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Il est compréhensible que le titre de son livre soit
composé de « in.ei », « mot formé de deux caractères
chinois signifiant : « endroit non exposé au soleil; abriter
du soleil; ciel couvert; ombre d’un arbre, placer à l’ombre; voiler;
cacher; semi-obscurité », désigne originellement en japonais
l’ombre portée par un objet, ou la semi-obscurité, mais il est
aujourd’hui surtout employé en son sens figuré de « nuance,
subtile profondeur (d’un texte), richesse secrète (d’une oeuvre) »,
et s’oppose à « plat, terne, banal ».
L’essai se présente sous la forme de 16 chapitres organisés
assez librement, qui abordent la lumière naturelle et l’éclairage électrique
dans la maison avec les shōji, les lanternes, les lieux d’aisance,
ou encore des sujets aussi divers que le pinceau, le papier, le jade, la
laque, la céramique qu’il oppose au verre, les murs sablés, le grain
de la peau d’une femme japonaise, le théâtre nô qu’il oppose au
Kabuki et le Bunraku. Le fil conducteur entre tous ces sujets est la lumière,
l’éclairage. Selon lui, la modernisation occidentale mise sur la lumière
éclatante au lieu de préférer une lumière diffuse qui met en valeur
les objets en créant des ombres. Tous les sujets abordés sont des
exemples qui démontrent la thèse de l’auteur. Pour lui, « l’occident
n’a jamais éprouvé la tentation de se délecter de l’ombre. ».
Cette assertion est étonnante pour quelqu’un qui
dit connaître l’Occident, car au XIXe siècle, les Poe, Baudelaire,
Nerval et les peintres impressionnistes vont étudier avec ravissement la
nouvelle vie nocturne possible avec les gaz qui apparaissent dans la ville
de Paris pour éclairer les rues. Le travail des impressionnistes européens
repose justement sur la lumière et sur l’ombre, c’est pourquoi ils
sont tant impressionnés par les estampes japonaises des grands maîtres
comme Kiyonaga, Hiroshige et Hokusai qui arrivent en Europe lors de
l’exposition internationale de Paris. Monet se fait construire un pont
japonais et un jardin et accumule plus de 300 estampes dans sa collection
personnelle.
Peut-être aussi est-ce la raison pour laquelle
Tanizaki traite seulement de la lumière du point de vue technologique
dans son livre et l’applique à la décoration intérieure de sa maison
ou encore au théâtre et non à l’art comme tel.
L’Orient, particulièrement le Japon traditionnel,
a développé une esthétique qui plonge ses racines dans des valeurs
culturelles fondamentales et c’est le caractère même de la
civilisation japonaise qui est en danger selon Tanizaki. Or tout l’essai
de Tanizaki est écrit sous le signe du sabi, mot clé du
vocabulaire esthétique japonais. Ce mot a deux sens, il veut dire aller
en ruine, vieillir, rouiller, dégrader sous l’action du temps et aussi
au sens figuré, une atmosphère calme, mélancolique, où le temps a fait
oeuvre sur les choses comme la mousse sur les pierres, comme la mousse
dans les jardins de sanctuaires shintô, comme l’oxydation des métaux.
L’être humain « goûte à la fois la beauté des choses et la
tristesse de leur altération ».
On comprend mieux pourquoi Tanizaki favorise par exemple la céramique au
verre en apportant l’explication que les Japonais n’ont pas poussé très
loin le raffinement du verre comme l’ont fait les Occidentaux, car il
n’est pas important pour eux que le verre atteigne une perfection de
transparence; au contraire, les Japonais vont préférer étudier dans ses
moindres détails la céramique et la porcelaine, parce qu’elles sont
opaques, sombres et permettent d’accumuler des « couches
d’obscurité ». Tanizaki parle aussi de « profondeurs
ombreuses ». C’est dans cette optique qu’il préfère également
le jade au rubis, l’étain à l’or, les lieux d’aisance japonais à
l’éclairage subtil à la salle de toilette à l’occidentale où le
blanc éclatant à la fois dans les matériaux et dans la lumière
violente. Voici comment Tanizaki définit l’architecture japonaise :
« Avec du bois net et des murs nets, délimiter un espace concave et
introduire de la lumière qui, dans cet espace creux, fasse ça et là naître
des ombres vagues. » (p.76) Il s’agit de mettre en oeuvre la pénombre,
sans elle, il n’y a pas de Beauté possible.
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