " Tu sais, le rouquin du 7ème peloton, la grande gueule, il s'est fait buter au pas de tir. Ce con a été poser culotte dans les buissons. Quand l'autre vague est arrivée ,il s'est relevé et un gus l'a poivré à la thompson*."

          " Merde alors! ".

          En général c'était la seule oraison funèbre saluant une disparition.

          " A la roulette ce matin, avec le zef* qui soufflait du lac, un connard n'a pas osé lâcher. Il trouvait que ça allait trop vite, il s'est payé le tripode. On l'a ramassé à la serpillière."

 

          La roulette ?  Figurez-vous une tour de 22 mètres de haut. Cent vingt mètres plus loin un ancrage formé de trois poutres de 6 mètres. Entre les deux un câble d'acier est tendu. Deux roues à gorge constituent un petit chariot muni d'une poignée, le tout glisse sur le câble. Le jeu consiste à grimper en haut de la tour par une échelle extérieure. Arrivée sur la plate-forme la victime reçoit les derniers conseils d'un moniteur qui, lui, est solidement attaché par une sangle de sécurité. Le sujet se cramponne aux poignées du chariot et GO! c'est parti. Ca démarre sans heurt, puis accélère, on voit le poteau qui se rapproche à fond de train et au 'GO' on lâche tout.

          Théoriquement on atterrit sur les pieds, on fait un 'roulé-boulé' et on se retrouve debout. Dans la pratique on fait ce qu'on peut. Il y avait les atterrissages sur le ventre, train rentré, il y avait ceux qui se plantaient tout raides comme de poireaux et qui cassaient. Les autres soulevaient des nuages de sable et se relevaient hilares pour se faire traiter de tous les noms par Nédélec qui n'approuvait pas leur style.

 

          Un jour l'équipe de Petit Louis se trouvait au pied de la tour, grelottante dans la bise qui soufflait par rafale dans le mauvais sens: celui de la poussée maximum.

          " Un volontaire !"

          Les gars se regardaient les uns les autres en tâchant de se rendre invisibles. A ce moment une Jeep arriva et tout le monde se figea en reconnaissant le Patron.

          " Alors qu'est ce qui se passe ? " demanda le général.

          " Mon général" expliqua Nédélec "les chéris trouvent qu'il y a trop de vent, ils ont peur de se faire bobo."

          " Ah oui !" fit de Lattre "je vais leur montrer"  il tendit sa canne à son aide de camp, renfonça son képi et se dirigea vers l'échelle.

          Nédélec s'interposa.

          " Mon général, ça souffle quand même pas mal et.."

          Le roi Jean* l'interrompit l'air mauvais.

          " Ou bien il y a trop de vent et vous ne faites pas sauter vos zèbres ou bien ça peut aller et vous me laissez faire."

          Du coup Nédélec se tint coi et plein d'appréhension regarda le général grimper l'échelle verticale. A deux mètres du haut il s'arrêta un moment pour souffler, puis il gravit les derniers échelons. Le moniteur faillit tomber de la tour en voyant apparaître le képi avec les étoiles. On l'aperçut discuter un instant avec le général, puis hausser les épaules en s'assurant que la prise était bonne.

          " GO !" et on vit descendre le bonhomme le long du câble, son cache-nez gris virevoltant derrière lui.

          " GO !" mes aïeux quelle gamelle ! le général arriva à cinquante à l'heure dans le tas de sable, creusa une tranchée comme un bulldozer, se releva tout raide et fit signe à la Jeep de venir le chercher. On ne le revit plus pendant trois semaines.

          " Gonflé le vieux !"  fit Verbreghe admiratif.

          Sur ces entrefaites le vent était tombé.

 

          Les après-midi étaient consacrés à l'apprentissage des diverses manières d'expédier son prochain dans un monde meilleur avec les moyens du bord qui allaient du 155 gun autotracté au journal roulé serré. Nédélec prodiguait les conseils judicieux, et il s'y connaissait, le bougre.

          " Vous arrivez derrière la sentinelle comme cela..." et il faisait mine de se glisser derrière un volontaire qu'il venait de désigner.

          " Vous empoignez le bord du casque de la main gauche ,vous tirez en arrière comme ça...et vous lui tranchez la gorge ..."

          Joignant le geste à la parole, il rabotait la pomme d'Adam du gus avec le jonc dont il ne se séparait jamais. Sa victime regagnait les rangs le cou zébré d'un trait rouge et les vertèbres craquelantes.

          Il brandissait ensuite un couteau et le groupe braillait un choeur en mimant:

          " Vous plantez, vous secouez et vous tournez !"

 

          Il enseignait des trucs pratiques qui n'étaient pas dans le manuel:

          " Quand vous tirez à la volée, comme à la chasse, vous enroulez la bretelle autour du bras gauche; en portant l'arme à l'épaule vous écartez les deux coudes ce qui bloque le fusil et facilite le tir." ou encore:

          " Avec un fusil à répétition, pressez la détente avec le majeur" il levait le doigt en question ce qui suscitait des interprétations scabreuses.

          " L'index reste libre pour basculer le levier d'armement" suivait la démonstration: cinq balles dans le centre en quatre secondes.

 

          " Vous êtes là! et deux types foncent sur vous. Vous avez un fusil. Sur lequel tirez-vous d'abord. Vous ! ".

          " Sur le premier...mon adjudant"

          " Et pourquoi ?"

          " Il est le plus près."

          " Et l'autre se planque derrière le cadavre de son copain et vous descend, triple andouille. Non ! vous tirez sur le deuxième en essayant de le dégommer. La balle passe à ras des oreilles du premier qui est sonné. Même s'il vous tire dessus ,il va vous louper et vous avez le temps de l'avoir.

          Rappelez-vous ceci, une balle de fusil sort à deux fois la vitesse du son. Quand ça vous passe sous le nez même si vous êtes un surhomme..."             

          Il laissait passer un temps et ricanait.

          " même si vous êtes un surhomme vous allez encaisser le coup et vous faire tout petit. C'est compris ?"

          " Oui mon adjudant"  répondait chaque fois le choeur à la question rituelle.

 

          Petit Louis s'intéressait surtout aux cours de minage et de déminage, les booby-traps* le passionnaient, non point qu'il fût particulièrement sanguinaire mais son expérience en chimie et en électricité trouvait là matière à des réalisations surprenantes.

          " Ce mec est complètement tordu ! " clamaient les victimes de ses 'pièges à cons'. Au cours des exercices, bien sûr, l'explosif était remplacé par un pétard quasi inoffensif mais qui projetait un jet de poussière métallique colorée au nez des démineurs en herbe. Comme chaque section devait piéger une autre équipe et venir à bout des astuces d'une troisième, la cote de Petit Louis au sein de son peloton montait en proportion des vacheries qu'il concoctait pour les concurrents.

 

          Un classique du genre est la mine piégée. L'artificier creuse un trou cylindrique qui permet d'enterrer la mine à une dizaine de centimètres de profondeur. On dirait deux très grosses assiettes collées bord à bord avec sur le dessus un piston qui est le détonateur à pression. Dans le fond du trou, il creuse une excavation plus petite dans laquelle il coince une grenade, la cuiller vers le haut; la mèche a été bricolée de façon  à provoquer une explosion avec un retard minimum.

 

          Il attache ensuite un fil à l'anneau de la goupille de la grenade qui a été presque retirée, pose la mine dans le fond du trou ce qui bloque la cuiller et il remet de la terre autour de la mine pour la caler. Ensuite vient le moment délicat de l'opération: il faut tirer sur le fil afin d'enlever la goupille sans rien bouger. Ceux qui s'y prennent de travers ne commettent jamais une deuxième erreur . Ensuite on achève le camouflage. Un expert arrive avec de la patience à enlever le dispositif, mais c'est horriblement dangereux.

 

          L'astuce dite du 'double fil' donne de bons résultats. Un premier fil de piège est tendu par exemple à ras du sol barrant un sentier et pas trop bien camouflé. Le petit malin qui le repère avance avec circonspection et s'empierge* dans un deuxième fil dissimulé dans l'herbe à quelque distance.

          Un objet insolite accroché dans une branche attire le regard et les curieux qui approchent le nez en l'air piétinent allègrement la mine antipersonnel qui traîne en dessous. Des dessous féminins font parfaitement l'affaire.

 

          Il y les détonateurs à traction, ceux à relâchement munis d'un ressort et qui détonent quand on coupe le fil, les rugueux dont le moindre déplacement provoque un feu d'artifice, ceux à pression réglés pour un homme ou un char, au choix, puis toute la gamme des détonateurs électriques  dont certains sont conçus pour agir quand la source de courant est débranchée, ce n'est pas simple !

          L'industrie allemande avait élaboré une gamme complète de ce genre de matériel, des catalogues, des manuels avec schéma, mode d'emploi et conseils pratiques. Une maison par exemple, dans laquelle est passé un spécialiste, peut devenir un traquenard diabolique  et pratiquement impossible à pénétrer. Il vaut mieux dans ce cas faire tout sauter de l'extérieur, tant pis pour la casse.

 

          Fin août tout le monde s'embarqua à bord d'un train qui via Paris, devait rejoindre Pau pour le stage de saut. Comme l'entraînement au sol faisait partie de la routine, il ne restait qu'à grimper dans les avions et descendre en marche; cela prendrait une semaine tout au plus pour les six sauts du brevet.

 

          En voyant les 4 JU52* en tôle ondulée alignés sur le terrain l'enthousiasme des gars descendit d'un cran.

          " Tu crois que ça vole ces machins-là ? " demanda Pépère, un gendarme de 32 berges qui voyait mal ses 85 kilos suspendus à une poignée de ficelles.

          " T'occupes pas...ils on fait la guerre d'Espagne et Stalingrad ils tiendront bien encore 8 jours. D'ailleurs s'ils arrivent à décoller, on est bon. Y a pas à se faire de la bile pour l'atterrissage, tu seras arrivé avant eux."

          Contre toute attente le premier saut s'effectua sans problème. Nédélec avait prévenu son équipe:

          " S'il y en a un qui se dégonfle, j'en fait des rillettes".

          Avec une pareille vérole dans l'avion, tout le monde sauta, il faisait meilleur dehors.

 

          La porte très basse du JU52 est difficile à passer. Les parachutes allemands sont attachés d'une toute autre façon que le T5* américain et les hommes plongent la tête la première. Avec le matériel US il faut se présenter à croupetons et gicler en position verticale sous peine de transformer les suspentes en sac de noeuds; le coup de semelle du dispatcher au centre de gravité aide à la manoeuvre.

          Le T5 est attaché à l'aide de sangles qui se terminent par des mousquetons, il est assez difficile à s'en débarrasser rapidement si on tombe dans l'eau. Le T7 est muni d'un boîtier central fixé à la patte d'épaule droite et auquel se fixe les trois autres sangle. On tourne un quart de tour, on tape avec le plat de la main et tout se détache.

 

          Petit Louis croyait avoir tout prévu: les bras croisés sur la poitrine étreignant le harnais, les genoux légèrement pliés, les jambes bien serrées. Il n'avait oublié qu'une chose que  personne n'avait crû devoir mentionner: le vent...Sortant du calme relatif de la cabine, une formidable claque à 180 Km heure lui fit perdre les pédales, une deuxième secousse brutale lui donna l'impression que ses yeux allaient quitter leurs orbites  : l'ouverture du pépin*. Puis un grand silence...autour de lui les autres parachutes descendaient lentement. Il jeta un coup d'oeil au dessus de lui, un grand cercle kaki lui cachait le ciel tout allait bien.

 

          Un moment tout sembla immobile, l'horizon s'élargissait peu à peu; d'un coup le sol parut basculer et grimper à toute allure.

          Des beuglements venaient d'en bas:

          " Serrez les jambes ... contrôlez vos balancements  ..."

          Petit Louis n'eut pas le temps de faire quoi que ce soit, ses pieds touchèrent le sol, il se retrouva les quatre fers en l'air emberlificoté dans les suspentes.

          " Ramassez vos parachutes, pliage sommaire...dégagez la DZ* " hurlait le haut-parleur. Déjà la routine...

 

          Au cinquième saut ce fut la Bérésina : une nuit sans lune avec de gros vilains nuages noirs. Le pilote du DC3 de tête, qui n'y voyait que dalle*, se trompa de cap et largua ses gus au petit bonheur à plus de cinq kilomètres de l'objectif. Ses collègues lui suivirent le train et ils éparpillèrent les sticks* dans tout le Béarn. Sur la DZ les moniteurs entendirent les avions au loin, mais ne voyant rien venir, ils conclurent à un exercice avorté et rentrèrent se coucher.

          Pendant ce temps les groupes s'étaient reformés, et se mirent à grenouiller dans la nature à la recherche les uns des autres sous une pluie battante. Petit Louis, Verbreghe et quelques autres se retrouvèrent dans une ferme, le brave homme de fermier crut d'abord que la guerre recommençait en voyant débouler* une troupe en armes, les visages noirs de camouflage et chacun coltinant* un parachute dégoulinant. Puis il emmena tout le monde dans le cellier histoire de se sécher au Jurançon.

          En fin de matinée l'effectif se trouvait à peu près au complet et tout prêt à remonter dans les zincs pour un dernier saut.

          A part quelques chevilles froissées et autres contusions bénignes tout s'était passé sans anicroche.

 

          Il y eut nettement plus d'éclopés lors de la fameuse bagarre qui opposa les parachutistes à la jeunesse locale. Il circule de nombreuses versions confuses et contradictoires quant à l'origine de l'échauffourée. Une demi-douzaine de bérets rouges regagnèrent ce soir-là la caserne en claudiquant et ameutèrent les copains. Ils s'étaient fait éjecter d'un dancing et pire s'étaient fait insulter d'une manière intolérable. Aussitôt des groupes compacts et assoiffés de sang s'entassèrent dans des camions ou dévalèrent les ruelles de la vieille ville en braillant des refrains guerriers. Tous convergeaient vers le dancing où avait eu lieu l'attentat.

          Au bout de quelques minutes la salle refusait du monde. On se battait sur la piste, dans les escaliers, dans les toilettes. Les belligérants étaient tellement entassés les uns sur les autres qu'il devenait impossible de se faire grand mal.

          A l'extérieur, un cordon de PM renforcé par les arbalétriers du crû attendaient que ça se tasse pour intervenir.

 

          Le dancing fut ravagé comme par les hordes d'Attila, les instruments de musique mis en miettes, le mobilier pulvérisé, les portes et les fenêtres arrachés de leurs gonds. Quand il ne resta vraiment plus rien à démolir, les paras remontèrent dans les camions et regagnèrent leurs pénates, escortés par la maréchaussée. Les instructeurs n'avaient pas été les derniers à se défouler en cabossant du civil.

          Le lendemain toute l'Ecole rassemblée eut droit à l'homélie de circonstance et la caisse noire contribua à la remise à neuf du dancing saccagé. Tout le monde y retrouvait son compte.

 

          De retour au bercail en Allemagne, chacun put constater que l'encadrement avait mis à profit les vacances pour 'améliorer' le parcours du combattant. On avait ajouté au tracé plein de chausse-trappes un gigantesque talus recouvert de tôle et un circuit en planches dans le petit bois avec des plates-formes à cinq mètres du sol, le nouveau circuit fut aussitôt baptisé 'saut de Tarzan'. Le jeu consistait à grimper sur le premier madrier par une échelle, puis on suivait les planches dont le niveau s'élevait peu à peu. Comme la piste faisait une bonne quarantaine de centimètres de large, ce ne présentait pas trop de difficultés pour quiconque n'était pas sujet au vertige.

          Il n'y avait qu'un piège: à un endroit, le parcours était interrompu par un intervalle de 80 cm qu'il fallait enjamber pour passer de l'autre côté, rien pour se tenir.

          Au premier parcours de l'équipe, Pépère cala net devant le trou hypnotisé par le vide. En bas Nédélec se déchaînait:

          " Dégonflé, trouillard, couille molle, je vais monter et te botter les miches*."

          Pépère restait figé. Anzin qui le précédait fit demi-tour et lui tendit la main.

          " Foutez le camp! " hurla Nédélec " il doit se démerder tout seul."

          Anzin n'insista pas et le groupe continua son parcours. La dernière planche aboutissait à une sorte de nid de pie qui encerclait un gros sapin, une autre hune se trouvait dans l'arbre suivant à trois mètres de là; une grosse corde fixée à un madrier bien plus haut, pendait jusqu'au sol. Les premiers temps un aide à terre amenait la corde à portée de main. Il suffisait de s'y accrocher, se balancer un bon coup et on était récupéré par le collègue qui précédait. Plus tard il fallut se jeter dans le vide, agripper la corde, remonter quelques mètres et se débrouiller pour passer au tronc suivant. A ce petit jeu on attrape vite des cals de forgeron.

          L'exercice terminé, la section repassa en rang et au trot devant la première station. Pépère était debout sur sa planche tout là-haut, Nédélec assis au pied du poteau éclusait* une canette de bière.

          Au repas du soir toujours pas de Pépère. Quelqu'un alla aux nouvelles.

          " Il est toujours sur sa planche " annonça-t-il, " Nédélec s'est fait apporter des casse-croûte. Je te parie qu'ils vont y passer la nuit."

 

          Au petit matin Pépère dégringola de son perchoir comme un fruit mûr. Nédélec le ramassa et le transporta sur son dos à l'infirmerie.

          A midi Pépère sortit  en clopinant, et retrouva Nédélec sur le pas de la porte qui l'attendait. Retour à la case départ, il gravit l'échelle, suivit les planches et passa le trou sans hésiter une seconde.

 

          Un exercice abhorré était le passage en tyrolienne de la rivière Argen. Il ne s'agissait pas de franchir un pont quelconque en fredonnant 'yodeli yodelo' mais de traverser accroché à une corde tendue d'un bord à l'autre. La difficulté de l'opération dépendait du degré d'humidité de l'air. Par temps sec la corde se tendait et on passait sans encombre. Par petit crachin ou brouillard tenace, c'était la trempette et les miches au frais pour la matinée. Par grosse pluie les gars se transformaient en sous-marins à mi-parcours et gagnaient péniblement la rive opposée tout dégoulinants.

 

          Un beau jour sur le terrain de manoeuvre, une section reçut l'ordre de creuser des trous individuels. Sous l'oeil intéressé et goguenard du reste de la troupe, les dix-huit bonshommes se mirent à défoncer le sol.

 

          Attention ! un trou de combattant n'est pas une excavation ordinaire, il est des règles à suivre: la terre est rejetée tout autour à plat, puis devant pour former un parapet, la profondeur, le diamètre et la forme sont déterminés. Une fois les terriers confectionnés vint le commandement:

          " Gagnez vos trous ".

          Et on n'aperçut plus dans la plaine que des têtes, des sommets de crâne ou des bustes suivant l'ardeur individuelle des terrassiers d'occasion.

          A la surprise générale, un peloton de chars Sherman*, déboucha d'un repli de terrain et se dirigea droit sur les trous tout neufs; il y eut un moment de panique chez ceux qui s'étaient contentés de gratouiller le sable sans conviction. Après le passage des monstres on déterra les plus malchanceux.

          " Aux suivants..."

          Les autres sections se mirent à creuser comme des blaireaux de profonds tunnels en un temps record.

 

          Le 'parcours sous-marin' dans le lac de Constance n'était qu'une variante du parcours terrestre. Différents obstacles amarrés dans le fond dont des barbelés et des fûts d'essence vides ouverts aux deux bout, devaient être passés, d'abord en slip, les premiers temps, puis avec tout le barda* fusil compris, fin octobre quand l'eau fut suffisamment froide pour accélérer la manoeuvre. Un malheureux se noya durant un de ces exercices. Son fusil s'était coincé dans un tonneau, l'eau devenue bourbeuse ne permit pas aux instructeurs qui patrouillaient en barque de se rendre compte à temps de l'accident et on ne put le ranimer malgré tous les efforts.

 

          Les plus à plaindre, au fond n'étaient pas les stagiaires, tous plus ou moins volontaires, mais bien les habitants de la contrée. Ce coin reculé du pays de Bade avait été en grande partie épargné par la guerre, pas d'usine importante, pas de noeud de communications. La région se trouvait en dehors des routes d'invasion et c'est son peu d'intérêt stratégique qui avait incité les Alliés à en confier l'occupation aux troupes françaises.

          Les fermiers voyaient d'un très mauvais oeil les gambades nocturnes à travers prés et vergers, les incursions dans les fermes, le passage dans les villages de patrouilles en tenue camouflée qui faisaient mine de s'entre-tuer à chaque coin de rue. Ils en venaient à regretter les beaux jours d'antan.

          Qu'on se mette à la place d'un brave cueilleur de pommes qui grimpant à son échelle, se trouve nez à nez avec un furieux en tenue de combat planqué dans l'arbre et qui gueule " Raus*! " en se voyant découvert et sa position de sentinelle avancée définitivement compromise.

 

           " Après tout de quoi se plaignaient-ils ? Personne n'avait été les chercher en 40 " se disait Petit Louis en mangeant des pêches.

          " Pendant quatre ans ils nous ont fait bouffer des rutabagas..."

          Le peloton avait donné un coup de main à un paysan qui récoltait ses fruits. Ils avaient ensuite réquisitionné le camion et les sacs pleins et avaient organisé une distribution générale pour varier l'ordinaire. L'opération avait eu le succès qu'elle méritait.

 

          Une froide nuit d'octobre, la section avait pris position dans une grosse ferme du côté de Kresbronn tout près de la frontière autrichienne. Verbreghe et Petit Louis à qui on avait confié le F.M.*, pièce maîtresse du dispositif de défense, reçurent l'ordre de prendre position afin de couvrir le chemin creux, seul accès à la ferme.

          " On va s'installer à l'intérieur" décréta Verbreghe.

          " Tu vois la fenêtre au premier, de là on domine la route"

          A tâtons, dans le noir, les deux compères enfilèrent un couloir, grimpèrent l'escalier et repérèrent la chambre en façade.

          " Au poil" dit Petit Louis qui ouvrit en grand la fenêtre

          " On va tirer la table, et mettre le F.M. en batterie, il y a même des chaises."

          Ils s'assirent confortablement et attendirent les événements. L'air frais de la nuit chargé d'une légère brume d'automne pénétrait dans la pièce. Une toux discrète et toute proche fit sursauter les deux guetteurs.

          " Nom de Dieu " dit Verbreghe, " il y a quelqu'un ici !"

          Le faisceau de la lampe torche encadra deux têtes qui émergeaient de la couette dans l'immense pageot qu'ils avaient contourné dans le noir sans y prêter attention.

          " On peut pas laisser des civils sur une position avancée. On les vire ?"

          " D'ac. Raus les mecs" et les deux chleuhs une homme et une femme d'âge indéterminé déguerpirent en bannière*.

 

          L'ennemi arriva par le chemin creux. Les fermiers qui avaient dû se rendormir dans une autre pièce purent croire que la guerre recommençait lorsque le F.M. ouvrit le feu, les rafales se mêlant à l'envol des corbeaux, le meuglement des vaches et l'explosion des deux grenades d'exercice que Petit Louis balança par la fenêtre pour faire bonne mesure. La section fit sept prisonniers.

 

          La nuit de cauchemar n'en termina pas pour autant. Au petit jour, alors que tout le monde somnolait, un commando réussit à s'infiltrer. Un boum formidable secoua la bâtisse tandis qu'une odeur puissante se répandait. L'ennemi avait dynamité le tas de fumier: un point partout.

          D'autres incidents plus sérieux devaient être étouffés par le commandement. En passant un fossé un TD* envoya dans la nature un obus de trois pouces antichar qui écorna une ferme un peu en dehors du périmètre. Tout un pan de mur dégringola révélant au premier étage une famille cramponnée à la table du dîner, glissant peu à peu vers le vide sur le plancher qui prenait de la gîte. Ceux-là ont été sauvés, intacts.

          Un autre obus, du 155 long tomba dans le lac pas très loin du caboteur Rhin et Danube: l'artilleur avait dû se tromper de gargousse.

 

          Un des officiers instructeurs était un maniaque des canons anciens; il ne rêvait que de bombarde, pièce de huit ou couleuvrine. Ses héros étaient Gribeauval et les frères Bureau, pour lui l'histoire commençait à Crécy et se terminait au moment où un maniaque avait inventé un engin se chargeant par la culasse.

          C'est avec un dédain non dissimulé qu'il enseignait l'art d'utiliser le matériel moderne. La collection de l'Ecole allait pourtant de la pétoire de 20 mm au 155 Gun autotracté, capable d'envoyer un projectile de 60 kg à 23 kilomètres.

          Un dimanche matin il apparut tout rayonnant, il avait mis la main sur l'objet rare, un tube de trois pouces vieux de quelques centaines d'années. Dieu sait de quel musée il l'avait extrait. Il avait ramené également quelques boulets en fonte et divers accessoires.

          Une poignée d'enthousiastes et une ribambelle de curieux le suivirent dans un coin du champ de tir où devait se dérouler l'expérience.

          Tout le matériel avait été rassemblé. La pièce d'abord, débarrassée de sa gangue de rouille, les boulets, le refouloir, un manche à balai libéré au service du nettoyage, le boutefeu, un autre manche plus court de même origine dont l'extrémité était entourée d'une loque imbibée d'huile. Un examen attentif aurait identifié une serpillière ( provenance: voir plus haut). Il y avait même cet anneau de corde qui sert à immobiliser le boulet dans le tube.

          Un seau de bois utilisé d'ordinaire pour la traite des vaches, contenait de la poudre noire. Ce dernier détail remplit d'admiration les connaisseurs. L'art de la rapine que supposait l'apparition de cet ingrédient présumé disparu depuis des lustres comblait de joie les plus débrouillards.

 

          Le canon lui-même semblait bizarre, Il était constitué d'un tube de 1m20 de long, agrémenté de deux roues de charrette et prolongé par une longue queue en bois qui assurait son assiette et en même temps permettait le pointage.

 

          La pièce fut mise en batterie le long d'une haie, tournée vers les bois, personne n'avait la moindre idée de la portée de l'engin puis le chargement commença. D'abord la poudre mesurée avec soin; puis le boulet, repoussé à fond à l'aide du refouloir. Il n'y avait pas à craindre de mise à feu prématurée, le tube ayant eu tout le temps voulu pour refroidir. L'arrêtoir fut mis en place, du pulvérin versé dans le bassinet et couvrant la lumière. L'assistant alluma le boutefeu et le public recula de plusieurs toises.

          " Feu  ! "

          La torche s'abattit, il y eut un Bang! satisfaisant et tout disparut dans un nuage épais qui piquait les yeux.

          Quand on y vit plus clair, l'artilleur se relevait, la pièce renversée gisait à quelques mètres en arrière et l'assistant avait disparu. Les gémissements plaintifs facilitèrent les recherches, on retrouva la victime derrière la haie le fémur brisé net. Quelqu'un aurait dû amarrer la pièce.

 

          Le premier novembre le stage se termina par une grande parade en présence du général de Lattre et du commandement de la Région militaire. Il restait 180 hommes sur l'effectif qui avait commencé quatre mois plus tôt. Chose étrange, le groupe de Nédélec avait passé presque en bloc en perdant un seul élève, à croire que ses méthodes sanguinaires avaient du bon. Petit Louis se retrouva maréchal des logis, grade équivalant à sergent, ayant sauté d'un coup deux échelons. Daubin avait lâché prise à mi-parcours.

 

 

Suite : (4) :  Villingen 2

 

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