CAM TUY JUIN 1953
Le petit groupe se dirigea vers l'ouest en longeant le Song Ma. Un des ralliés semblait d'origine française les autres l'appelaient André, le second un ex-légionnaire de nationalité indéterminé était Boris. Petit Louis ne sut jamais le nom du troisième, un Sénégalais qui parlait haut et lui manifestait de l'animosité. Ils discutaient en marchant de l'organisation des camps de ralliés, cela ne semblait pas aller tout seul.
Petit Louis crut comprendre qu'une tentative avait été faite d'incorporer certains des déserteurs à la population vietnamienne en les disséminant par petits groupes dans les villages. Il s'agissait surtout de ressortissants des pays de l'Est en majorité des Allemands.
L'expérience avait tourné court. Après quelque temps les types étaient retournés vers une économie capitaliste en accaparant toute la richesse des paysans du lieu. Au lieu d'attendre le cul par terre que le riz pousse, ils faisaient du troc, de l'élevage, de l'artisanat et avaient bousillé le système socialiste en se débrouillant mieux que les autres. Les Viets leur avaient fait réintégrer leurs camps.
Ils parlèrent aussi d'une femme, une nommée 'Isou' ou quelque chose d'approchant et qui semblait avoir la cote parmi les ralliés. Cela lui parut bizarre, puis soudain il dressa l'oreille, il venait d'entendre le nom de Vanderberghe, le chef de commando qui avait longtemps étrillé les Viets avant d'être assassiné par sa propre bande de crapules. Mais les autres étaient trop loin et il ne put rien saisir de distinct.
En fin d'après-midi ils arrivèrent à une pagode érigée au milieu d'un marécage formé par une boucle du fleuve. La bâtisse était entourée de gros blocs de rochers qui constituaient une sorte d'enceinte. Entre les rochers et le mur se tenait un groupe d'une vingtaine d'hommes en haillons accroupis sur le sol et encadrés par quelques gardes armés de fusils. Tous étaient des vietnamiens.
En approchant Petit Louis vit que la plupart avaient des chaînes aux jambes et que tous portaient des espèces de menottes formées de deux U enserrant les poignets et d'une tringle de fer assujettie par un gros écrou. Il eut vite fait de contempler le dispositif de plus près, deux gardes l'empoignèrent , un troisième farfouilla dans un tas de ferraille dont il sortit un jeu complet d'accessoires et Petit Louis se retrouva menottes aux poings. A l'aide d'une énorme clé à molette, le garde fixa la barre filetée.
Les bracelets de métal conçus pour des bras vietnamiens étaient un peu justes et gênaient la circulation. De plus la barre reliant les poignets les maintenaient à une distance fixe de trente centimètres et rendaient les mouvements difficiles.
Une bourrade le propulsa parmi les autres prisonniers et il s'assit entre deux types qui n'eurent pas la moindre réaction à sa présence parmi eux. Celui de gauche était secoué de petits tressaillements, en pleine crise de paludisme. L'autre avait les bras comme atrophiés, de profonds sillons marquaient la chair au-dessus du coude; il avait dû rester entravé des jours durant par des cordes en bambou qui lui avaient fait perdre l'usage de ses mains.
Pour passer le temps Petit Louis se mit à examiner la chaîne qui entravait les jambes de son voisin. En réalité elle n'était pas constitué de maillons souples, mais de cinq courtes barres terminées par un oeil permettant l'articulation.
" Bon sang " se dit-il " ça ne doit pas être facile pour marcher. Si les barres se coincent, c'est la gamelle ! "
Puis il observa que tous les types avaient une ficelle autour du cou qui relevait la barre du milieu pour éviter que le système ne traîne sur le sol.
Personne ne bougeait, personne ne parlait, c'était l'ennui total, le néant...Pour passer le temps il se mit à réciter les tables de multiplication. Il en était à quarante trois fois soixante huit, entrecoupés de moments de somnolence après lesquels il recommençait au début quand un commandement retentit et les échines courbées se déplièrent les unes après les autres. Ca remuait...un progrès notable après toute cette période d'immobilité dans le couloir entre le mur et les rochers.
" J'espère que c'est l'heure du casse-croûte. " Il commençait à sentir une faim boulimique.
Ce n'était malheureusement pas cela. A la queue leu leu, les prisonniers se dirigèrent vers un coin du marais. Un tronc d'arbre était jeté au-dessus d'une tranchée remplie d'eau. Avec précaution, les types grimpaient sur le tronc par groupe de trois ou quatre, se défaisaient tant bien que mal de leur bénard et s'accroupissaient en gardant un équilibre précaire. Là ils satisfaisaient à leurs besoins naturels.
" C'est casse-gueule ce truc ! " jugea Petit Louis. Une question lui vint à l'esprit:
" Comment vont-ils faire pour se torcher le cul ? Avec les menottes, impossible de s'atteindre le fion*."
La réponse lui fut donnée une fois que le premier groupe eut terminé ses opérations. Les uns remontaient leur foutal* sans se préoccuper des détails. D'autres, plus délicats, allaient s'asseoir sur un touffe d'herbe et remuaient le train arrière pour parachever l'ouvrage. Il fallait bien connaître la végétation locale pour éviter de se payer un machin plein d'épines ou de poils urticants.
A en juger par l'odeur, certains n'avaient pas pu attendre le moment de détente. Ils furent emmenés un peu plus loin pour laver leur falzar*.
Petit Louis fut fort surpris de constater que ces types parvenaient à ôter leur pantalon malgré leur chaînes. Cela semblait une manipulation compliquée et il dut réfléchir un moment pour comprendre le truc.
Avec un pantalon normal c'eût été presque impossible, mais un grimpant* vietnamien est coupé dans une mince étoffe de coton et le fond assez large arrive presque à mi-cuisse. On commence par descendre la jambe droite en la tirant à travers l'anneau de la cheville. On continue jusqu'au niveau de la ceinture et on dégage le côté droit. Puis on tire le tout à travers l'anneau de gauche. Bien entendu les gars qui avaient fait dans leur froque se tartinaient généreusement pendant la manoeuvre et ils essayaient de se laver tant bien que mal avec les gardes qui hurlaient:
" Di nhan lèn ! " : ( Magnez-vous le train ).
En y réfléchissant Petit Louis se disait:
" On dirait que tout est calculé pour casser le moral des prisonniers, les détruire par l'intérieur à force de tracasseries mesquines et d'humiliations. Mais au fond les gardes n'ont probablement pas reçu de consignes détaillées dans ce but. Il suffit de laisser un individu très ordinaire se laisser aller à ses mauvais instincts en toute impunité pour le transformer en tortionnaire sadique. C'est écrit dans son patrimoine génétique après des millénaires de guerres, de sauvagerie et de destruction."
Les types de la Gestapo et les SS n'étaient pas des extra-terrestres assoiffés de sang, mais des Allemands très ordinaires, parfois de bons pères de famille à qui on avait laissé la bride sur le cou. C'était tout pareil avec la police de Vichy, le Deuxième Bureau qui s'en prenait aux prisonniers vietnamiens et maintenant ces soldats, matons* d'occasion. A la décharge de tous les gardiens de camp on peut dire qu'ils n'avaient guère le choix: c'était ça ou le front russe.
Cette andouille de J.J. Rousseau avait émis la plus belle connerie de toute la littérature le jour où il avait écrit: "L'homme naît bon, c'est la société qui le corrompt."
Rassemblez un douzaine de marmots à la maternelle, filez leur à chacun une sucette puis fermez la porte. Au bout de cinq minutes vous entendrez brailler: le plus costaud en a plein les pognes et les autres pleurent comme des veaux. Ils n'ont pas appris ce comportement en regardant les actualités, c'est inné.
Quand on descend de quelques milliers de générations de prédateurs qui se procuraient leur casse-croûte en tapant avec un gros bâton sur le crâne des voisins, on est méchant, sadique et vicieux tout naturellement.
En rentrant de la promenade, Petit Louis aperçut avec ravissement que des paniers de riz cuit avaient fait leur apparition. Un coup d'oeil lui fit évaluer la ration: il y avait tout juste un bol par personne, ça ne faisait pas bézef*.
Aussitôt le signal donné, il plongea sa cai bât dans le plat et commença à enfourner. Ce n'était pas le moment de faire du sentiment, survivre passait avant la solidarité. Le type aux bras ratatinés regardait les autres manger, n'ayant pu se servir. Si à chaque distribution personne ne lui donnait un coup de main il ne tarderait pas à casser sa pipe.
L'obscurité se faisant les gardes firent rentrer le cheptel dans le bâtiment. Les prisonniers se rangèrent sur deux files, étendus sur les dalles et une longue chaîne fut passée dans les fers attachant les jambes. Petit Louis ayant les pieds libres fut mis près de la porte et un garde s'assit sur le seuil le fusil entre les jambes. La longue nuit commençait.
Quelques heure plus tard un orage éclata et la pluie se mit à tomber avec violence. L'eau montait dans le marais et des infiltrations ne tardèrent pas à envahir la salle. Les fesses dans l'eau Petit Louis commençait à s'inquiéter, mais il constata que le niveau ne montait plus guère, le dallage était en pente, le plus haut niveau vers la porte.
Le matin quand les gardes ôtèrent les chaînes et que les prisonniers purent se relever, il y avait trente centimètres d'eau au fond de la pièce et les deux derniers de la rangée était morts noyés. Les gardes les emportèrent et allèrent jeter les corps un peu plus loin dans le marais en ayant soin de récupérer les entraves, elles serviraient à d'autres.
Le jour suivant fut semblable aux heures de la veille. Après le bol de riz, procession vers le tronc d'arbre puis retour au couloir, cette fois sous la pluie qui n'avait pas cessé et ils restèrent jusqu'au maigre repas du soir grelottant sous l'averse, ankylosés par l'immobilité forcée.
Petit Louis commençait à se faire du souci. Quelques semaines de ce régime et c'était la dernière balade dans un coin pourri du marécage. Le soir sur les dalles, les bagnards se groupèrent en haut de la pente, entassés les uns sur les autres. La chemise roulée en boule sous la tête permettait d'avoir le nez et la bouche hors de l'eau.
Deux jours encore passèrent de la sorte. Petit Louis commençait à perdre la notion du temps. Il n'était plus tout à fait éveillé durant les longues heures d'attente, mais sommeillait l'esprit engourdi, sans pensée, sans image, réveillé parfois par une crampe qui l'obligeait à modifier sa position, lentement pour ne pas attirer l'attention des gardes à l'affût du moindre mouvement. Un des prisonniers dut mourir assis durant la journée accoté contre son voisin car, lorsque les prisonniers se levèrent le soir, il s'écroula privé de son appui et fut emmené par les bô doï pour une inhumation sommaire.
La routine fut rompue quand une troupe de soldats apparut au cours de la journée encadrant deux nouvelles recrues, des vietnamiens auteurs de quelque crime abominable qui furent dûment pourvus de chaînes et entassés avec les autres. Ceci fait, le chef parcourut des yeux les rangs des accroupis et repérant Petit Louis lui fit signe de se lever.
Enfin du nouveau ! ce qui l'attendait ne pouvait pas être pire que cet endroit et il se reprit à espérer quand un garde lui enleva ses menottes.
Accompagné d'un soldat armé d'un Schmeisser* Petit Louis reprit les sentiers de la montagne, il commençait à en avoir l'habitude. Des discussions des gardes, il avait conclu qu'il était destiné au camp 5 réservé aux fortes têtes, aux déserteurs de l'armée Nord Vietnamienne, à ceux qui s'étaient rendus coupables de méfaits particulièrement sordides. Les prisonniers de Kim Ton avait fait allusion à ce bagne dont la menace était brandie comme la punition suprême. Aucun indice géographique n'avait été précisé.
La route suivie prenait la direction du Nord. De toute façon on se rapprochait des lignes tenues par le Corps Expéditionnaire, qu'il fallait franchir ou contourner pour arriver dans la région du Nord. Il se souvenait avoir entendu parler de la zone de Tuyen Quang au delà du Fleuve Rouge, qui constituait une des bases de repli des divisions Viets du Tonkin. S'il était conduit dans cette direction, le chemin devrait contourner Hoa Binh par l'Ouest et passer le Fleuve Rouge en amont de Son Tay. Sur une quarantaine de kilomètres ils ne seraient plus très loin des positions françaises. Petit Louis conçut le dessein de faire la belle à la première occasion.
Le soir du deuxième jour de marche Petit Louis entendit au loin des explosions sourdes.
" Du 155 long, probablement les défenses de Hoa Binh. " pensa-t-il " On ne doit pas être loin de la Rivière Noire. Cette nuit je mets les bouts."
Comme la veille, le bô doï s'arrêta à l'entrée d'un village, boucla Petit Louis dans une paillote et s'en alla chercher des provisions. Ce n'était pas encore le moment de bouger, les cul-terreux du coin montaient bonne garde, il fallait mieux attendre deux ou trois heures du matin. En attendant, un examen des lieux s'imposait.
Un des murs de bambou et de torchis apparaissait passablement pourri, rongé par l'humidité et Petit Louis entreprit un affaiblissement systématique de la cloison. Ayant percé un trou, il jeta un coup d'oeil: à cinquante centimètres il y avait une haie; parfait, cela lui permettrait un départ hors de vue d'un insomniaque potentiel. Restait le problème du garde. S'il passait la nuit dans la carrée, Petit Louis serait obligé de le cabosser et en cas d'échec de sa tentative la situation deviendrait scabreuse. On verrait bien le moment venu.
Le bô doï revenait, il interrompit son boulot de termite et apparut aux regards les plus suspicieux comme un ange de résignation. Il y avait du riz, des sau muong, des crevettes de rizière et du thé, la vie était belle. Le repas fut pris en public ou presque, le soldat avait tenté vainement de chasser les curieux qui entraient et sortaient en échangeant une foule de commentaires, les nhos* un pouce dans la bouche contemplaient le captif, les yeux ronds, ne le trouvant pas si terrible mais s'égaillant comme une volée de moineaux à tout mouvement inattendu. L'atmosphère était détendue, presque bienveillante.
La nuit tombée le garde assujettit la porte avec la clavette en bambou et laissa Petit Louis seul dans la pièce. Celui-ci reprit aussitôt son rôle de blaireau et grattouilla le torchis pour mettre à nu les tiges de bambou de l'armature. Il lui fallait opérer tout doucement pour éviter les craquements suspects. En deux heures il avait pratiqué une ouverture suffisante pour passer les épaules, poussé les débris dans l'allée étroite et accroché devant le trou un débris de natte pour camoufler le chef d'oeuvre.
Ca n'aurait pas résisté à une inspection détaillée, mais il comptait sur le peu de lumière disponible pour dissimuler les dégâts en cas d'une inspection fortuite.
Bien lui en prit, la porte s'ouvrit soudain et le garde passa la tête en avançant à bout de bras une lampe à pétrole. Petit Louis se dressa sur son séant en clignant des yeux. Rassuré l'autre ressortit et boucla la lourde*, il allait probablement dormir dans la case voisine.
Un long moment passa. Quand il estima qu'il était environ deux heures du matin, Petit Louis se faufila par le trou, longea la haie en loucedé* et contourna deux paillotes silencieuses. Pas d'aboiement de chien, c'était tout bon. Il essaya de repérer la bonne direction, il devait impérativement aller vers le nord.
La lune apparaissait entre les nuages, premier quartier ou un peu plus. Donc il fallait marcher en la gardant à main gauche dans quelques heures elle serait sous l'horizon. Il se mit à suivre les diguettes en zigzag en espérant trouver une voie de terre un peu plus large allant vers le fleuve. Une fois là il piquerait une tête et se laisserait porter par le courant: cela le mènerait tout droit vers Hoa Binh.
Sans lunettes il distinguait mal les détails lointains et sa vision nocturne n'était pas fameuse. Depuis sa capture il n'avait pas eu d'aliments frais et le manque de vitamines commençait à se faire sentir. Jusqu'à présent il n'avait pas entendu les clameurs et l'agitation qui n'auraient pas manqué de signaler sa disparition si elle avait été découverte.
Il progressait péniblement, dérapant sur la terre humide des diguettes, butant dans les pierres qui dépassaient, tombant dans les trous mais il couvrait quand même du chemin.
Un fusée éclairante soudain illumina l'horizon un peu à droite, il se rapprochait des lignes. Il entrevit le miroitement de l'eau au loin: le fleuve, encore deux kilomètres et il était sauvé...
A ce moment des aboiements furieux éclatèrent juste devant lui. Saloperies de clebs*, il piquait droit sur un groupe de paillotes qu'il n'avait pas vu dans le noir. Des lumières s'encadrèrent dans les portes et des voix s'interpellèrent. Il fit demi-tour et se mit à galoper pour contourner l'obstacle. Trop tard il était découvert et les nabus* se lancèrent à sa poursuite.
En tout terrain il fut vite surclassé, les viets devaient avoir des orteils à crampons et tenaient mieux la route, en moins de cinq cents mètres il avait toute une escouade sur le râble. C'était foutu !
Un coup de trique l'atteignit entre les deux épaules et il se laissa rouler en boule dans la rizière, c'était le meilleur moyen d'éviter les gnons. Après ce fut la mêlée, les affreux se marchaient les uns sur les autres pour pouvoir cogner. Puis soudain tout cessa, un Ancien était survenu et piaillait un rappel à l'ordre. Petit Louis se releva et se tâta délicatement: rien de cassé, quelques bleus et bosses, les broute-bambous avaient été trop excités pour être efficaces.
Le vieux continuait son discours émaillé de 'Ho chu tich' ( Président Ho chi Minh ) Ce devait être le chef du hameau et il rappelait sans doute les consignes à ses administrés. Tout le groupe revint vers les paillotes en houspillant Petit Louis qui se demandait comment les choses allaient tourner.
Il fut enfourné dans une cabane, comme celle-ci n'avait pas de porte, un mafflu à l'air féroce resta devant l'ouverture armé d'un gourdin et les autres retournèrent à leurs nattes en commentant l'affaire. Dame ! ce n'était pas toutes les nuits qu'ils pouvaient cravater un Européen en cavale, les promeneurs nocturnes étaient plutôt rares ou alors c'était toute une bande de malfaisants armés jusqu'aux dents.
Après un moment le calme était revenu et Petit Louis décida de jouer le tout pour le tout. Il se dressa dans son réduit et le Viet leva sa trique d'un air menaçant en reculant d'un pas.
" Xin di dai " ( Je veux aller pisser ). L'autre fit 'NON' vigoureusement de la tête. Alors il fit mine de se soulager contre la cloison et le Viet horrifié s'avança pour le repousser. Petit Louis lui arracha son gourdin, lui en flanqua un coup derrière les oreilles et prit un départ canon.
Trois cent mètres plus loin il s'empiergea dans des racines, s'étala dans la gadoue et reçut sur le poil la moitié du village, les salopards ne dormaient que d'une oreille.
C'est alors qu'il reçut la raclée de sa vie; après un moment il perdit plus ou moins conscience et sentit qu'on le traînait dans une paillote. Puis il sentit comme un coup de couteau dans le bras gauche, il tenta de se laisser glisser sur le sol mais une douleur fulgurante le fit se redresser tout à fait lucide. Le type qu'il avait cabossé se tenait devant lui en lui criant des injures, il le voyait à travers un brouillard rouge et seulement de l'oeil gauche, le droit semblait complètement fermé. Il avait mal partout, mais c'était surtout son bras étiré au-dessus de la tête qui le faisait souffrir. Il jeta un regard et eut un sursaut: le haut du bras était traversé par une sorte de crochet qui le faisait pendre à la cloison comme à un étal de boucher. Un mince filet de sang lui dégoulinait dans le cou.
" Il faut que je reste debout" se dit-il " si je m'écroule, le muscle va s'arracher et ce sera l'hémorragie et le grand saut."
Au fond cela ne faisait pas tellement mal quand il ne bougeait pas, il était plutôt engourdi et avait surtout peur de s'endormir d'un bloc.
Les heures passèrent, interminables. Petit Louis ne pensait à rien sinon rester dressé, le bras levé, et surtout ne pas dormir, ne pas tomber...
Il faisait grand jour quand un groupe de bô doï arriva au hameau. L'officier qui commandait le groupe jeta un coup d'oeil et cria des ordres. Un soldat coupa la corde qui retenait le crochet, fit asseoir Petit Louis et enleva le bout de métal en le faisant glisser doucement. Un autre avait sorti des compresses propres et confectionna un pansement autour du bras.
Quelqu'un lui mit dans les mains une tasse de thé chaud. Cela brûlait dans la bouche, il avait la mâchoire enflée du côté droit et des dents bougeaient.
" Vous pouvez marcher ? " demanda le chef.
Petit Louis se remit debout en s'aidant de la paroi et fit un pas hésitant. Il fit oui de la tête et sortit en trébuchant. Un soldat le saisit par le bras pour le soutenir mais le lâcha aussitôt il avait empoigné le bras blessé et Petit Louis avait poussé un hurlement.
Ils se mirent en marche vers le sud.
Au bout de deux jours, ils étaient revenus au point de départ, c'est à dire la pagode des marais. Petit Louis eut la surprise de retrouver au milieu des détenus le bô doï qui l'avait escorté et à qui il avait faussé compagnie pour son périple dans les rizières. Puis il fut conduit au forgeron qui lui assujettit un jeu de chaînes autour des chevilles.
La nuit suivante, couché sur les dalles glaciales, il lui sembla qu'il touchait le fond. Il se mit à pleurer sans bruit, puis quelque chose se brisa, peut-être la possibilité de ressentir des émotions normales. Il put constater plus tard qu'il lui était devenu impossible de compatir aux douleurs d'autrui, de partager la joie ou la peine des autres, il lui ne restait plus que l'instinct fondamental de survivre à tout prix.