VILLINGEN   MAI 1946

 

 

          Les trois compagnies du Groupe Transport 503 furent logées dans une immense caserne à Villingen. Les Hitlerjungen* auxquels elles succédèrent jouissaient d'un confort bien supérieur à celui que pouvait offrir les bâtiments de Laon, dont les installations sanitaires remontaient à Vauban et n'avaient guère été modifiées depuis.

          Les deux premières compagnies, les appelés, devaient être dotées de camions de divers types. La troisième quant à elle, réunissait divers éléments de Tabors* marocains et s'occupait des brêles, ou si l'on préfère, des mulets. Les horribles bêtes avaient rendu d'immenses services durant la campagne d'Italie, particulièrement au Mont Cassino où elles avaient hissé des 75 de montagne sur les pitons qui surplombaient le monastère. Elles n'étaient plus utilisées mais les rayer des effectifs semblait présenter des difficultés insurmontables aux gratte-papier.

          Seuls les muletiers pouvaient approcher sans trop de risques ces animaux teigneux dont l'éducation à grand renfort de coups de trique avait aigri le caractère. Les recrues en avaient une peur bleue.

          Les Tabors formaient un clan redoutable, personne ne s'y frottait, pas même l'adjudant de compagnie qui n'inspectait leurs gourbis* que sur invitation. L'écurie des mulets ressemblait à un souk: on y trouvait de tout, cigarettes, chocolat, rations K*, tapis, uniformes divers, armes de contrebande, pièces détachées pour véhicules de toute marque, vélos, essence. Il était possible d'y acheter, d'y vendre ou d'y échanger à peu près n'importe quoi.

 

          Les classes commencèrent, marche au pas dans la cour, maniement d'arme, corvées de pluches, appels, tours de garde. Lemeur et Petit Louis avaient été par chance affectés à la même section mais ce n'était pas très désopilant.

          Lemeur arriva un soir tout excité.

          " J'ai entendu dire qu'on recrute des chauffeurs pour les camions. Tu sais conduire ? "

          " Non ! " fit Petit Louis qui n'avait jamais touché un volant." Et toi ?"

          " Moi non plus, mais qu'est-ce que ça peut foutre ? "

          " D'accord, au moins comme ça on n'aura pas de mauvaises habitudes, on pourra toujours dire qu'on ne connaît pas les GMC*, il n'y en a pas dans le civil."

          De fait, partant de zéro, les deux compères et quelques autres n'eurent pas trop de mal à assimiler le double débrayage et l'emploi assez particulier de la boîte de vitesse du GMC: la première se trouve en bas à droite en face de la marche arrière, la deuxième tout à fait en haut à gauche, la troisième en face, la quatrième à côté de la troisième. Quant à la surmultipliée, elle s'engage d'un bon coup de poignet sans trop se préoccuper des hurlements d'engrenages malmenés. Pas de synchro nulle part. Le réducteur et le levier du pont avant offrent des casse-tête supplémentaires. Attention à ne pas les confondre avec la commande de treuil, sans quoi on risque de démolir tout le fourbi.

 

          Les embrayages du type extra-dur offraient aux néophytes des démarrages façon kangourou qui provoquaient les vitupérations des instructeurs. Des malchanceux tombèrent sur les deux Bedford anglais encore en état de rouler. Comme le gros moteur occupait presque toute la cabine, rejetant le chauffeur à l'extrême droite, les petits génies britanniques qui avaient conçu cet engin bâtard, voyant que le conducteur n'avait pas la place pour insérer ses deux croqueneaux* au même niveau, avaient décalé les pédales: l'embrayage en haut à gauche, le frein à droite et l'accélérateur en bas au milieu. L'infortuné qui apprend à conduire avec un tel système bousille ses réflexes pour la vie. Heureusement que les deux monstres se ratatinèrent en quelques leçons de conduite.

 

          Huit jours plus tard Petit Louis avait son permis militaire 'poids lourd'. Il suffisait pour être admis d'avoir des rudiments du code de la route, de faire le tour de la cour sans trop faire grincer la boîte de vitesses et de se ranger en marche arrière entre deux rangée de fûts vides en évitant de les renverser.

 

          Dès le lendemain, lors du rassemblement, huit des nouveaux promus reçurent l'ordre de se mettre au volant d'autant de camions. Petit Louis s'aperçut alors avec horreur, qu'au lieu des braves GMC auxquels il commençait à s'habituer, le convoi était composé de Renault 3T5 à cabine avancée, un engin qu'il n'avait jamais vu, pas même en photo.

          Complètement paumé*, il ouvrit la portière grimpa les deux marches et s'assit, puis il avança le siège au maximum afin de pouvoir atteindre les pédales. Dans cette position le grand volant presque horizontal lui touchait le sternum. Il jeta un coup d'oeil sur le tableau de bord. Bon! tout était marqué en grosses lettres. Puis il chercha le levier de vitesse , l'énorme moteur sous capot occupait une bonne partie de la cabine. Pas de levier...

          Il finit par le repérer tout à l'arrière du moteur, en bout de boîte. En se glissant un peu de côté et en se tordant le bras vers l'arrière il y arrivait tout juste. Il était en train de bouger son siège en cherchant un compromis acceptable quand la portière de droite s'ouvrit et un margis* grimpa de l'autre côté, c'était le chef de convoi.

          " Allez-y, on prend la tête.."

          " C'est bien ma veine " se dit Petit Louis " Pourvu que j'arrive à sortir de la cour sans taper un mur."

 

          Heureusement c'était tout droit. Sorti de la caserne, Petit Louis tourna à gauche et enfila la rue qui conduisait vers l'extérieur de la ville. Prudemment il passa la deuxième puis la troisième. Le margis regarda derrière lui.

          " Ca suit...mettez la gomme, on n'a pas toute la vie, on doit être à Strasbourg avant ce soir."

          Petit Louis accéléra, passa la quatrième et le camion commença à se dandiner, occupant toute la route.

          " Nom de Dieu qu'est-ce que vous foutez ? " hurla le passager qui virait au vert, "vous ne savez pas conduire ?"

          " Pas très bien" répondit Petit Louis qui commençait à sentir un peu mieux les réactions de la bête et s'amusait comme un petit fou "j'ai passé mon permis hier et c'est la première fois que je sors de la cour. Ne vous en faites pas, j'apprends vite.."

          L'autre atterré se tut et se cramponna de plus belle.

          Et ma foi, cela ne se passa pas trop mal, malgré la route défoncée, les cols vertigineux du côté de Triberg et les encombrements sur le pont provisoire d'Offenburg. Le convoi arriva fort en retard mais intact. Au retour, le margis resta même avec Petit Louis au lieu de se réfugier dans un autre véhicule, c'est beau la confiance ! 

 

          Puis on eut besoin d'estafettes motocyclistes. Petit Louis reprit les cours de conduite au guidon d'une Royal Enfield 500. C'était nettement plus gai. Il passa son permis moto et cassa la Royal Enfield. Après quoi il fut envoyé au cours de perfectionnement moto à Achern près de Baden Baden où il apprit à piloter des Harleys et à les démolir en faisant du tout-terrain. Après une semaine de cours et deux Harleys, on lui en confia une troisième pour faire du porte à porte à Karlsruhe. Il servait de facteur à l’Etat-major en somme.

          Un beau matin, porteur d'un pli urgent il gara sa moto derrière un semi-remorque sur lequel était juché un énorme bulldozer D7*. Le pli délivré, il s'aperçut que sa moto avait disparu. Comme ces engins ne possédaient pas de clé de contact, ils étaient à la merci du premier olibrius un peu entreprenant.

 

           " Ca y est" se dit Petit Louis " on a fauché ma moto, qu'est-ce que je vais encore me faire passer! "

          Il s'apprêtait à rentrer à pied quand il aperçut un morceau de ferraille qui dépassait des roues du semi. L'autre andouille avait reculé sans faire attention et les vingt cinq tonnes du bulldozer avaient enfoncé la moto dans la route.

          " C'est pas vrai ! " s'exclama le chef de garage lorsque le palan souleva la carcasse repliée et incrustée de silex " une moto bousillée comme çà, j'avais jamais vu ! "

 

          Petit Louis dut continuer sa coûteuse initiation avec une Indian 750, un tapecul monstrueux, ressemblant à une Harley mais en plus laid et avec des freins de vélo. Parcourant la campagne germanique il se trouva un jour en présence d'un troupeau de vaches qui traversait la route; pas le temps de s'arrêter. En un clin d'oeil, Petit Louis entrevit la seule manoeuvre possible:

          "Je vire, je penche, je passe sous la vache et je redresse au moteur !"

           En fait la moto passa mais pas lui, il se paya le bestiau les bras en croix tandis que l'Indian  glissait dans le fossé. Celle là, jamais Petit Louis ne la raconta à personne.

 

          La Triumph 500 qu'on lui confia imprudemment de retour à Villingen dura nettement moins longtemps. Afin de la prendre en main, Petit Louis avait entrepris des exercices de conduite en tournant dans la cour du quartier.

          Le premier tour prudent: première, deuxième...le second tour il passa la troisième. Comme tout allait au poil, il s'enhardit à passer la quatrième et enfila pleins pots la ligne droite devant les bâtiments principaux. C'est alors qu'avec horreur, il aperçut un GMC arrêté devant un des escaliers et un bande de gus qui barraient le passage. Un espace dégagé restait entre le camion et l'escalier et il s'y engagea en trombe en éparpillant les conscrits.

          Ce qu'il n'avait pas vu, c'était le TROU. La corvée avait soulevé la grille servant à gratter les godasses boueuses afin de curer la fosse. La Triumph piqua du nez et Petit Louis fila tout droit sur le ventre, le blair* à ras du tarmac*. Quand il se releva, pas mal secoué, sa combinaison n'avait plus de devant et ses orteils prenaient l'air au bout des bottes. Des commentaires peu flatteurs accompagnèrent la récupération de la moto. On aurait dit une paire de besicles, avec son cadre plié et les deux roues se touchant presque. Petit Louis se retrouva en définitive dans le rang pour les corvées, le maniement d'arme, les tours de garde  etc...

 

          Une partie du détachement, après 6 semaines d'efforts en était toujours au B, A, BA de l'instruction militaire. Pas fichus de marcher au pas, d'interpréter les commandements hurlés par les sous-offs, ou de manipuler un fusil sans le laisser tomber. Il est vrai qu'à volume maximum, les consonnes passent mal et la première fois qu'un galonné se met à beugler:

          "AAA...UUU...OOO, OITT" le conscrit situé à une cinquantaine de mètres a du mal a traduire "Arme sur l'épaule, droite!" il regarde ce que font les autres et ça nuit aux mouvements d'ensemble. Ce qu'il comprend tout de suite, par contre c'est:

          " Bande de brêles, me balayerez la cour" ou

          " Bande de brêles, corvée de chiottes " ou enfin

          "Bande de brêles, me ferez deux jours" un vocabulaire aussi concis s'assimile facilement.

          Avec une poignée des moins doués, les instructeurs en étaient arrivé à la méthode employée d'habitude avec les Sénégalais: on place manuellement les bonshommes à la queue leu leu à cinquante centimètres les uns des autres, puis à l'aide d'une longue corde on attache toutes les jambes gauches ensemble, le plus malin du lot ayant été placé en tête. Au commandement, ça démarre. En général au premier essai, les gus* se mettent en tas, mais au bout d'un certain temps on arrive à créer chez eux un réflexe conditionné, Pavlov en aurait salivé de joie.

 

          Pour les cours d'armement ce n'est pas l'Unif. Le professeur brandissant un fusil montre un élément et crie:

          " Le canon !"

          Dociles, les gars beuglent en choeur :

          " Le canon !"

          " Le fût !"

          " Le fût !"

          " La culasse mobile ! " En réponse à cela il y a toujours des petits malins qui improvisent.

          Certains passages s'avèrent plus difficiles:

          " L'embouchoir à quillon"

          Là, l'écho devient faiblard et incertain. Pour ceux qui l'ignorent, le quillon est cette invention bien française, une espèce de tige courte terminée par une boule, qui longe le canon et permet d'entremêler trois fusils pour former un 'faisceau' en forme de trépied les crosses reposant sur le sol. Comment font les autres ? mystère, ils se contentent peut-être d'appuyer leurs armes contre un mur ou bien ils les flanquent par terre ? Les faisceau sont difficiles à ériger d'une façon stable; en cas d'urgence on a un mal de gueux à récupérer son bien qui reste coincé avec les deux autres; qu'importe en l'an deux mille, le troufion français sera certainement fier de conserver cette exclusivité.

 

          Les instructeurs paniquaient à l'idée qu'un jour prochain ils devraient emmener tout ce beau monde au pas de tir. Si on ajoutait les malveillants aux crétins, les possibilités d'accident devenaient considérables.

          Afin de limiter les dégâts, le pas de tir fut aménagé spécialement: cinq tranchées parallèles entourées de talus limitaient les emplacement des tireurs qui s'allongeaient par terre et s'accoudaient au parapet. En face à cinquante mètres, les cibles de deux mètres de côté avec un rond noir de cinquante centimètres de diamètre, à moins d'être complètement miraud* on ne pouvait pas la rater.

          Cinq par cinq on fit ranger les gars, chaque homme était surveillé par un instructeur qui au signal lui confia un fusil Lee Enfield, puis une lame chargeur. Le gradé veilla à ce que son poulain introduise les cartouches la pointe vers l'avant, puis lui fit refermer la culasse et recula de deux mètres. Coincé comme il était, le tireur pouvait difficilement se retourner pour expédier un pruneau dans le mauvais sens, mais sait-on jamais ?

          " Feu! "

                   Une pétarade s'ensuivit. Bien sûr, malgré les répétitions à vide, un abruti avait négligé de tenir son fusil bien serré, il avait reçu un coup de crosse en pleine poire et saignait du nez. On l'évacua avant la deuxième salve.

          " Réarmez, feu! "

          Quatre coups partirent. A la cinquième décharge trois coups seulement, consternation générale et prudentes vérifications. Quelqu'un avait manoeuvré deux fois la culasse à un certain moment et éjecté une cartouche avec la douille précédente. Il avait été tout surpris de n'entendre qu'un tout petit clic lors de son dernier essai.

          Quand ce fut son tour, Petit Louis s'efforça de suivre à la lettre les instructions mais il fut quand même surpris par le recul, il ne s'attendait pas à une telle ruade et fit un carton très quelconque. Ce tir termina l'instruction militaire proprement dite et la routine se réinstalla, corvées, tours de garde...

 

          Petit Louis passait une partie de son temps libre au garage, les moteurs le fascinaient. Le chef Courivault tolérait sa présence tant qu'il n'entreprenait pas d'aider les mécanos. Le chef avait le souci de la perfection; il avait sélectionné son équipe avec soin et réussi à se faire affecter des professionnels particulièrement doués. Galines, un grand blond avec une petite moustache, avait débuté dès l'âge de quatorze ans avec son père qui était carrossier chez Delahaye. Il était le spécialiste incontesté de la soudure au chalumeau, c'était passionnant de le voir découper une portière défoncée, remettre une tôle, faire son cordon, poncer et après la couche de peinture au pistolet, constater que la réparation devenait invisible . Il avait une technique incroyable pour débosseler un capot ou un garde-boue sans utiliser un marteau. Il chauffait par endroits refroidissait avec un chiffon mouillé un peu plus loin, la tôle bougeait, l'enfoncement disparaissait .

          "Tu vois " expliquait-il, " le métal a de la mémoire, il suffit de l'aider à reprendre sa position. Ca marche tant que la tôle n'est pas déchirée ou trop étirée. " 

          Une boîte de vitesse de camion réparée au garage fonctionnait beaucoup mieux qu'une pièce neuve. Courivault tenait à ce que tous les jeux latéraux soit rattrapés à l'aide de shims, ces fines rondelles en acier dur qu'on glisse sur les axes. Les moteurs tournaient comme des horloges et la consommation d'essence s'en ressentait.

          Le grand chagrin du chef était que ses machines, bichonnées, peaufinées avec soin se voient confiées à une bande de gougnafiers qui les démolissaient sans vergogne.

          La Peugeot 402 du capitaine après une rencontre avec un arbre en bois dur, fut réparée et remise à neuf en une nuit. Le chauffeur l'avait utilisée sans en parler bien sûr, pour une virée mémorable avec des copains. Une roue avant était arrachée, la direction démolie et la carrosserie endommagée. Heureusement l'équipe disposait d'une autre 402 de l'Etat Major qui se trouvait en réparation. Les pièces essentielles furent cannibalisées, la tôlerie refaite, la voiture repeinte et à huit heures elle se trouvait devant le bureau. Le capitaine ne s'en est jamais aperçu.

 

          Les journées étaient longues pour la troupe, les heures gaspillées à ne rien faire ou à faire des riens. Chaque matin commençait par l'appel interminable après la cérémonies des couleurs : deux cent quatre vingt bidasses répondaient successivement "Présent !" à l'appel de son nom ou le chef de chambre criait à sa place "Aux cuisines !" ou "Corvée !". Ca prenait un temps fou, et c'était parfaitement inutile.

 

          Un jour la routine fut rompue par le passage de 'Nescafé' qui traversa la place d'armes en caleçon, pieds nus en portant son lit sur son dos. On l'avait baptisé ainsi à cause de la consommation insensée qu'il faisait du breuvage. La veille au soir il avait pris une cuite sensationnelle en vidant une bouteille d'armagnac, un colis familial lui avait donné le mal du pays. Comme il avait le sommeil bruyant, ses copains avaient déboîté les quatre pieds du lit, emporté contenu et contenant et installé le tout sur une table du réfectoire. Pendant le rassemblement le chef de cuisine s'était aperçu de la présence de l'intrus et l'avait viré en fanfare.  

          L'adjudant de compagnie fut tellement surpris qu'il en oublia de sévir.

 

          La matinée se passait tant bien que mal en manoeuvre à pied, les pelotons virevoltaient dans la cour avec arme sur l'épaule, ou sans arme sur l'épaule, ou au petit trot.

          Les gradés se cassaient ensuite la tête afin de savoir comment on atteindrait l'heure de la soupe et la fin d'une journée perdue pour tout le monde. Des hommes repeignaient en blanc pour la cinquième fois les cailloux qui entouraient le jardinet au pied du mât des couleurs, d'autres balayaient la cour, un groupe lavait les camions, le restant pelait les patates en faisant des épluchures énormes. Tous apprenaient la paresse et la stupidité et d'un troupe d'hommes jeunes l'armée faisait jour après jour une bande d'ivrognes, de branleurs et de foutriquets.

 

          Le soir dans les carrées, étant consignés jusqu'à la fin des classes, les uns écrivaient à leur famille, d'autres jouaient au cartes, certains restaient étendus sur leur lit les yeux au plafond en attendant le sommeil.

 

          Petit Louis avait essayé de reprendre ses manuels de math, il avait emmené quelques cours dans sa valise. Mais allez donc vous concentrer sur le théorème de Bolzano-Weierstrass ou les arcanes du calcul tensoriel quand à deux pas la partie de belote est ponctuée de grands coups de poings sur la table:

          "Belote, rebelote, dix de der..."

 

          Pour les deux premiers mois de leur incorporation , les appelés n'avaient droit à aucune permission, il leur était interdit de quitter la caserne et les quelques heures libres, surtout le dimanche s'étiraient interminablement. Le Service Social  qui en théorie aurait dû distribuer livres et journaux et organiser les cantines brillait par son absence. L'essentiel de son effectif résidait à Baden Baden à proximité du Haut Commandement français. La concentration d'officiers supérieurs était telle dans cette bonne vieille cité qu'un simple soldat se faisait tout de suite remarquer et sa seule présence suscitait la suspicion de la prévôté*.

          Certains produits de toilette tels que dentifrice, savon,  lames de rasoir, cirage ,restaient introuvables sur place.. Les hommes disposaient seulement de deux chemises et de deux jeux de sous-vêtements qu'il fallait laver à l'eau froide dans les lavabos. Pas de fer à repasser, Impossible de se procurer du fil, des aiguilles, des boutons à moins de passer au souk des Tabors qui jour après jour faisaient grimper les prix. Ils en étaient arrivés à exiger trois cartouches de cigarettes pour un tube de dentifrice.

          Evidemment ça râlait sec et le capitaine finit par autoriser des achats aux Economats en dehors de l'enceinte ainsi que certaines visites chez les commerçants locaux. Comme Petit Louis se débrouillait pas mal en allemand il fut tout naturellement désigné pour les balades extra-muros. Cette activité en fit l'ennemi juré de l'adjudant de compagnie qui ne percevait plus son pourcentage sur les trafics des Nord-Afs.

 

 

Suite : (3)   Langenargen

 

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