Alger la Noire
Maurice Attia
Babel Noir, n°5 – Actes Sud
- 2006
Le roman de Maurice Attia se déroule durant les derniers
mois de présence officielle de la France en Algérie, juste
avant la proclamation officielle de l’Algérie indépendante
le 3 juillet 1962. C’est cette période agitée et sanglante
du pays qui servira de toile de fond à tout le récit.
L’inspecteur de police Paco Martinez se charge d’une affaire de meurtres
assez surprenante : sur une plage on a découvert un homme jeune, un
algérien, et une jeune européenne morts apparemment assassinés
par balles et tous deux mis en scène dans une position de relations
intimes. Le dos de l’homme porte l’inscription OAS, gravée au couteau.
N’est-ce la mise en scène évidente, ces meurtres n’ont rien
d’exceptionnels dans ce mois de janvier 1962, alors qu’Alger pue la mort
et la délation. Tous les jours apporte sa récolte de morts,
résultat d’une guerre civile attisée par les prises de position
des politiciens de la Métropole, de l’Armée stationnée
en Algérie et par les nationalistes algériens de tous bords.
Sans compter l’OAS, qui, en plus de plasticages, se livre à la terreur
par assassinat des français et algériens de souche européenne
qui préparent leur exil et veulent quitter l’Algérie. Sans
compter les victimes quotidiennes de la délation et les vengeances
personnelles qui ajoutent leur quota de cadavres, meurtres dont personne
ne se soucie, la police étant trop occupée à aider l’OAS
et l’Armée, et ses membres à se placer politiquement.
Ce n’est pas le cas de Martinez, algérien d’origine espagnole et élevé
à Alger par sa grand-mère. Il ne peut se résigner à
baisser les bras, une espèce de fuite en avant pour lui permettre
de retrouver un peu de normalité dans le chaos ambiant. Mais Paco
Martinez n’est pas dupe, il sait que la fin est inéluctable et que,
comme beaucoup d’autres, il va devoir quitter cette Algérie qui est
sa terre, son pays. Pourtant il refuse d’abdiquer pour ce qui est de
sa profession de policier. Il ne fera pas comme la plupart de ses confrères
: laisser faire et sauver les meubles. Leurs meubles.
La mort règne en tyran absolu dans cette Alger folle et sanglante,
mais Paco se sent obligé d’aider certains de ses semblables, d’essayer
de résoudre les meurtres qu’il vient de découvrir, seul îlot
de justice en action dans cet océan d’exactions et de tueries aveugles.
Et pourtant tout le monde lui conseille de laisser tomber. A quoi bon ? Même
pas très conseillé pour son poste et son avancement, car le
père de la défunte Estelle Thévenot est un personnage
riche et influent dans Alger, un bras dans les compromissions politiques
l’autre dans des combines pas très claires. Sans parler de sa famille
qui ressemble plus à un panier à crabes qu’à un foyer
accueillant.
Que l’Algérien Mouloud, assassiné dans les bras de la fille
Thévenot soit originaire d’une famille mixte de la classe moyenne,
avec un père algérien, médecin, ne change rien
au classement fait par la direction de la police : un bougnoule qui a voulu
se taper une blanche. Vaut mieux pas trop en faire pour démêler
tout cela, car qu’importe la mort d’un arabe de plus… surtout s’il tournait
autour d’une blanche. Car le racisme latent exacerbé par la haine
et le désespoir, n’est plus réfréné par
les diverses communautés en présence et se libère
dans des élans porteur de destruction et de meurtres, comme tout le
reste qui est encore en action dans cette ville où les explosions
de bombes sont le quotidien. Où les exécutions sommaires semblent
sans fin.
Paco s’entêtera et poursuivra son enquête, seul et menacé
de toute part, sauf par son ami et collègue proche : Choukroun, flic
capable issu d’une famille juive ayant ses racines en Algérie, imprégné
de culture judéo-arabe, lui aussi ne peut concevoir sa vie ailleurs
que là.
Comme Paco, il refuse d’écouter les sirènes de l’extrême
droite et de l’OAS.
Si Alger semble se désagréger au long de leurs recherches,
il en ira de même de leurs vies privées. Le fait que Choukroun
est Juif, ne lui attire pas que des sympathies et il devra se résigner
à prévoir un repli sur la France pour sa femme.
Paco ne sait plus très bien où il en est avec cette compagne,
Irène, femme magnifique, mais qui ne voulait pas se laisser épouser
et envers qui il croit avoir une dette : Irène a été
une des victimes d’un attentat dans un endroit public, il y a déjà
quelque temps et dont elle sortit handicapée à vie. Pourtant
il est clair qu’ils s’aiment. De plus Irène est encore moins réaliste
que lui, elle a décidé que quoi qu’il arrive, elle restera
à Alger. Vivant toujours chez sa grand-mère, Paco se rend à
l’évidence que l’Alger en déliquescence n’est plus une place
pour cette vieille dame à la santé chancelante. Cette grand-mère
qui est la seule personne qui le lie à ce père défunt
durant la guerre d’Espagne et à cette mère absente, couverte
d’opprobre par la vieille dame.
Essayant de décrypter le méandres du meurtre de la jeune Isabelle,
Paco fera face à des secrets de famille bien gardés par un
père qui tire toujours les ficelles, avec cynisme et efficacité.
Lorsqu’il pense avoir un début de dénouement, dans les quartiers
mal famés de Bâb-el-Oued, l’affaire du double meurtre ne fera
que s’emballer et une nouvelle série de cadavres va émailler
son parcours périlleux. Périlleux pour lui et les autres. Tout
en essayant d’échapper à cette guerre réelle qui enflamme
Alger, face à l’exode en masse vers la Métropole de ceux qui
ne sont pas arabes, au milieu des combats politiques sans merci, face à
la Mort omniprésente.
Paco s’efforce aussi, du mieux qu’il peut, de rétablir un semblant
de normalité et de justice dans l’exercice de son métier au
travers de ses dernières enquêtes à Alger. Son dernier
rempart contre la folie destructrice ambiante et le meurtre érigé
en culture.
Mais ce combat personnel le mènera-t-il vraiment au bout de
la nuit ?
Où est sa victoire en ce 7 juin 1962, où, résigné,
sa vie prendra une tournure définitive ?
Alger la Noire est un roman à la construction élaborée,
faisant appel aux voix de plusieurs protagonistes et aux points de vues venant
de chroniques parallèles, tout en gardant un attrait constant pour
le lecteur et une continuité structurée des intrigues.
Sans oublier l’agonie de la ville d’Alger à laquelle on assiste tout
au long du récit, ville qui perd sa finalité, sa raison d’être,
par les destructions permanentes, par l’impossibilité faite aux habitants
les plus démunis d’y mener une vie quotidienne normale, quand ce n’est
pas une vie tout court. Alger sans éclat, Alger assassinée,
Alger noire et morbide …
Récit amer, souvent désabusé mais baignant toujours
dans une noirceur larvée créée par cette guerre présente
en toile de fond, cette guerre qui contamine tout le monde.
Si la qualité d’écriture de Maurice Attia y est nettement au
dessus de la moyenne de ce genre de roman, son style reste en harmonie avec
ses buts, et il les atteints dans cet excellent roman plein d’amertume, de
vies brisées et de sang inutile, tout en se refusant de tomber dans
le pathos inutile ou le mélodrame.
Vous ne pourrez échapper au « bleu » d’Alger la Noire.
Recommandé.
EB (mars 2006)
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