Projet Japon 2008 est un stage  que les étudiants du profil LETTRES du Cégep Marie-Victorin préparent pour le mois de janvier 2008. Merci d'encourager les étudiants à amasser des fonds pour financer ce stage au Japon.

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Éloge de l'ombre de Tanizaki (petite étude)

 

 

Il est compréhensible que le titre de son livre soit composé de « in.ei », « mot formé de deux caractères chinois signifiant : « endroit non exposé au soleil; abriter du soleil; ciel couvert; ombre d’un arbre, placer à l’ombre; voiler; cacher; semi-obscurité », désigne originellement en japonais l’ombre portée par un objet, ou la semi-obscurité, mais il est aujourd’hui surtout employé en son sens figuré de « nuance, subtile profondeur (d’un texte), richesse secrète (d’une oeuvre) », et s’oppose à « plat, terne, banal ».[3]

         L’essai se présente sous la forme de 16 chapitres organisés assez librement, qui abordent la lumière naturelle et l’éclairage électrique dans la maison avec les shōji, les lanternes, les lieux d’aisance, ou encore des sujets aussi divers que le pinceau, le papier, le jade, la laque, la céramique qu’il oppose au verre, les murs sablés, le grain de la peau d’une femme japonaise, le théâtre nô qu’il oppose au Kabuki et le Bunraku. Le fil conducteur entre tous ces sujets est la lumière, l’éclairage. Selon lui, la modernisation occidentale mise sur la lumière éclatante au lieu de préférer une lumière diffuse qui met en valeur les objets en créant des ombres. Tous les sujets abordés sont des exemples qui démontrent la thèse de l’auteur. Pour lui, « l’occident n’a jamais éprouvé la tentation de se délecter de l’ombre. »[4].

Cette assertion est étonnante pour quelqu’un qui dit connaître l’Occident, car au XIXe siècle, les Poe, Baudelaire, Nerval et les peintres impressionnistes vont étudier avec ravissement la nouvelle vie nocturne possible avec les gaz qui apparaissent dans la ville de Paris pour éclairer les rues. Le travail des impressionnistes européens repose justement sur la lumière et sur l’ombre, c’est pourquoi ils sont tant impressionnés par les estampes japonaises des grands maîtres comme Kiyonaga, Hiroshige et Hokusai qui arrivent en Europe lors de l’exposition internationale de Paris. Monet se fait construire un pont japonais et un jardin et accumule plus de 300 estampes dans sa collection personnelle.

Peut-être aussi est-ce la raison pour laquelle Tanizaki traite seulement de la lumière du point de vue technologique dans son livre et l’applique à la décoration intérieure de sa maison ou encore au théâtre et non à l’art comme tel.

L’Orient, particulièrement le Japon traditionnel, a développé une esthétique qui plonge ses racines dans des valeurs culturelles fondamentales et c’est le caractère même de la civilisation japonaise qui est en danger selon Tanizaki. Or tout l’essai de Tanizaki est écrit sous le signe du sabi, mot clé du vocabulaire esthétique japonais. Ce mot a deux sens, il veut dire aller en ruine, vieillir, rouiller, dégrader sous l’action du temps et aussi au sens figuré, une atmosphère calme, mélancolique, où le temps a fait oeuvre sur les choses comme la mousse sur les pierres, comme la mousse dans les jardins de sanctuaires shintô, comme l’oxydation des métaux. L’être humain « goûte à la fois la beauté des choses et la tristesse de leur altération ».[5] On comprend mieux pourquoi Tanizaki favorise par exemple la céramique au verre en apportant l’explication que les Japonais n’ont pas poussé très loin le raffinement du verre comme l’ont fait les Occidentaux, car il n’est pas important pour eux que le verre atteigne une perfection de transparence; au contraire, les Japonais vont préférer étudier dans ses moindres détails la céramique et la porcelaine, parce qu’elles sont opaques, sombres et permettent d’accumuler des « couches d’obscurité ». Tanizaki parle aussi de « profondeurs ombreuses ». C’est dans cette optique qu’il préfère également le jade au rubis, l’étain à l’or, les lieux d’aisance japonais à l’éclairage subtil à la salle de toilette à l’occidentale où le blanc éclatant à la fois dans les matériaux et dans la lumière violente. Voici comment Tanizaki définit l’architecture japonaise : « Avec du bois net et des murs nets, délimiter un espace concave et introduire de la lumière qui, dans cet espace creux, fasse ça et là naître des ombres vagues. » (p.76) Il s’agit de mettre en oeuvre la pénombre, sans elle, il n’y a pas de Beauté possible.

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