CAPTURE   31 MAI 53



 

         Le dimanche, a dix heures Petit Louis descendit au garage. Quand il voulut mettre la Dodge en marche, le moteur refusa de tourner. Il ouvrit le capot: pas étonnant, un salopard avait fauché la tête de Delco et les fils des bougies. Il alla vérifier les battants de la porte et le cadenas, pas de trace d'effraction. Les serrures de portières étaient intactes elles aussi. 

         " Bizarre! " se dit il " si c'est un professionnel qui a ouvert la porte, comment se fait-il qu'il n'ait pas fauché la voiture et se soit contenté de la mettre en panne ? "

         Pris d'un doute il remonta à l'appartement. Le double des clés était à sa place dans le tiroir. Il ne lui restait plus qu'à prendre un taxi s'il voulait être à Phu Ly à l'heure dite.


         Il enleva sa chemise et boucla le Mauser dans son étui placé en largeur dans le dos juste au dessus de la ceinture, puis il enfila une chemisette, le tissu flottant au dessus du pantalon camouflait parfaitement l'arme; c'était seulement assez mal commode pour s'asseoir.

         Il trouva un taxi juste au coin de la rue du Coton. Il y eut quelques discussions, la course était longue, mais le chauffeur consentit à l'emmener, à l'attendre sur place et revenir ensuite à Hanoi.

         La route était sûre durant la journée, en bon état et jalonnée de postes de surveillance; des convois militaires l'empruntaient en permanence reliant à Hanoi les garnisons de Nam Dinh et Ninh Binh.


         Une quinzaine de kilomètres après Ha Dông, le taxi s'arrêta soudain à la lisière d'un petit bois. A un kilomètre environ on entrevoyait le mirador d'un poste.

         " Qu'est-ce qui se passe ? " demanda Petit Louis au chauffeur " Ne reste pas là, avance jusqu'au poste."

         " Moteur beaucoup chaud " dit l'autre. Il tira la manette du capot et ouvrit la portière. Petit Louis descendit de son côté et il s'avançait pour regarder quand il entendit des pas derrière lui. Il se retourna...un coup d'oeil sur la Kalashnikov braquée dans sa direction lui fit comprendre qu'il était fait comme un rat. Il mit les mains sur sa tête et ne bougea plus.


         Très vite il fut bousculé, fouillé sommairement et poussé dans le bois.

         " Ils n'ont pas vu le pistolet" se dit Petit Louis " j'ai encore une chance." 

         Hélas, le premier coup de crosse dans les reins sonna sur le C12, des glapissements s'élevèrent, un du kich* lui arracha sa chemise et un autre s'empara du pistolet, c'était cuit ! Petit Louis crut un moment qu'ils allaient l'abattre sur place. 

         " Di di, nhan lèn ! " (avance! vite!) encouragé par le canon du AK47 qui s'enfonçait dans son dos, tiraillé, bousculé, Petit Louis se mit à trotter sur la piste qui s'enfonçait dans la forêt dans la direction des montagnes au sud-ouest. 

         Il savait qu'il traversait en ce moment une espèce de no man's land, patrouillé par les Français dans la journée, mais abandonné complètement dès la tombée du jour. Il y avait assez peu de villages et seulement quelques rizières jusqu'au Day, ce bras du Fleuve Rouge qui branche avant Hanoi et serpente jusque Phu Ly et Phat Diem. Après le Day c'était le pays viet depuis toujours...


         La piste serpentait dans la végétation. Petit Louis avait l'impression qu'ils tournaient en rond et l'allure ne se ralentissait pas.

         " Heureusement que j'ai mis des chaussures de brousse" se dit Petit Louis, " des souliers ne résisteraient pas."

         Après deux heures de course éperdue, le groupe de partisans arriva à un groupe de paillotes abandonnées. Petit Louis fut catapulté dans une paillote et les viets lui prirent ses lunettes, ses chaussures, sa montre, sa chemisette et lui vidèrent les poches. L'un d'eux lui lança une chemise brune de paysan et lui fit signe de l'enfiler. Puis on lui lia les pieds et les mains avec une corde de bambou qui lui sciait la peau et il resta dans un coin de la paillote allongé par terre en compagnie d'un garde armé d'un fusil Mauser, à la sauce chinoise.


         " Il a fallu que cet idiot de chauffeur s'arrête justement à cet endroit ! "

         Plus Petit Louis y pensait et plus il trouvait la coïncidence bizarre ... sa voiture mise en panne juste ce matin, ce taxi qui se trouvait providentiellement dans la rue à cinquante mètres de chez lui. Mais ça ne tenait pas debout ! les Viets n'aurait pas combiné une opération pour cravater un technicien de radiodiffusion. Ils ne devaient pas tellement s'intéresser au maniement d'un console de prise de son.

         Ce n'était pas non plus le type de Phu Ly, Nguyen Thu, il avait tout à perdre en coupant son approvisionnement en postes de radio, il venait de commander trente récepteurs.

         Alors quoi ? Petit Louis abandonna le sujet, il avait soif et son petit déjeuner était loin..

         " Au fond j'ai une chance insensée: d'habitude les du kich ne font pas de prisonniers. Ils auraient dû m'emmener dans la forêt et, assez loin du poste, me tirer une balle dans la tête et me laisser là...Ce n'est pas normal ! "


         En somme c'était une consolation. Il espérait seulement que la situation évolue vite, il ne sentait plus se mains et se pieds tellement les cordes étaient serrées.

         " Encore quelques heures et j'attrape la gangrène..."


         Un bon moment après la tombée de la nuit, il entendit des voix étouffées dehors, le garde leva la tête mais ne bougea pas. Puis deux hommes entrèrent dans la paillote. L'un d'eux alluma une lampe à pétrole et Petit Louis vit les uniformes verts et les casques en latanier des bô doï*, l'armée régulière. Le soldat posa sa lanterne sur le sol et sortit un couteau de sa poche. Il entreprit de scier les cordes, son couteau ne coupait guère et cela faisait un mal de chien.


         Petit Louis regarda ses mains, elle étaient enflées et avaient pris une teinte sombre de mauvais augure, il essaya de bouger les doigts, rien à faire. Du côté des pieds c'était mieux si on négligeait les éraflures aux chevilles.

         Il entreprit de frotter ses mains l'une contre l'autre pour rétablir la circulation; au bout d'un moment il y eut comme des picotements, puis une brûlure fulgurante, il pouvait bouger les doigts. Il leva les yeux et son regard croisa celui du deuxième bô doï qui se tenait dans l'embrasure de la porte.

         " Celui-là doit être un officier " pensa Petit Louis. L'autre lui fit signe de se lever et de sortir. En titubant, Petit Louis le suivit dans la paillote voisine, le soldat ramassa lampe et l'éteignit. Il avait à la main une mitraillette qui ressemblait à une Sten mais avec un canon beaucoup plus long.


         Dans l'autre maison, il y avait quatre réguliers en uniforme, l'un d'eux était occupé à verser du riz dans des bols posés sur une table basse. Petit Louis regardait fixement la cruche d'eau...

         " Vous avez soif ? " dit l'officier. Petit Louis fit signe que oui.

         " Vous sauriez le demander en vietnamien ? "

         " Xin ti nuoc..." Petit Louis s'appliqua à la prononciation.

         L'autre eut un sourire.

         " Ce n'est pas la forme correcte pour s'adresser à un supérieur. Vous comprenez notre langue ? "

         " Quelques phrases seulement..."

         L'officier viet fit un signe à un homme qui remplit un tasse en émaillé et la tendit à Petit Louis.

         " Cam on anh !"

         " Bien! mangez maintenant, nous avons une longue route à faire. "

         " Je n'ai plus de chaussures " fit Petit Louis.

         " Il faudra vous habituer à marcher pieds nus. Mangez !"


         Petit Louis enfourna trois bols de riz avec des légumes, ce n'était pas très substantiel mais les bô doï s'en contentaient. Le repas terminé les soldats rangèrent leurs ustensiles et ils se mirent en route dans la nuit noire.


         Sans lunettes et nu-pieds, Petit Louis se sentait déséquilibré, il patinait sur la terre grasse, trébuchait dans les racines, se cognait aux branches. Dès qu'il ralentissait une poussée dans le dos le propulsait en avant.

         Il se mit à pleuvoir et l'obscurité s'épaissit davantage. " Comment ces types arrivent-ils à s'y retrouver ?" se demandait Petit Louis  " leurs ancêtres devaient être des hiboux." Il s'efforçait de suivre le rythme de peur de se voir ficelé à nouveau et traîné par un licou pour accélérer l'allure.

         Après plusieurs heures de marche ils firent enfin halte dans un groupe de paillotes abandonnées. Tout le secteur semblait déserté. Un moment ils avaient entendu aboyer des chiens, mais cela semblait venir d'assez loin. Au bout d'un quart d'heure environ la galopade reprit.

         Il marchèrent jusqu'au lever du jour et se réfugièrent enfin dans une sorte de hangar au toit de chaume, des sacs de riz étaient alignés le long d'une cloison, un centre de ravitaillement sans doute. Depuis plusieurs heures, le terrain avait changé, ils avaient escaladé des pentes rocailleuses et la végétation était différente, moins humide.


         Petit Louis essayait de se rappeler les cartes. A vue de nez ils avaient progressé d'une trentaine de kilomètres vers le sud-ouest et le sud.

         " On a dû contourner la région de Phu Nho Quan" se dit-il " on se trouve maintenant dans les collines qui séparent le Day du Song* Ma et on va vers Câm Tuy ou Tanh Hoa en plein territoire Viet. C'est définitivement foutu. "


         Les soldats avaient allumé du feu dans un coin. 

         " On reste ici pour la journée. On va vous attacher. Si vous avez des besoins, dites-le maintenant."

         En compagnie d'un garde Petit Louis put aller derrière le hangar et en profita pour se laver les pieds dans une mare. Il avait un orteil tout bleu après la rencontre avec un gros caillou qui encombrait la piste, mais pas de fracture semblait-il. Au retour, un soldat lui lia les coudes derrière le dos mais sans trop serrer et Petit Louis dut s'allonger sur une natte pas très loin du feu. C'était ça de gagné, il pourrait se sécher et dormir.


         Quand ils reprirent la route le soir Petit Louis se sentait raide comme un verre de lampe. Il avait des courbatures dans les cuisses et dans les mollets et les premiers kilomètres semblèrent interminables. 

         L'étape fut plus courte; au cours de la nuit ils arrivèrent à un village, habité celui-là. Il y avait plusieurs maisons en dur et Petit Louis fut enfermé dans une sorte de resserre dépourvue de fenêtre mais cette fois sans être attaché. Il s'installa confortablement sur une pile de vieux sacs et s'endormit aussitôt.


         Les aboiements des chiens le réveillèrent. Le village s'animait au petit jour. La porte s'ouvrit et il cligna des yeux dans la lumière vive, il n'y avait plus que deux soldats dans la pièce voisine. L'un d'eux lui montra un bol sur la natte:

         " An com* " . Petit Louis pris le baguettes et mangea.

         " Mau lèn* " ces types étaient toujours pressés. Il engloutit son riz puis se leva déjà poussé par un des bô doï. Des villageois à l'air hostile s'étaient massés pour voir le départ. Un des soldats ouvrait la marche, Petit Louis suivait avec l'autre gus dans le dos qui n'arrêtait pas de le pousser avec le canon de son fusil.

         Au bout de cinq cents mètres Petit Louis en eut assez de se faire meurtrir les côtes, il accéléra soudain et marcha sur le talon de l'homme de tête qui s'étala de tout son long. Furieux celui-ci se releva et égrena un chapelet d'invectives. Petit Louis prit l'air penaud et expliqua par signes que l'autre l'avait poussé; à sa grande satisfaction les deux soldats s'engueulèrent copieusement et on changea l'ordre de marche: le petit nerveux prit la tête et l'autre se contenta désormais de suivre le train sans trop presser.


         Ils marchèrent toute la journée, les sentiers menaient vers la plaine, les premières rizières réapparurent et ils atteignirent le fleuve Song Ma vers le début de l'après midi. En aval, à deux kilomètres environ, un gros bourg s'élevait sur les flanc d'une colline.

         " Ce doit être Cam Thuy " se dit Petit Louis " si on descend le fleuve, on va arriver à Thanh Hoa." 

         En fait le trajet se termina en fin d'après midi, bien avant d'arriver au chef lieu de la province.


suite : (23) Kim Ton



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