KIM TON JUIN 1953
Le camp s'élevait à quelques centaines de mètres d'un village, pas très loin d'un affluent du Song Ma. Quelques paillotes tout en longueur encadraient une grande cour rectangulaire. L'ensemble était entouré d'une haute palissade de bambous flanquée des inévitables miradors. En entrant dans la cour Petit Louis eut juste le temps d'entrevoir une foule de types en haillons qui étaient en train de manger autour de tables en bambous le long des paillotes ou en petits groupes disséminés par ci par là; ils étaient au moins deux cents.
Il n'eut pas le temps de s'éterniser car il fut poussé dans une petite pièce, avec au centre une table en bambou. Maintenant il avait maîtrisé le truc de s'accroupir à la vietnamienne, le postérieur appuyé sur les talons, les bras tournés vers l'extérieur, la paume en haut, reposant sur les genoux écartés et le menton sur la poitrine, cela demande un effort minimum en l'absence d'un mur pour s'appuyer: en toute circonstance il s'agit d'économiser ses forces. Le bô doï s'était installé contre le mur d'en face dans la même position.
L'attente dura deux bonnes heures. Une sorte de réunion semblait se dérouler au dehors, des harangues en français, Petit Louis saisissait un mot de temps à autre, puis des questions, des réponses, des clameurs braillées en choeur. Puis de nouveau la voix aiguë qui reprenait son monologue. Il finit par sombrer dans une somnolence qui brouillait les sons.
Soudain le soldat se releva dans une sorte de garde à vous, un homme venait d'entrer dans la pièce.
" Un rat ! " pensa Petit Louis en se mettant debout.
Le type était un nabot, 1m 50 tout au plus, les cheveux noirs luisants descendant sur le front en une courte frange, les yeux rapetissés par des verres de myope, les dents proéminentes repoussant les lèvres. Il avançait sur ses courtes jambes en se dandinant un peu.
" Je suis le commissaire politique du camp de Kim Ton " dit l'affreux, en s'installant derrière la table. Un soldat venait d'apporter une lampe à pétrole.
" Vous allez répondre sincèrement aux questions que je vous pose ou vous serez sévèrement puni. Nous connaissons déjà tout à votre sujet. Votre nom ?"
" Louis Bourgain."
" Votre grade ? "
" Assimilé sergent chef." L'autre tiqua...
" Je vous ai demandé votre grade ."
Petit Louis soupira, les complications commençaient, l'autre n'avait évidemment pas idée que des civils puissent être employés par l'armée avec une équivalence de grade purement administrative. Il tenta d'expliquer:
" Je ne suis pas militaire, mais je travaille comme technicien pour l'armée."
" Pourquoi m'avez-vous dit que vous étiez sergent chef ? "
" Parce qu'au point de vue de la solde, je suis assimilé au rang de sergent chef et que quand je suis en service je porte l'uniforme."
C'était un interrogatoire bizarre, l'autre ne prenait pas de notes, n'avait aucun dossier: ou bien il avait une mémoire phénoménale, ou bien il se moquait complètement des réponses données. Cela continua :
" Quelle est votre unité ? "
Petit Louis eut envie de lui parler des Conventions de Genève, mais à quoi bon. Il se résolut à lui parler de Radio Hirondelle dont les émissions pouvaient être captées n'importe où et en fait, certaines étaient destinées aux Viets eux-mêmes.
" Je fais partie du Service Social aux Armées. Je travaille, je travaillais à Radio Hirondelle."
" Je vous ai demandé votre unité: division, bataillon, compagnie. "
" Je ne faisais pas partie d'une unité constituée, je suppose que le Service Social dépend directement du commandement à Saigon. "
" Donc vous faites partie du service secret de l'armée. "
" Mais non ! " répondit Petit Louis " ça n'a rien à voir."
Il se sentait perdre pied, on nageait en plein délire. Les Viets étaient complètement parano pour tout ce qui touchait à la propagande, au renseignement. Il suffisait qu'un type touche à un poste de radio pour qu'il soit catalogué comme espion à la solde des impérialistes. Il essaya d'expliquer:
" Mon travail consistait à entretenir les appareils de radio diffusion, à passer des disques, à enregistrer les communiqués de presse..."
" Vous avouez travailler pour la propagande ! " le gnome exultait, il tenait un espion...
" A qui rendiez-vous compte de vos activités ? "
" La station était commandée par le capitaine ..." Petit Louis s'arrêta, il avait un trou de mémoire, il lui était impossible de se rappeler le nom du capitaine qui d'ailleurs passait rarement à la station.
" Quel capitaine ? " l'autre s'énervait.
" Je ne me rappelle pas son nom, mais ça va me revenir..."
Il avait beau se creuser la tête, ça ne venait pas!
" Vous refusez de me dire son nom ! " brailla le cong bô.
" Mais non ! mais en ce moment je n'arrive pas à me le rappeler..."
Il avait bien envie de lui refiler un nom bidon, mais c'était si facile à vérifier qu'il préféra s'en tenir à la stricte vérité.
L'autre insista:
" Comment était organisé votre centre de transmission ? "
Petit Louis tenta de lui expliquer que son travail consistait surtout à passer des disques sur l'antenne, à retransmettre la messe le dimanche... en pure perte. Le crétin d'en face faisait une fixation. Pour lui un émetteur radio servait uniquement à transmettre des renseignements militaires, à établir un ordre de bataille, à assurer la liaison entre des postes de commandement. La notion même d'une station de radio-diffusion destinée à la distraction des troupes lui échappait complètement.
" Ce n'est pas ce que je vous demande. Quels messages transmettiez vous ? . Quel était votre chiffre ? "
Il avait du entendre parler de " Ici Londres, les Français parlent aux Français. " et des fameux messages personnels.
" On ne passait pas de message " répéta en vain Petit Louis" on passait des disques qui étaient demandés par le courrier des auditeurs. Vous pouvez vérifier, la station émet tous les soirs de 5 à 10 heures sur deux fréquences, 49 et 68 mètres."
Le Cong Bô* se dirigea vers la porte.
" Nous finirons bien par vous faire avouer la vérité. Vous allez rejoindre les autres prisonniers."
Petit Louis fut conduit dans la grande paillote qui servait de dortoir aux prisonniers français. Un des hommes se leva pour l'accueillir.
" Je suis le capitaine Hamelin, je suis le plus élevé en grade du camp."
" Louis Bourgain, assimilé sergent-chef, mes respects mon capitaine. "
" De quelle unité êtes-vous ? et où vous êtes vous fait prendre. "
Petit Louis raconta son histoire sans entrer dans les détails.
" Vous avez déjà été interrogé par le commissaire politique Tuy, méfiez-vous de lui. Que lui avez-vous révélé ?."
" Je lui ai donné les fréquences sur lesquelles il pourrait écouter Radio Hirondelle. " répondit Petit Louis en souriant.
Le capitaine se renfrogna, manifestement le ton ne lui plaisait pas.
" Ne plaisantez pas avec ça. Tout renseignement si minime soit-il pourra être exploité par nos adversaires contre vos camarades de combat."
" Ca y est " se dit Petit Louis, " un autre fanatique, mais de l'autre bord celui-là. La vie va se compliquer !"
" Bien mon capitaine !"
A quoi bon lui rappeler qu'on avait parachuté chez les Viets des tracts avec justement tout ce qu'il fallait pour qu'ils puissent écouter la station.
Le galonnard reprit:
" L'adjudant Gaume va vous montrer vos quartiers. "
Les quartiers en question se réduisaient à une place sur le bat-flanc continu qui servait de lieu de repos, les trois officiers au bout à gauche, puis les adjudants, les sergents et enfin la troupe tout à fait à droite. Il se demanda s'ils respectaient l'ordre d'ancienneté.
Les prisonniers semblaient presque tous malades, ou du moins en mauvais état physique. Beaucoup avaient des dartres ou des ulcères aux jambes. Pieds nus et loqueteux, la plupart étaient sales avec des barbes et des cheveux qui n'avaient pas été taillés depuis leur capture. Il était difficile de se faire une idée exacte de la situation car la nuit était tombée et la paillote n'était plus éclairée que par deux lumignons fumeux accrochés de part et d'autre de l'entrée.
L'homme qui se trouvait à sa droite semblait dormir déjà, il était étendu sur le dos, la bouche ouverte.
" Je m'appelle Chérel " dit à Petit Louis son voisin de gauche, " bienvenue au bagne de Kim Ton."
" Bourgain. Comment ça se passe ici ? "
" Pas très bien comme tu peux voir. La plupart des types ont été pris comme moi dans la région de Hoa Binh au début de l'année. Où as-tu été ramassé ?"
" Sur la route de Phu Ly. "
Et il raconta brièvement son aventure.
" T'as eu du pot " constata Chérel, " d'habitude les du kich ne font pas de prisonniers."
" J'ai de plus en plus l'impression que l'embuscade était tendue pour quelqu'un d'autre et qu'ils se sont gourés de bonhomme." conclut Petit Louis. " l'embêtant c'est que l'autre tordu qui m'a interrogé semble persuadé du contraire."
" C'est Tuy, le commissaire politique, un vrai salopard celui-là. Ca l'amuserait de nous faire tous crever."
Il se tut soudain, un garde venait d'entrer en hurlant:
" Him cai môm ! " ( Fermez vos gueules )
" C'est le couvre-feu" souffla Chérel " plus le droit de parler ni de bouger. Si tu veux aller pisser, tu brailles pour appeler le garde."
En effet la nuit fut ponctuée par les appels:
" Bac cau*, xin di dai !*" et comme les types ne pouvaient sortir qu'un à la fois et que la sentinelle se faisait parfois tirer l'oreille, ce n'était pas des plus reposant.
Petit Louis réveillé en sursaut à chaque clameur remarqua un moment que des bruissements suspects se faisaient entendre sous les bat-flancs. Voyant que Chérel s'était réveillé lui aussi ils lui glissa à l'oreille:
" Dis donc, il y a des bestioles qui se baladent dans la paille. "
" Tu parles ! C'est infesté de rats, des machins énormes. Ils ont leurs nids près de la rivière. L'autre jour à l'infirmerie un type s'est fait bouffer les oreilles, il était trop faible pour réagir et il est crevé de septicémie. T'en fais pas, si tu bouges ils foutent le camp."
Petit Louis se rendormit en pensant aux rats et se recroquevilla pour mettre ses orteils le plus loin possible du bord. Il avait lu quelque part que lorsqu'une bête sauvage croque un bonhomme, elle commence toujours par là.
Le matin de nouveaux hurlements le fit bondir les yeux chassieux. Son estomac criait famine, il n'avait rien avalé depuis près de vingt quatre heures.
" On va bouffer" lui dit Chérel " Va à la cuisine demander une cai bât* sans ça tu pourras faire tintin."
Des hommes de corvée disposaient sur les tables en bambou le long de la cloison des paniers de riz rouge et des gamelles contenant des sau muông, une espèce de liseron d'eau dont les feuilles peuvent remplacer les épinards, en plus coriace.
Petit Louis alla vers la cuisine, il remarqua que tous les cuistots étaient des Sénégalais. Il s'adressa à l'un d'eux.
" Salut, tu n'aurais pas une cai bât ? je viens d'arriver."
" T'as du tabac ? "
" J'ai que dalle, je te dis que je viens d'arriver."
" Pas de tabac, pas de cai bât. "
" Merci, mon pote, je te revaudrai ça..."
Pas la peine de discuter, il avait repéré un quart en émaillé sur le coin de la table. Il se tourna, trébucha et faucha l'ustensile. L'autre salaud s'en apercevrait peut être plus tard, on verrait bien...
Dans une cour adjacente il remarqua un groupe d'hommes, des Européens pour la plupart qui mangeaient à part. Ils étaient mieux vêtus que les prisonniers et semblaient en meilleure forme. Il se promit de demander des éclaircissements sur la présence de ces privilégiés.
Il regagna la case des Européens. Les hommes se groupaient par six autour de chaque panier. Petit Louis ramassa une paire de baguettes en bambou qui traînaient et se joignit à un groupe. Tout le monde attendait le signal.
" An com !* " brailla le garde. Décidément ces types ne savaient communiquer qu'en beuglant.
Les gars se mirent à puiser dans le plat. Petit Louis fut surpris par la vitesse avec laquelle ils engloutissaient le riz puis il comprit tout de suite le truc. Ceux qui allaient le plus vite parvenaient à bouffer quatre bols de riz tandis que les traînards voyaient le plat vidé après avoir terminé leur deuxième. Il se promit d'essayer de se joindre à un groupe constitué par des gens ayant conservé un reste de civilisation, il venait tout juste réussi à battre sur le fil un goulafre* qui tentait de torpiller le fond du panier.
En cinq minutes tout était nettoyé. Petit Louis fit comme les autres, il passa l'anse de la tasse dans la ficelle qui lui servait de ceinture il ne s'agissait pas de la perdre.
Les prisonniers s'étaient assis le long de la cloison après avoir puisé une tasse de thé dans une grande jarre. Petit Louis suivit le mouvement. Sur le liquide flottaient des grains de riz provenant des tasses mal nettoyées.
Le breuvage n'avait pas grand goût mais c'était chaud et cela permettrait de faire passer le riz englouti avec trop de précipitation et qui formait une boule sur l'estomac.
" J'espère qu'ils font bouillir l'eau, sans quoi gare à la dysenterie " pensa-t-il.
En pleine lumière le hommes avaient piètre mine, sales, les cheveux hirsutes et les joues creuses mangées par la barbe. Tous étaient nu-pieds, les orteils encaqués de boue séchée. Plusieurs avaient les jambes couvertes de dartres annamites.
Ils étaient vêtus de restes d'uniformes disparates, la plupart torse nu ou avec des chemises vietnamiennes en coton brunâtre et des pantalons de treillis ou des shorts malpropres. Leur moral avait l'air au plus bas.
Des gardes armés firent irruption dans la cour. Ils encadrèrent les groupes de prisonniers qui s'étaient formés et des files commencèrent à sortir de l'enceinte.
La nuit agitée avait laissé chez Petit Louis une sensation de fatigue qui lui laissait les jambes lourdes. Il était loin d'avoir récupéré des efforts de sa longue marche. Il resta accroupi dans un coin de la paillote en espérant que les gardes qui accompagnaient les corvées l'oublient pour un temps. Il avait repéré un balai de brindilles et lorsqu'un bô doi passa la porte pour une inspection il empoigna l'instrument et se mit à pousser la paille sur le sol. L'autre parut satisfait de le voir occupé et sortit.
La journée se passa ainsi. Lorsqu'il entendait des pas se rapprochant de la case, Petit Louis balayait, puis il s'asseyait à nouveau contre la cloison pour un petit somme. L'essentiel était de ne pas se faire repérer.
Vers le soir les prisonniers revinrent par petits paquets encadrés par des gardes armés. La plupart trimballaient des fagots de branchages qu'ils entassèrent derrière la cuisine puis certains s'allongèrent un moment pour récupérer, les autres restaient assis comme apathiques et démoralisés. Petit Louis avisa Chérel qui rentrait.
" Comment ça s'est passé ? "
" Corvée de bois pour la cuisine. C'est crevant. Et toi ?"
" Personne ne m'a rien demandé, je suis resté dans la carrée. Qu'est-ce qui vient maintenant ?"
" On va bouffer, puis le cours politique dans la cour."
Cette fois Petit Louis réussit à se glisser dans un groupe d'avaleurs de riz de type modéré. Par consentement tacite, après chaque ronde, ceux qui avaient terminé leur bol attendaient les autres pour se resservir. Il en fit la remarque:
" C'est quand même plus sympa et chacun y trouve sans compte."
" Qu'est-ce que tu veux, tu as des types qui te feraient crever pour bouffer ta part."
" Et les Viets ne disent rien à ces salauds ?"
" Penses-tu, ça les amuse de nous voir nous bagarrer pour la bouffe. Au début c'était pire. Maintenant nous sommes séparés en quatre groupes, avant on était tous mélangés. Si tu avait le malheur de tomber sur un panier avec trois Sénégalais, tu n'avais rien à bouffer et si tu avais le culot de râler parce que ces putains de nègres avaient tout liquidé, ils allaient se plaindre au chef de camp, tu te faisais traiter de raciste et t'étais foutu au trou. "
Petit Louis hocha la tête.
" C'est les Viets qui ont mis seulement des Sénégalais aux cuisines ? "
" Ils disent que c'est pour les dédommager de l'exploitation colonialiste. Le jour de la fête du Têt on a eu droit à dix kilos de viande de boeuf pour tout le camp. Dans les gamelles on n'a trouvé que quelques bouts de gras et de peau, les types des cuisines avaient tout boulotté. Ce jour là ça a failli provoquer une émeute. Un Sénégambouille s'est fait embrocher par un Marocain qui l'avait surpris derrière la cuisine en train de se taper un gros morceau de barbaque."
" Et les Viets, qu'est-ce qu'ils ont dit ?"
" Ils ont fait tout un discours sur la fraternité des peuples, et ils ont embarqué le Tabor, on ne l'a jamais revu."
" Qu'est-ce c'est que ces types qui sont à part dans l'autre cour ?."
" Ce sont des déserteurs qui bossent pour les Viets, ces espèces de fumiers ont droit à un traitement spécial. Ils ont les mêmes rations que les réguliers. "
Le gong interrompit la conversation. Les prisonniers s'alignèrent dans la cour assis par terre en arc de cercle, les Noirs sur la gauche, puis les Nord-Africains, les Légionnaires et enfin les Français au bout à droite.
Deux soldats amenèrent une sorte d'estrade, une table et plusieurs sièges en bambous. Tuy apparut et prit place derrière la table. Un officier de l'armée régulière l'accompagnait, le dominant d'une bonne tête. Il avait une carrure impressionnante pour un vietnamien et portait un bandeau noir sur l'oeil gauche.
" C'est le capitaine Kha, le chef militaire du camp, un type réglo." souffla Chérel, " il s'est retrouvé au camp en punition après la trempe que les Viets ont pris à Dông Trieu. Il a eu du pot de ne pas passer devant un peloton d'exécution."
Le groupe des 'ralliés' s'installa autour de l'estrade. Petit Louis put mieux les voir, ils portaient une tenue verte semblable à celle des soldats et des sandales.
Le commissaire politique commença sa harangue d'une voix aiguë.
" Vous avez été fait prisonniers par les forces démocratiques de la République Populaire du Vietnam. Il est temps pour vous de prendre conscience de vos fautes. Vous avez participé à l'agression contre le peuple du Vietnam perpétré par les puissances colonialistes inféodées à l'impérialisme américain..."
Petit Louis jeta un regard discret autour de lui. Les types écoutaient sans broncher et s'efforçaient de prendre l'air attentif. Sans doute était-ce la cinquantième ou la centième fois qu'ils entendaient la même rengaine. Il se remit à écouter, il avait perdu le fil du discours mais ça n'avait pas grande importance.
" Vous devez reconnaître vos crimes par une auto-critique sincère et vous aiderez vos camarades en dénonçant leurs forfaits."
" Au fond " pensait Petit Louis " c'est le même système que dans certaines communautés religieuses: coulpe et accusation des défauts; excellent pour briser tout esprit de résistance en installant la méfiance des uns vis-à-vis des autres."
Deux types levèrent le bras.
" Vous !" désigna le nabot.
" En épluchant des arachides, ce matin, j'ai mangé de la nourriture destiné au peuple combattant du Vietnam. Je le regrette."
Le gars restait debout la tête baissée dans une attitude de contrition.
" Vous ! " c'était le tour de l'autre.
" Je voulais signaler que mon camarade avait mangé des arachides, afin de lui faire comprendre combien son comportement était contraire au règles qui nous sont données par le Président Hô chi Minh. "
Petit Louis en restait baba...
" Bon sang " se dit-il " le premier s'est rendu compte qu'on l'avait vu et il a pris les devants...Il faut être un sacré bon menteur pour s'en sortir sans lavage de cerveau. Si un prisonnier commet une peccadille il va se dénoncer afin d'éviter d'être mouchardé. Si quelqu'un le voit, il va s'empresser de le vendre afin que l'autre connard ne l'accuse de l'avoir vu et d'en avoir rien dit. Pas étonnant que ces pauvres types ne soient pas enclins à la conversation."
Il se décida de s'en ouvrir à Chérel. Il prenait des risques mais
l'autre avait une bonne bouille, pas du tout le genre sournois.
" Dis donc, ici c'est mouchard et compagnie."
" M'en parle pas, il y a des types dégueulasses. Il y a un mois un caporal, je n'ai jamais su son nom, s'est mis à chantonner: 'C'est une belle barbe la barbe à tonton...' comme ça sans penser à mal. Le soir un fumier l'a accusé de se foutre de la barbiche de Hô chi Minh."
" Et alors ? "
" Le mec a ramassé un mois de cachot."
" C'est quoi le cachot ?"
" C'est un trou creusé dans le sol au bord de la rivière, avec un couvercle. Le type reste là, le cul dans la flotte avec sa merde. On lui balance un bol de riz par jour. Au bout d'une semaine il est foutu, bouffé par les asticots avec une pneumonie en prime. Alors tu penses, un mois ! "
" Alors ce type est mort pour ça ?"
" Qu'est-ce que tu crois ?"
" Ils ne pouvaient pas lui flanquer une balle dans la tête s'ils voulaient le faire crever ? "
" Il paraît que Hô chi Minh a interdit d'abattre les prisonniers. "
La nuit tous les types se grattaient à qui mieux mieux, les bambous de bat-flancs étaient infestés de poux qu'on se refilait de proche en proche. Ils se planquaient dans les coutures des fringues malpropres, il eût fallu faire bouillir le linge, mais dans quels récipients ? les marmites de la cuisine? Les prisonniers passaient leurs loisirs à marteler les nippes avec des pierres dans un peu d'eau car le grand nettoyage à la rivière qui bordait le camp n'était autorisé que dans les circonstances exceptionnelles, une fête nationale ou un enterrement et seulement pour les gars de la corvée qui avaient creusé le trou.
Le lendemain matin, aussitôt le riz avalé, Petit Louis fut abordé par le capitaine Hamelin.
" Vous allez être incorporé dans une équipe de travail. Votre devoir est d'aider vos camarades dans les tâches qui nous sont confiées par l'autorité du camp. L'adjudant Gaume va vous indiquer votre équipe. "
Ecoeuré Petit Louis ne se donna même pas la peine de répondre, ce sale con de galonnard était pire que les Viets. Gaume ne valait pas mieux, il avait été surnommé 'La Voix de son Maître' par les prisonniers et 'l'Adjudant Lèche-Cul' par les plus réfractaires.
En traînant les pieds il se dirigeait vers le coin de la cour où le sous-verge distribuait les corvées quand il fut intercepté par deux bô doï qui l'emmenèrent à nouveau dans la case qui servait de bureau. Le Rat était là qui attaqua bille en tête:
" Qu'avez-vous fait de votre plaque d'identité ? "
" Je n'en ai pas, je ne suis pas militaire, je suis un technicien civil. "
" Vous mentez, tous les militaires ont une plaque d'identité, pourquoi avez-vous jeté la vôtre ? Pourquoi voulez-vous cacher votre identité ?
" Je ne cache pas mon identité, je m'appelle Louis Bourgain, je suis technicien radio civil, j'ai un contrat de trois ans avec l'armée pour l'entretien et la réparation du matériel..."
Il fut interrompu par l'entrée de deux Européens. Il les reconnut comme faisant partie du groupe des collabos. Le premier avait le type espagnol ou portugais, le second un grand blond au visage émacié se mit à parler en un vietnamien haché avec le commissaire politique.
Petit Louis avait entendu parler des déserteurs de la Légion qui avaient été enrôlés dans l'armée de Hô chi Minh, mais les témoignages restaient vagues et comme aucun n'avait été repris cela tenait plutôt de la rumeur non confirmée. Il pouvait maintenant constater que c'était exact, du moins pour ces deux là. Le statut des autres qui ne quittaient jamais leur partie du camp restait plus vague.
La discussion durait, le blond faisait répéter, manifestement il y avait de l'incompréhension dans l'air.
" S'il se débrouille en français aussi mal qu'en vietnamien, ça ne va pas être de la tarte. " en conclut Petit Louis.
Le blond s'adressa soudain à lui:
" Votre nom ? " Ca recommençait...
" Louis Bourgain "
" Grade, matricule."
" Je n'ai pas de matricule, je suis un technicien civil..."
L'autre coupa brutalement:
" Le capitaine Tuy m'a dit que vous prétendiez être sergent-chef."
Malgré son accent allemand perceptible, le blond se débrouillait très bien, on pourrait peut-être s'expliquer.
" Pas exactement. Au point de vue administratif je suis assimilé au grade de sergent-chef, mais je ne fais pas partie de l'armée. "
" Comment ça ? vous êtes dans l'armée ou vous n'êtes pas dans l'armée, il faudrait savoir."
" Mais je ne suis pas seul dans ce cas, il y a des médecins civils dans les hôpitaux militaires et des ouvriers spécialisés civils dans les ateliers de réparations du Génie."
" Je n'en ai jamais entendu parler..."
L'autre restait perplexe. Le discussion en vietnamien reprit de plus belle. Petit Louis n'arrivait pas à suivre.
" Retournez au travail ! " commanda soudain le commissaire politique. Petit Louis regagna la paillote. Les corvées avaient déjà quitté le camp, inutile de faire du zèle. Il récupéra son balai et s'installa pour une autre journée.
On l'avait prévenu pour le racket du tabac. Tous les matins ou presque les prisonniers recevaient chacun deux ou trois petites boulettes de thuoc là. Aux moments de loisir, les pipes à eau circulaient. Il y avait toujours un zèbre, le plus souvent un des cuistots Sénégalais, pour s'approcher d'un type qui s'apprêtait à fumer une pipe et lui demander:
" Tu as du tabac ? " Si l'autre refusait de partager sa ration, il était invariablement dénoncé le soir et privé de tabac le lendemain pour manque de solidarité avec un frère de couleur. Résultat des courses, cinq minutes après la distribution, la ration de la journée avait disparu dans les pipes et tous les gars tiraient la langue le jour durant.
Le soir lors du cours politique la réunion fut soudain troublée par une bousculade qui se propagea des Noirs à gauche, vers les Marocains et aboutit enfin aux Légionnaires, une panique irraisonnée qui réveilla tout le monde. Un prisonnier restait étendu le bras droit brisé par une mauvaise fracture, les autres avaient marché dessus. Quand l'ordre fut rétabli il apparut qu'un Sénégalais avait cru entrevoir un serpent, il avait piétiné son voisin qui s'était jeté sur un autre et l'agitation s'était propagée. La cause du désastre était en fait un inoffensif crapaud qui avait traversé le coin de la cour.
" Pauvre mec ! " commenta Chérel à l'issue du meeting alors qu'ils avaient regagné leurs paillotes respectives " il n'a aucune chance de s'en tirer. Ces fumiers vont le laisser crever sans soins à l'infirmerie."
Au cours de la journée du lendemain Petit Louis eut droit à un nouvel interrogatoire. Les mêmes questions amenèrent bien sûr les mêmes réponses. Le Rat ne pouvait pas se faire à l'idée d'un technicien civil sous contrat. Pour lui cela cachait des activités secrètes et inavouables.
" Nous savons comment traiter les espions impérialistes qui complotent contre le peuple du Vietnam. Leur place n'est pas dans un camp de prisonniers de guerre bénéficiant de la clémence du président Hô chi Minh..."
" Ca y est " pensa Petit Louis " cet abruti va me faire descendre ou pire encore me foutre au trou pour y pourrir."
Il se trompait. Dans l'après-midi il quittait Kim Ton en compagnie de trois ralliés et d'un bô doï pour une destination inconnue.