Pointe Rouge
Maurice Attia
Babel Noir n°13 - Actes Sud - 2007
Paco Martinez, inspecteur de police, pied noir rapatrié
d’Algérie, fait équipe avec un flic local, Tigran Khoupigian, dit Khoupi, Français
d’origine arménienne, dans une unité de Marseille. Fin décembre 1967, cinq ans
après les événements décrits dans l’excellent Alger la Noire
(voir analyse détaillée dans Polar Noir). Paco essaye tant bien que mal de
s’adapter à sa nouvelle ville, Marseille, qu’il ne connaît pas bien et dans
laquelle il semble ne pas s’intégrer complètement. Heureusement son service de
police est dirigé par le commissaire Morand, flic intègre et énergique, ce qui
permet à Paco de se noyer dans son métier auquel il consacre la majeure partie
de son temps. Ce qu’il peut en sauver est consacré quand il le peut à sa
maîtresse de longue date, Irène, la modiste de Bab El-Oued, flamboyante, toujours
indépendante et meurtrie par leur passé algérien. Bien que qu’encore attirée
par son amant, celle-ci sent que Paco ne sacrifie rien ou très peu de son
univers personnel pour entretenir leur relation, tout en voyant se poindre un
amour qu’elle a peur de qualifier de vieillissant. Pourtant elle sait que Paco
est sincère. Peut-être est-ce là le prix de leur indépendance ? Celle
d’Irène surtout…
Ce sera dans cette ambiance d’éloignement et de regrets
qu’ils passeront cette fin d’année morose, une ambiance pesante pour leur
couple, une nouvelle année, 1968, qui ne s’annonce pas très bien. Mais, vivre
au jour le jour est devenu depuis longtemps leur grande spécialité à tous deux.
Avec
son co-équipier, Paco sera chargé d’une
enquête d’apparence
banale : suite à une altercation, dans un appartement de
cité universitaire, un homme est tombé du
balcon. Ce qui semble être un accident, confirmé par
plusieurs témoignages
d’étudiants habitant la cité, se complique vite par
la disparition , après sa
garde à vue, de Sénegalia, ce serrurier impliqué
dans la dispute qui
sous-louait l’appartement où a eu lieu l’accident.
Et que son compagnon de
travail et ami, le vieux Michel Agopian est trouvé
assassiné dans des
circonstances atroces. C’est en retrouvant Sénigalia, qui
manifestement se
cachait par peur d’autre chose que des suites judiciaires, que
Paco se fera
abattre et basculera dans un coma à l’issue incertaine.
Khoupi,
continuera son enquête car il veut coincer à tout
prix les tueurs qui ont froidement abattu Paco et faire
la lumière sur le meurtre du vieux
serrurier. Il foncera tête baissée dans un labyrinthe
où la politique semble de
plus en plus présente, avec Sénégalia
fréquentant les milieux trotskystes, le
défenestré ayant des accointances avec des membres du
SAC, le vieux Agopian qui
s’était constitué un dossier
détaillée sur le génocide arménien, le
frère de
Khoupi, affairiste qui monte et qui veut se rapprocher des socialistes
qui
dirigent la ville. Il devra aussi compter avec Eva,
cette jeune femme qui a des sympathies de
gauche, aime la fumette et dont on semble retrouver des traces chez
nombre de
personnes impliquées de loin ou de près dans cet
imbroglio sanglant. Elle est
petite, menue, on la surnomme La Fourmi. Et il en tombe follement
amoureux.
Lui, Khoupi, le solitaire, le taiseux.
Tout est en place pour une tragédie. Et elle aura lieu. Sur
fond de Mai 68, de bourbier politique gaulliste et en percutant de plein fouet
les protagonistes.
Raconté en canon à plusieurs voix, le récit nous est rapporté
par les principaux protagonistes, Paco, Irène et Khoupi en tête. Ces divers
points de vue qui se chevauchent et se complètent, donnent une explication
immédiate à des aspects relationnels ou intimes des personnages, divers
éclairages sur les même événements, et par cela enrichissent l’ensemble par un
panoramique fait de gros plans. Le foisonnement de Pointe Rouge s’en
trouve accru et on ne peut qu’être aspiré par le récit, fasciné par un ensemble
qui nous parvient plus grand que la
somme de ses parties. Emmenés dans une spirale de plus en plus large nous
faisant participer en plein aux désespoirs des personnages, à leurs luttes et
leurs échecs, face aux ressorts de leurs vies gâchées par un destin aveugle et
par la furie destructrice des hommes de pouvoir, par le Mal habitant cette
humanité destructrice.
Paco, usé par ses démons personnels, ne se trouve plus
qu’une vague légitimité grâce à son
métier de flic, un métier qu’il sait la plupart
du temps soumis à toutes les compromissions, métier
qu’il s’entête à mener dans
le sens de la justice… Mais pour combien de temps encore
résistera-t-il à la
tentation de s’ériger en juge? Khoupi, ce policier dont le
seul crédo est
l’honnêteté sera forcé de découvrir un
pragmatisme fait de transgressions et
d’esprit de vengeance, seuls moteurs qu’il reste capable
d’envisager pour
atteindre un semblant de justice. Irène pour qui l’amour
semble être la seule
justification, ne résistera ni à l’usure ni
à l’aliénation que demande une
relation durable.
Sans grandes illusions, sans échappées possibles, face à leurs
vies gâchées, ces personnages restent cependant portés par l’instinct de vie et
une recherche de justice. Seules
explications de leurs existences qui perdurent face au chaos…
On saura gré à
Maurice Attia d’avoir mis en scène dans son roman un des côtés les plus sombres
de la politique intérieure française sous le gaullisme : le SAC, ce
« comité » barbouzant et mafieux qui avait gangréné toute la France
de droite, avec la bénédiction et le soutien du gouvernement ; son
existence, de 1960 à sa dissolution forcée en 1982, a laissé une
empreinte indélébile de méfaits, meurtres, crimes divers et protectionnismes abusifs, un fait historique
qui met à mal l’hagiographie gaullienne qui se met en place depuis le début du
21e
s. Dans ce sigle SAC que certains font mine de ne plus
connaître, il est ironique de se rappeler que le
« C » y était pour
« civisme ». Ce qui laissait entrevoir de quelle
nation rêvaient les
politiciens qui étaient alors au pouvoir, et leurs
associés du SAC qui se
recrutaient en majorité dans les services de police, les anciens
de l’armée, la
pègre organisée, à côté de militants
de base ayant le « bon esprit »…
On mettra aussi en parallèle les événements historiques
majeurs qui font écho au désarroi des personnages des deux romans du cycle Paco Martinez, et dont ils brisent une partie
de la vie. Pour Alger la Noire ,
le détournement gaulliste du support populaire qui l’avait porté au
pouvoir en 1958 et qui créera une deuxième tragédie dans le prolongement de la
guerre : le rapatriement des Français d’Algérie pour pouvoir accorder
l’Indépendance.
Dans Pointe Rouge , titre symbolique, c’est le
mouvement étudiant et Mai 68, conséquence du conservatisme outrancier imposé au
pays par un pouvoir gaulliste qui ne veut pas muter ni se moderniser, une
révolution en devenir basée sur un utopisme voué à l’échec, et dont les idéaux
seront reniés par une bonne partie de ceux-même qui le prêchaient. Dont
l’héritage réel et les mutations sociales qu’il a réussies seront niées,
bafouées, dans un futur qui est notre présent actuel. Et qui, à l’époque de Paco
Martinez, justifiait tous les débordements, toutes les haines d’un pouvoir
contre son propre peuple, et ce à n’importe quel prix. Au prix de vies gâchées,
de meurtres et de pouvoir aux aspirations totalitaires. Au mépris de la
justice.
Malgré de petites invraisemblances dans ce parcours
marseillais de Paco Martinez, laissez-vous aspirer par ce roman noir prenant et
son tableau d’époque.
Recommandé.
EB
(octobre 2007)
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