Chroniques Vietnamiennes
LAON - MAI 1946
Tout éberlué Petit Louis posa sa valise sur le quai de la
gare n'en croyant pas ses yeux. Près de la porte marquée d'un grand signe
" RRIV E" une foule de jeunes gens encombrés de valises, de sacs, de
paquets ficelés semblait avoir pour pôle d'attraction un képi bleu à fond
rouge.
Deux jours auparavant, pas plus, une lettre à l'entête du
Ministère de la Guerre lui enjoignait de se rendre à Laon pour être "
incorporé à la classe 46 ". Cette expression du jargon militaire l'avait
surpris en pleine préparation d'examen à la Fac de Nancy.
Suivait une série d'articles du code de justice militaire
qui énuméraient les peines effroyables infligées aux récalcitrants ou même aux
retardataires. Nulle part n'était fait mention d'un sursis, d'une exemption ou
d'un délai d'exécution. La nuit suivante, Petit Louis se vit embrigadé dans une
escouade de tordus, de bancroches et de fous furieux condamnés à perpette et
gardés par des matons sanguinaires.
La tronche* qu'il entrevoyait sous le képi bleu lui
rappelait tellement son cauchemar qu'il eut un instant l'envie de rebrousser
chemin. Un instant seulement, car il se rappelait trop bien le texte officiel
plié dans sa poche: peine de mort.. prison à vie...travaux forcés...
Une bourrade dans le dos le fit se retourner. Un autre képi
bleu était derrière lui, un rabougri celui-là mais l'air aussi teigneux que le
premier.
" Rejoignez les rangs ! "
" Oui monsieur.."
La trogne sous le képi bleu vira au ponceau et un beuglement
en sortit:
" Oui SERGENT
!! "
" Oui sergent". Il apprenait vite, Petit Louis;
la quantité de coups de pied au train qui avaient émaillé son adolescence
l'avait rendu prudent. Les porteurs de képis furent aussitôt catalogués 'danger
immédiat' tout comme les collier à chien de la feld-gendarmerie ou les manteaux
de cuir d'une certaine police.
Le premier travail fut de trier les futurs conscrits et de
les séparer des voyageurs ordinaires, puis de les disposer par paquets de
vingt, chaque paquet étant confié à un sergent.
" Prenez votre feuille d'appel dans la main et levez
le bras..." Pas facile:
" J'ai perdu mon papier.."
" J'ai rien reçu " on pouvait se demander alors
ce que ce type faisait là.
" Je le trouve plus"
En définitive tous ceux qui se baladaient sur le quai et
apparemment de sexe masculin se retrouvèrent sélectionnés, on émonderait plus
tard.
" En avant...arche! "
De la gare à la caserne de Laon qui au sommet d'une colline
surplombe toute la ville, ça monte tout le temps. La colonne s'étirait le long
des rues en zigzag, se distendait dans la direction des quelques bistrots
ouverts à cette heure matinale, se regroupait sous les vociférations de
l'escorte.
Les conversations s’engageaient.
Petit Louis cheminait aux côtés d'un grand gaillard à l'air
sympathique.
" T'es d'où, toi ?"
" De Reims, et toi ?"
" De Dijon; je m'appelle Lemeur."
" Moi c'est Louis Bourgain, mais tout le monde
m'appelle Petit Louis."
Avant d'être arrivé à la caserne Petit Louis apprit que son
nouveau compagnon avait quitté la veille l'atelier familial de serrurier.
" Cela va me faire perdre une année de travail, mon
père va devoir embaucher un apprenti. C'est idiot ce service militaire, la
guerre est finie, non? Ils ne vont pas recommencer à préparer la
prochaine..."
Petit Louis approuvait, mais dans le fond se sentait un peu
soulagé. Pour un temps il serait débarrassé de la chasse aux petits emplois.
Pour vivre il n'aurait plus à tondre des chiens, vider des wagons de charbon,
faire la plonge, vendre "L'Avenir du Plateau Central" ou donner des
cours de rattrapage à des élèves qui se souciaient de leurs études autant que
du résultat du traité de Tilsit. L'armée lui apparaissait comme une sorte de colonie
de vacances exempte des soucis
matériels.
" Et toi, dans le civil, qu'est-ce que tu faisais ?
", demanda Lemeur.
" Etudiant. J'étais à la Fac de Nancy."
" Tu étudiais quoi ?
" Les maths, je préparais une licence."
" Pourquoi tu n'as pas demandé de sursis ?"
" Je n'étais pas au courant, je ne savais même pas
qu'on pouvait être mobilisé, maintenant que le guerre est finie."
" Tu ne lis donc pas les journaux ?"
" Non ! et maintenant c'est trop tard..."
" T'en fais pas, après un an, tu pourras y retourner.
Ca va te permettre de remplumer un peu, t'es drôlement maigre ! "
" Tu sais, à Nancy, le ravitaillement n'est pas
fameux, et même avec les tickets c'est tellement cher..."
" Ah! on arrive..." Petit Louis essuya ses
lunettes pour mieux voir.
Le troupeau s'engagea sous le portail, flanqué de deux
guérites, vides pour le moment. L'entrée donnait sur une immense cour pavée; au
milieu un mât avec un drapeau, au fond un long bâtiment de quatre étages aux
fenêtres constellées de têtes rigolardes, à droite un hangar abritant quelques
camions, à gauche probablement les cuisines; le tout entouré d'un mur
gigantesque propre à décourager toute tentative d'évasion.
" An di an di.." l'encadrement s'efforçait de
donner une allure martiale à la colonne en marquant le pas.
" Repos !" Une dégringolade de colis montra que
pour cette fois tout le monde avait compris.
Par petits groupes, les conscrits furent emmenés dans leurs
logements.
" On va tâcher de rester ensemble" dit Lemeur.
De fait lui et
Petit Louis se retrouvèrent en compagnie de dix autres appelés dans une
chambrée au troisième étage.
" Ici on n'est pas mal, juste à côté de l'escalier.
Tiens on va se mettre au fond; tu prends le lit du dessus. " Deux rangées
de châlits* superposés occupaient la majeure partie de la pièce, pas d'armoires.
" Où on va mettre nos affaires ? " demanda
quelqu'un.
" On n'est là que pour deux ou trois jours, laisse
tout dans ta valise..."
" Mais si quelqu'un vole..." Un concert de
protestations interrompit le petit prudent.
" Gaaaarde à vous! " Un képi venait de franchir
le seuil. Tout le monde se figea sur place.
" Vous..." Un index désigna le conscrit le plus
proche ,
" Chef de chambrée. Quand un gradé entre, vous criez
'Garde à vous!' Responsable. Désignez tour de garde. Repos! " et il
disparut.
" Merde alors.." fut le commentaire du nouveau
promu.
Déjà un groupe s'était formé, un jeu de carte extrait d'une
valise et une belote s'engageait.
" Quand est-ce qu'on mange? "
Une tête apparut à la porte:
" Eh! les mecs, vous avez vu les chiottes ? ça vaut le
coup d'oeil. " La chambrée se vida, tout le monde voulait profiter de
l'attraction.
Au fond du couloir, une porte semblable aux autres donnait
sur une pièce garnie de deux estrades percées de trous. Sous l'estrade deux
rangées de tinettes s'alignaient sous les trous.
" Ca fait intime.."
" Mais qui c'est qui va vider les tinettes ?"
" C'est toi mon pote, et moi, et tout le monde chacun
son tour" décréta le chef de chambrée qui prenait son rôle au sérieux.
" Ya pas de papier..." observa un gars
sourcilleux.
" T'avais qu'à acheter le journal à la gare."
" Je ne retrouve plus ma piaule*" fit un inconnu
qui s'était mêlé au groupe.
Lemeur fit remarquer à Petit Louis:
" Tu vas voir. Dans deux jours ça va être vraiment
dégueulasse, ya des gens qui ne savent pas vivre..."
De nouveaux barrissements dans le couloir les arrachèrent à
leur contemplation.
Un autre képi bleu avait surgi dans le couloir. Mais les
manches de celui-là s'ornaient d'arabesques dont les autres étaient dépourvus.
Quatre képis ordinaires l'escortaient.
Petit Louis pensa : " Ca doit être au moins un
colonel.."
" Je suis l'adjudant Contrain... Le premier qui
demande où est Forcé, je le fous au trou ! " Des fronts se plissèrent
cherchant un sens à cette remarque incongrue.
" Tous ceux dont le nom commence par A ou B,
rassemblement dans la cour.
" N'y vas pas", souffla Lemeur, " c'est un
truc pour la corvée de pluches."
Indécis Petit Louis fit un pas en avant, un autre en
arrière et se fit harponner par un des sous-verge qui avait repéré le manège.
" Votre nom ? "
" Louis Bourgain...euh... sergent."
" Pas sergent ! caporal-chef ! " Bon sang que c'était compliqué; tous ces types avaient
des étiquettes différentes et semblaient extrêmement chatouilleux quant à
l'appellation contrôlée.
" Dans la cour ! " Lemeur leva les yeux au ciel
d'un air apitoyé.
" T'es bon pour la corvée de patates, mon pote !
"
Et Petit Louis se retrouva dans la cour avec une bonne
cinquantaine d'autres. Toute une série de tables avaient été disposées sur des
tréteaux, des paquets de couvertures et de sacs de couchage s'y entassaient.
Par terre un amoncellement de gamelles de différentes taille, des quarts en
étamé, d'autres en alu, des tasses émaillées, un assortiment de cuillers et de
fourchettes.
Chaque conscrit passa d'abord devant une table où il devait
remettre sa carte d'identité ou une autre pièce en tenant lieu, puis devant une
autre : là il recevait un morceau de carton portant un numéro en gros
caractères et muni d'un bout de ficelle passant dans un oeillet en laiton.
" Passez-vous la ficelle autour du cou, comme ça vous
ne paumerez pas votre matricule, bande de brêles..."
Ca commençait à sentir le bagne.
Un reliquat de malheureux totalement dépourvu de papiers et
ayant de surplus égaré leur convocation ministérielle ( l'un d'eux avoua
candidement l'avoir fumée n'ayant plus de papier à cigarette ), ces
"immatriculables’” donc, furent emmenés sous bonne escorte.
Alors qu'on lui entassait sur un bras un sac de couchage en
toile à voile, une couverture brune qui avait l'air neuve bien qu'agrémentée
dans le coin de caractères gothiques et qu'on lui glissait sous l'autre bras
une boîte rectangulaire, un quart cintré de l'armée américaine, une cuiller et
une fourchette en fer rouillé, Petit Louis se demandait à quel sort abject
étaient destinés les malheureux sans étiquette.
Les quatre "A ou B” de retour à la chambrée firent
l'objet de la curiosité générale.
" T'en as un pot ! " fit un connaisseur à Petit
Louis," la nouvelle gamelle de l'armée française, c'est facile à nettoyer;
un quart américain, si tu sais te démerder tu pourras ramener une double ration
de pinard."
" Dis donc, tu as vu ...une couvrante*
chleuh* !"
" T'as pas regardé les pageots*, il y a une croix
gammée sur le montant, ils ont gratté mais ça ressort."
" Vous avez vu la gamelle que ces salauds m'ont refilé
? le fond est tout rouillé, si je gratte, y aura des trous..."
Déjà les 'C ou D' étaient partis au galop pour faire leur
shopping.
" Je suis pas près d'avoir ma gamelle " se
lamenta le grand ch’timi* blond qui était juché deux lits plus loin.
" Comment tu t'appelles ?"
" Zabrinsky"
" Dis-leur que tu t'appelles Emile..."
L'autre secoua la tête
" A l'école c'était déjà pareil. Chaque fois qu'il y a
une distribution, je suis bon pour les rogatons."
Une sonnerie de clairon fit taire tout le monde.
" C'est quoi cet appel ? "
" La jaffe* " fit quelqu'un
" Comment tu sais ça ?"
" A la maison chaque fois que ma mère mettait la table
,mon vieux braillait 'C'est pas de la soupe, c'est du rata c'est pas...' Il
finissait jamais. Il avait fait Verdun et il chialait presque d'avoir loupé 40
parce qu'il était trop vieux. Il ne rate jamais un défilé du 14 juillet, vissé
au poste radio qu'il est. Il m'a dit que j'avais de la veine d'être né en 26
parce que si j'étais né en 25 je n'aurais pas fait mon service. Tu te rends
compte, à deux mois près j'y coupais. Il aurait pu se grouiller un peu il y a
20 ans..."
" Bon c'est pas tout ça, qu'est-ce qu'on fait ? Eh!
chef de piaule, on descend ou pas ? "
Le front du nouveau responsable se plissa, ses épaules
s'affaissèrent un tantinet ; soudain il se décida:
" Les gars ! on descend. Prenez vos gamelles.
Zabrinsky tu gardes la carrée*."
" Pourquoi c'est moi ? " protesta le ch’timi.
" Parce que je sais pas le nom des autres..."
Dans la cour les colonnes de conscrits convergeaient vers
le bâtiment réfectoire.
Un par un, tendant leur gamelle ils passèrent devant une
rangée de marmites géantes. Floc! d'un revers de louche la gamelle se trouva
remplie d'un mélange difficile à identifier mais qui dégageait un arôme qui fit
saliver Petit Louis. Au cran suivant chacun se vit gratifier d'un énorme
morceau de pain blanc et un peu plus loin d'une orange.
Lemeur rejoignit Petit Louis sur un des bancs du réfectoire
et se mit à faire l'inventaire du contenu de sa gamelle :
" Du boeuf, du lard, de patates, des carottes, des
poireaux...Question présentation c'est zéro..." Un moment plus tard, la
bouche pleine :" C'est pas dégueu..."
D'un seul coup l'avenir militaire prenait des couleurs plus
attrayantes; le point de vue alimentaire se trouvant résolu, le reste ne serait
qu'une question de patience.
Une clameur interrompit les bruits de mastication:
" Vla le pinard !"
Sur chaque table, les cuisiniers déposèrent un bidon de
cinq litres; pour douze assoiffés c'était une dose raisonnable de treize
degrés. Rien à voir avec un Château Lafitte ça sentait plutôt les collines de
Blidah.
" Brutal le jaja* !" remarqua quelqu'un, mais
qu’importe, le pousse-au-crime fut descendu religieusement.
Le ventre garni, les
conscrits se mirent à errer dans la cour par petits groupes. Radelet le chef de
chambre se rappela d'un coup Zabrinsky.
" Dites les gars, il faudrait relever le
ch’timi."
" Y a qu'à remonter tous...on se les gèle ici."
Zabrinsky emprunta un quart et une gamelle et dévala les
escaliers.
" Tiens on n'est plus que dix !" remarqua Radelet.
Durant les trois jours suivants le douzième homme demeura introuvable; peut
être avait-il rejoint les membres de sa tribu dans une autre chambrée. Le
châlit inoccupé servit à entasser les valises.
L'après-midi se passa en appels divers, des listes furent
établies avec noms, prénoms, numéros matricules et numéros de chambres. Les
choses se révélèrent plus compliquées qu'il n'y paraît : toute une population
flottante errait d'une chambre à l'autre, se regroupant par affinités, se
trompant d'étage, déménageant suivant l'humeur du moment. Un innocent avait
installé son lit sur le palier ne supportant pas, disait-il, la tabagie qui
empestait sa carrée : un képi bleu indigné lui fit réintégrer fissa* son
logement.
Pour l'appel du soir, l'encadrement eut une idée de génie:
chambrée par chambrée, le responsable appelait les gus, contrôlait les numéros
matricules sur sa liste puis, par paquets de 12, les refilait à un collègue qui
les emmenait au réfectoire. La garde prétorienne veillait à ce qu'aucun intrus
ne vienne se mêler subrepticement au cheptel déjà trié.
Plusieurs patrouilles allèrent balayer les locaux en notant
l'identité des gardiens de chambrée. Elles ramenèrent ensuite une poignée
d'égarés qui se baladaient dans les couloirs sans motif valable et les
ajoutèrent à la cohorte de gens qui ne figuraient sur aucune liste. Ca
commençait à se décanter...On expulsa deux individus manifestement trop âgés
pour être des conscrits, deux clochards qui en avaient profité pour faire
ripaille et une petite sieste digestive tout l'après-midi.
Vers le soir, l'extinction des feux sonnée, chacun regagna
sa paillasse et tout bruit cessa.
Petit Louis commençait à s'endormir quand une vague rumeur
rythmée lui fit dresser l'oreille: on se serait cru aux environs d'un stade
lorsque le vent, par bouffées, vous apporte de loin les clameurs de la foule.
Dans le lit du dessous Lemeur s'agita.
" Qu'est ce que c'est encore que ce cirque ?"
" On va voir ?" proposa Petit Louis.
" D'ac. Mais au moindre pet, on rentre."
Les autres n'avaient pas bougé. Deux ombres se faufilèrent
au dehors.
Du couloir c'était plus net. On percevait les Oh.. et les
Ah... d'une bande de braillards qui de toute évidence assistaient à un
spectacle quelconque. Ca venait des étages inférieurs de la caserne.
Se guidant au son Lemeur et Petit Louis descendirent deux
volées d'escalier, suivirent le couloir et s'arrêtèrent devant une porte close.
C'était là...
La pièce où ils entrèrent était nettement plus grande que
leur chambrée, de la place pour vingt hommes au moins. Sur les châlits qui
avaient été repoussés contre les murs et entassés sur quatre étages se
pressaient une bonne centaine de croquants. Les paillasses mises en carré au
milieu de la salle tenaient lieu de ring sur lequel s'affrontaient deux balèses*
en calbar*. Les soigneurs et les arbitres encadraient le combat de catch et
l'assistance ponctuait chaque prise de hurlements d'encouragement. Une fumée
épaisse estompait les contours et la puissante odeur de pieds mal lavés, de
sueur et de caporal ordinaire fit tousser Petit Louis qui s'arrêta sur le
seuil, médusé...
" La porte.." beugla l'arbitre.
" Eh beh dis donc !" fit Lemeur " on aura
tout vu ."
Faute de place, nos deux compères durent se racagnarder le
long du mur; un coup de cloche marqua la fin du round et les lutteurs
regagnèrent leurs coins respectifs.
Des boutheons* de pinard circulaient à la ronde, chacun
puisait avec son quart et passait au voisin: l'organisateur devait avoir des
accointances aux cuisines.
On devait en être au deuxième round du troisième combat
quand la porte se rouvrit violemment et une silhouette surmontée d'un képi
apparut menaçante. Un silence pesant figea combattants et spectateurs.
Derrière l'adjudant une demi-douzaine de PM en casques
blancs se tenaient prêts à intervenir, la couleur de la trogne du gradé suffit
amplement: chacun regagna sa carrée et la nuit tomba sur le premier jour.
A 7 heures du matin une sonnerie de clairon fit jaillir des
toiles les onze têtes hirsutes.
" C'est le réveil, les gars" fit l'héritier du
poilu de Verdun. " mon vieux chaque matin..."
" Ecrase, mon pote" coupa le chef de chambrée
" dis-nous plutôt ce qui vient après."
" Beh! normalement quelqu'un doit aller chercher le
jus*..."
" Pas moi ce coup-ci !" Zabrinsky prenait les
devants.
" Tu viens ? " demanda Petit Louis à Lemeur
" On aura peut être du rab*."
Ils revinrent peu
après avec un bidon de café et un sac de biscuits. Le biscuit de soldat
présente certaines analogies avec le biscuit de chien. Toutefois les mandibules
du troufion n'ont pas la résistance de celles du clébard, alors on fait
trempette dans le café; mais attention! pas assez trempé et on risque une
molaire; un moment d'inattention et un morceau se détache et transforme le
contenu du quart en colle à papier peint. C'est toute une technique.
Le petit déjeuner englouti, les plus courageux firent des
ablutions sommaires à l'eau froide dans les espèces d'abreuvoirs à bétail qui
se trouvaient au fond du couloir.
" Venez voir ce qui arrive..." Tout le monde se
mit aux fenêtres du couloir qui donnaient sur la cour.
Des camions se trouvaient alignés le long du bâtiments et
des hommes de corvée en sortaient de gros paquets enveloppés de toile verte.
Peu à peu des tas se formaient sur des bâches étendues sur le sol: ici des
blousons, un peu plus loin des pantalons, à l'extrémité un petit monceau noir
et une montagne de godasses.
" Vise un peu la salade de grolles*..."
Déjà les locataires du rez-de-chaussée se retrouvaient
alignés dans la cour et, encadrés par les gradés, passaient un par un devant
les amoncellements de frusques pour recevoir chacun un blouson, un pantalon, un
ceinturon, une chemise et un béret. Ensuite ils allaient à la pêche dans le tas
de godillots pour essayer de trouver leur pointure.
En fin de matinée la distribution était terminée et les
conscrits se mirent à sentir le moisi.
" Vous savez d'où elles viennent ces fringues ? c'est
les rebuts de la guerre 39/40, le chleuhs en ont même pas voulu pour saper*
les prisonniers russes."
Il semblait n'y avoir que deux tailles: trop grand ou trop
petit. Restait à faire les échanges...Finalement chacun se retrouva avec sur le
râble une chemise de laine, un blouson, un pantalon, aux pieds des godillots à
clous qui faisaient un vacarme infernal sur le carrelage et sur la tête un
béret noir. Là les styles personnels s'affirmaient. Les uns avaient le chef
couronné d'une sorte de calotte yiddish, d'autres disparaissaient sous une
galette informe qui leur pendait sur les oreilles, les plus avertis arboraient
le style chasseur alpin, la coiffure en diagonale.
Quand l'adjudant reparut il resta un instant baba* sur le
seuil devant cet arc-en-ciel de kaki; les teintes allaient du verdâtre délavé
au brun vigoureux , des poignets velus dépassaient de blousons étriqués, les
mains des autres se perdaient dans des manches interminables, Zabrinsky
exhibait dix bons centimètres de mollet blafard entre le bas de son pantalon et
le haut de ses godasses dans lesquelles les chaussettes avaient disparu,
aspirées. Ce dernier détail rendit la parole à l'adjudant:
" Vous, là, où sont vos chaussettes ?"
" Elles descendent tout le temps" gémit le
ch’timi, "chaque fois que je marche ça se ramauille*."
Les plus mal lotis durent redescendre dans la cour pour un
nouveau choix. On assura les conscrits que le carnaval n'était que provisoire,
chacun recevrait un uniforme décent un fois dans son unité d'affectation.
Une rumeur se mit tout à coup à circuler: comme c'était
dimanche, les catholiques avaient l'autorisation de se rendre sous bonne
escorte, à la cathédrale pour la grand-messe. Un foule d'incroyants se
convertit sur le champ profitant de cette distraction inattendue. Les
réfractaires s'en mordirent les doigts car l’encadrement profita de l'accalmie
pour organiser une rafle et distribuer les corvées.
L'après-midi, pour la première fois dans l'histoire de
l'armée française, les appelés furent conduits dans des sortes de salles de
classe garnies de tables et de bancs afin d'y subir des tests psychotechniques
qui permettraient de déceler leurs aptitudes et ainsi de les répartir au mieux
dans les différentes armes. Des feuilles imprimées comportaient en première
page une série d'additions, de soustractions et d'autres opérations
arithmétiques simples.
Puis ça se corsait avec deux pages d'équations algébriques
puis deux intégrales pour les forts en math. Plus loin il fallait compléter des
séries de chiffres ou de figures. Petit Louis reconnut une page entière des
tests utilisés par le docteur Corman à Clermont-Ferrand. Il avait servi de
cobaye pour en faire l'étalonnage et les connaissait par coeur, cela
simplifiait la besogne. On offrait aussi aux conscrits la possibilité de
proposer l'unité de leur choix pour la durée de leur service.
Les feuilles de test une fois remplies furent ramassées,
triées, collationnées et personne n'en entendit plus jamais parler. Petit Louis
avait demandé les FTA (unités de défense antiaérienne) en France, il fut donc
affecté à une unité de transport en Allemagne.