A Cyclist in Hue

Randonnée le long de
la côte est du Vietnam

(janvier - février 2004)


Dao, Black and Red Hmongs in Sa Pa
Cycliste chargée à Hué
 
Femmes Dao et Hmong rouges et noires à Sa Pa
Sommaire
  
  • Hanoi à vélo le jour du Têt
  • Promenades dans Hué et ses environs
  • La côte du Vietnam de Hué à Nha Trang
  • Conclusions

Équipement
  

Voir « Une autre randonnée à vélo dans le sud de la France »

Références
 

  • Cycling in Vietnam, Laos and Cambodia (Lonely Planet)
    Voir notamment la section qui explique comment emballer un vélo dans une boîte.
  • Vietnam Guide, Lonely Planet – L'édition la plus récente disponible.
  • VeloAsia
Tous les prix sont en dollars US ou en dongs (1$ = environ 15 000 dongs, ou 15 KD).

Hanoi à vélo le jour du Têt


Jeudi, 15 janvier 2004

           
Après un vol de 30 heures avec des escales à New York, Anchorage et Taipei, mon avion s'est posé vers midi, comme prévu, à l'Aéroport international de Noi Bai, à quelques kilomètres au nord de Hanoi. J'ai récupéré sans problème mes sacs et mon vélo dans sa boîte (en très bon état, malgré trois transferts d'avion). Le temps était nuageux et frais, et il devait le rester pendant dix jours. Pour un tarif forfaitaire de 10 $, un taxi m'a déposé à l'hôtel Nam Phuong II, au centre de Hanoi, où j'ai loué une petite chambre propre et tranquille (15 $ avec le petit déjeuner et une télé satellite plutôt capricieuse). Cet hôtel figurait sur la longue liste des établissements recommandés dans le Guide du Vietnam de Lonely Planet (LP), la bible officieuse des touristes en Asie du Sud-Est. Il n'est pas nécessaire de faire des réservations en basse saison.  
            Sauf pour un petit nombre de nouveaux hôtels, il y a pas de gratte-ciel à Hanoi, qui a des airs de ville de province, malgré ses rues achalandées et sa circulation dense, mobile et enveloppante - un essaim sans début ni fin de motocyclettes vrombissantes jouant du klaxon, avec quelques bicyclettes, voitures ou camions ici et là. Pour un Occidental fraîchement débarqué, une chose aussi simple que traverser la rue peut être une aventure périlleuse, vu qu'il y a très peu de feux de circulation et que même là, les piétons ne bénéficient d'aucune espèce de priorité. Je fus choqué et consterné, car il me semblait hors de question de rouler à vélo dans cette ville de fous. Mais alors, ce qui me manquait le plus, c'était une bonne nuit de sommeil pour compenser le décalage horaire de 12 heures. J'ai dormi pendant 10 heures d'affilée. 

            Levé tôt le matin, j'ai fait une petite marche autour du lac Hoam Kiem, à un coin de rue de mon hôtel. Dans le beau grand parc qui l'entoure, des Hanoiens de tout âge jouent au ballon, font du jogging ou des exercices de Tai Chi. Puis, carte en main, je me suis dirigé vers l'ambassade canadienne pour visiter une connaissance qui travaillait là, m'avait-on dit. L'absence de transports publics à Hanoi ne me gênait pas trop, car je pouvais marcher dans les rues relativement peu encombrées le matin. Les gens de l'ambassade m'ont donné l'adresse de son bureau, deux kilomètres plus loin. On ne s'ennuie jamais sur les trottoirs des villes de l'Asie, à observer le fourmillement de microentreprises – étals de produits alimentaires, restaurants de trottoir entourés de petites chaises de plastique, volailles caquetant dans leurs cages, kiosques de vêtements, vendeurs de billets de loto, mécaniciens réparant des motos – on trouve de tout. La plupart du temps, il faut marcher dans la rue parce que le trottoir est trop encombré. Toutes sortes d'odeurs chatouillent les narines, et on peut même voir des choses surprenantes, par exemple un homme en train d'écorcher un chien – pour certains, manger du clébard, c'est la chose à faire pour finir l'année, juste avant le Nouvel An asiatique.

            Claude Potvin fut bien étonné de me voir dans son bureau, parce que trouver son chemin dans le labyrinthite des rues étroites de Hanoi est une opération délicate, même avec une carte. Je lui montrai ma boussole, qui m'a sauvé bien des fois en ville ou dans la nature. Claude m'a donné toutes sortes d'informations utiles pour planifier mon séjour. Un moto-taxi m'a ramené à l'hôtel pour 10 000 dongs - environ 70 cents. Il y avait un obstacle incontournable, la fête du Têt dans une semaine. Pendant cette période de 10 jours, tous les trains et bus sont pleins, parce que la plupart des Vietnamiens ferment boutique pour visiter parents et amis. Je me suis dit que, puisque j'étais bloqué dans le nord du Vietnam pendant toute cette période, autant en profiter pour faire un peu de tourisme avant d'entreprendre ma rando à vélo. Après avoir comparé les mérites relatifs des diverses options offertes dans les cafés Internet, j'ai choisi un tour de trois jours à Sa Pa, un petit village de montagne située à environ 10 km de Lao Cai, la ville la plus au nord sur le fleuve Rouge, juste à la frontière chinoise. Je me suis fait des amis sur le train de nuit et ce fut un beau voyage, mais cette histoire déborde du cadre d'un récit de randonnée cycliste.



A Pig for Tet
  Children in a Hmong Village
Un cochon pour le Tet

Enfants dans un village Hmong

 

           Avant de quitter Hanoi, j'ai marché jusqu'à la sinistre prison Hoa Lo (le « Hanoi Hilton » des pilotes américains descendus) transformée en musée, dont l'attraction principale est une authentique guillotine française, souvenir de l'époque coloniale. À l'époque, cette prison a offert gîte et couvert à la plupart des leaders du futur gouvernement communiste, servant ainsi objectivement de centre de résistance. Puis, j'ai cheminé jusqu'au fleuve Rouge pour voir le vieux pont Lon Bien, une étroite structure d'acier cantilever conçue par Gustave Eiffel, ainsi que le pittoresque marché public tout autour. Là, j'ai mis à profit plusieurs techniques essentielles de survie dans la jungle urbaine, par exemple former avec d'autres piétons un coin d'humains qui traverse la rue centimètre par centimètre – pas vite, mais efficace. J'avais aussi fait des progrès pour ce qui est de marchander divers types de biens et services avec les Asiatiques. Vous vous ferez probablement rouler  quelques fois (pour de petits montants, si vous êtes chanceux) avant de vous y retrouver avec les dongs et de connaître les prix. Reposez-vous bien à l'arrivée, parce que vous êtes une cible facile si votre jugement est obnubilé par le décalage horaire. Une fois, un réparateur de chaussures ambulant m'a proposé de réparer mes vieilles sandales de caoutchouc pour 1 $, mais quand il eût fini, il m'en demandait dix! Je lui ai donné 1,50 $ parce qu'il avait utilisé beaucoup de colle acrylique. Partout où vous irez dans Hanoi, des motos ou des cyclotaxis vous offriront leurs services. Les vendeurs de rue sont souvent pénibles; certains s'entêtent à essayer de vous vendre toutes sortes d'objets inutiles, même si vous refusez poliment. Inutile de se fâcher; la meilleure façon de s'en débarrasser est de faire un large sourire en disant, par exemple : « Je sais très bien ce que je veux; ne me prenez pas pour un touriste fraîchement débarqué! », et de s'en aller sans regarder en arrière. Il y a quelques prostituées autour du lac Hoam Kiem, mais elles sont très discrètes. Si vous dites « Non, merci », elles vous laisseront en paix.

           J'ai aussi rencontré des Vietnamiens qui n'avaient rien à me vendre – ou, si c'était le cas, leurs connaissances linguistiques ou leur approche étaient probablement inadéquates. Alors que je lisais dans le parc du lac Hoam Kiem, un étudiant de 25 ans est venu me causer. Son anglais était assez bon. Il m'a offert un verre de thé vietnamien (dont l'odeur de chlorophylle intense rappelle celle du dessous d'une tondeuse à gazon). Il lui semblait incroyable que je voyage seul – pour un Vietnamien, la solitude est un vice horrible. Une autre fois, un homme dans la cinquantaine s'est présenté dans un français laborieux. Nous avons bavardé un peu. Comme il prenait lui aussi le bus pour Hué le dimanche suivant, il m'a offert de l'accompagner. J'ai accepté avec plaisir. Nous avons réservé nos places dans un Sinh Café. Cette agence est très professionnelle et ses prix sont très compétitifs, ce qui n'est pas une mince performance pour un organisme gouvernemental dans un pays « communiste ».
 
           Je suis revenu de Sa Pa le mercredi 21, la veille du Têt. Le personnel de l'hôtel m'a invité à fêter le Nouvel An avec eux sur la terrasse du toit, où nous avons vu le feu d'artifice de minuit, au-dessus du lac Hoam Kiem, ainsi que la foule joyeuse qui défilait dans les rues. Ainsi débuta l'année du Singe – mon année chanceuse. Le matin venu, je partis faire un tour de vélo dans les rues alors presque vides de Hanoi. J'étais tout heureux de rouler dans cette ville étrangement déserte. Plus tard, dans un café, une Vietnamienne m'a proposé une chambre chez elle. C'était vieux, mais bien, et je pourrais utiliser sa cuisine et sa télé satellite. Sur une petite table, il y avait une bouteille de « vin de serpent » - contenant un noeud de serpents marinés dans l'alcool avec, au beau milieu, un cobra dressé, capuchon déployé (cette potion guérit à peu près tout, notamment: l'impotence des hommes et les migraines des femmes – ça ne pouvait tomber mieux!). Elle m'a dit que je pourrais lui donner ce que je voulais et rester aussi longtemps que je le souhaitais. Il s'agissait pourtant d'une honnête proposition d'affaires : au Vietnam, les salaires sont si bas que la plupart des gens sont prêts à vendre ou à louer à peu près n'importe quoi pour arrondir leurs fins de mois. Pour le déménagement, j'ai chargé tous mes effets sur mon vélo et je me suis faufilé sans trop de peine à travers la lourde circulation de la fin de la journée.

           Contrairement à ce qu'un Occidental peut en penser, il y a des règles à suivre pour circuler dans Hanoi. Avez-vous déjà vu deux bancs de poissons rouges se croiser dans un bassin? Ces règles sont : ne jamais arrêter, ne jamais faire un mouvement inattendu, ne jamais regarder en arrière, mais toujours tenter de deviner ce que la personne devant soi va faire dans une seconde, et être prêt à se déplacer d'un côté ou de l'autre, au besoin. Vous apprendrez vite à aimer cette « conduite créative » pleine de bon sens. Mais il y a quand même certains inconvénients : si vous êtes cycliste, vous être très bas dans la hiérarchie – en fait, juste un cran au-dessus de l'humble piéton ou du poulet égaré. En conséquence, si une motocyclette couine derrière vous (et, à plus forte raison, si un camion lourd klaxonne), ôtez-vous de son chemin aussi vite que vous le pouvez! Si vous dépassez un bus ou un camion arrêté, jetez un oeil sur les feux arrière; comme les rétroviseurs sont des éléments purement décoratifs au Vietnam, le conducteur qui démarre ne vous verra pas. Vous serez un conducteur chevronné lorsque vous maîtriserez le redoutable virage à gauche à travers le trafic. N'oubliez pas que les Vietnamiens ne s'arrêtent jamais; si vous vous arrêtez en signalant à gauche, vous risquez de rester au beau milieu de l'intersection pour toujours. Voici comment il faut s'y prendre : 1) traversez la rue un peu avant l'intersection, dès que vous pouvez passer sans danger à travers le trafic de la voie gauche; 2) roulez en sens inverse, aussi près que possible du trottoir ou du bord de la route (tout le monde s'écartera un peu à mesure que vous avancez); 3) à l'intersection, tournez à gauche, et continuez, toujours en sens inverse; 4) dès qu'il y a un creux dans la voie de gauche, traversez-là rapidement et faufilez-vous dans la voie de droite - et voilà!


A Street Market in Hanoi
  Hoa Lo Jail
  The Imperial Fort in Hanoi
Marché de rue à Hanoi
 
La prison Hoa Lol
 
Le fort impérial à Hanoi
   

            Le vendredi suivant, le soleil a timidement percé à travers les nuages pour la première fois. Parti pour une longue rando à vélo dans Hanoi et ses environs, j'ai d'abord visité le mausolée de Ho Chi Minh. Après avoir fait la queue quelque temps, je suis passé devant le macchabée, qui avait l'air de dormir. Ça m'a fait quelque chose : quel grand destin que le sien! On peut laisser son vélo en toute sécurité, verrouillé avec non, dans le coin du stationnements prévu à cet effet : pour quelques sous, le gardien l'aura à l'oeil. Ensuite, en route pour le musée de l'Aviation, je me suis égaré. Guide de conversation en main, j'ai demandé mon chemin à plusieurs personnes, qui m'ont donné force explications – et c'est ainsi que je me suis retrouvé sur le chemin de l'aéroport! Me rendant compte de l'erreur, au lieu de traverser le fleuve Rouge, je suis revenu vers le centre-ville en roulant le long du rivage, un parcours très intéressant (plus de 50 km au total).

            Le lendemain, j'ai pris un tour avec Sinh Café pour visiter les pagodes de Chua Hong, à quelque 60 km au sud de Hanoi, au milieu d'époustouflantes formations karstiques comme celles qui font la célébrité de la baie d'Along (à cause du temps bouché, j'ai renoncé à visiter cette attraction incontournable), sauf qu'elles sont dans les terres. Ces collines sculptées, qui prennent toutes sortes de ces formes fantastiques, sont belles à voir. Des barques en bois traditionnelles pleines de pèlerins font la navette sur la rivière des Parfums, qui serpente au milieu de ces étonnantes formations. J'étais avec un petit groupe de touristes italiens. À Huong Son, notre guide a loué une de ces gondoles vietnamiennes, propulsées par deux fortes femmes maniant un lourd aviron, l'une sur la proue et l'autre sur la poupe. Les deux premiers temples sont bien, mais le clou de la visite, c'est le dernier, situé dans une grande grotte de 50 mètres bardée de stalactites et de stalagmites, plutôt bien préservée. Pour s'y rendre, il faut monter plusieurs centaines de marches taillées dans la roche, avec tout un cortège de pèlerins qui viennent chercher la bénédiction de Bouddha pour la nouvelle année. De plus, Il y a des autels spéciaux, par exemple pour les femmes qui veulent avoir des enfants, pour ceux qui ont besoin argent, etc. (j'y ai prié et ça fonctionne vraiment!). Malgré les innombrables vendeurs des deux côtés des marches jusqu'au sommet, le paysage de montagne est splendide et propice au recueillement. Sur le chemin du retour, alors que je bavardais avec la guide – une assez belle femme, nous avons entendu un bruit à nos pieds : une vielle furibarde nous lapidait. Surpris, nous avons pressé le pas. Elle a dû me prendre pour un de ces touristes qui viennent se taper de la Tonkinoise. Le Vietnam n'est pas la Thaïlande, où l'on tolère presque tout. De retour au bateau après un copieux repas dans un restaurant en plein air, l'une des rameuses manquait à l'appel. Au lieu de nous attendre, elle avait accepté un autre contrat. Notre guide a donc dû prendre la rame à sa place - de toute évidence, la pénétration syndicale est encore faible au Vietnam. Après quelque temps, l'un des touristes italiens, un jeune homme athlétique, l'a relevé, et il a trouvé cela très difficile. J'ai pris le prochain tour, mais, comme j'envoyais presque autant d'eau sur les passagers que derrière le bateau avec le lourd aviron de bois, j'ai dû y renoncer. Fort heureusement, la rameuse absente a repris son poste, après un abordage délicat au milieu de la rivière.

            J'ai essayé de tirer le meilleur parti possible de mon dernier jour à Hanoi, un dimanche. Enfourchant xe dap (vélo en vietnamien), j'ai foncé vers le sud pour visiter le fameux musée de l'Aviation, mais il était fermé! Fort heureusement, les jeunes cadets de l'aviation qui gardaient l'entrée m'ont laissé entrer dans la cour, probablement parce qu'ils s'emmerdaient ferme, et j'ai donc pu visiter les pièces à l'extérieur. À côté d'un Mig 21 argenté et d'un missile SAM blanc comme neige sur son lanceur, il y avait une énorme pile de débris d'avions descendus, couronnée par la triste épave d'un F4F Phantom, qui avait connu des jours meilleurs. Sur le chemin du retour, je me suis perdu, et c'est ainsi que j'ai visité les taudis de Hanoi, le long des canaux et de la voie ferrée. La pauvreté est bien cachée au Vietnam. Contrairement aux autres pays de l'Asie, le Vietnam ne tolère pas la présence des mendiants dans la rue. J'ai aussi visité le Musée ethnographique, qui présente de grandes maisons communautaires en bambou, typiques de différentes tribus des montagnes. La plupart d'entre elles sont authentiques et ont été remontées au musée. Juste à côté dans la cour arrière, des parieurs faisaient des cercles autour de combats de coqs, en dépit des bulletins inquiétants de toutes les chaînes occidentales sur la grippe aviaire. De plus, il y avait du poulet en vente partout (on voyait même des civettes pendues au-dessus des étals des marchés publics). Les Vietnamiens ne se soucient guère des spectacles médiatiques à la sauce occidentale.

            Au Sinh Cafe, j'ai retrouvé mon ami hanoien. L'embarquement ne fut pas simple, parce qu'il n'y avait pas de place pour mon vélo ni à l'intérieur de la navette bondée qui devait nous conduire à la gare d'autobus, ni sur son toit sans support. Mon compagnon m'offrit de l'y mener, mais ce ne fut pas une partie de plaisir, parce que la selle était trop haute pour lui. Nous avons bavardé pendant quelques heures sur le bus de nuit. Il m'a dit qu'il gagnait environ 200 $ par mois, à peine assez pour vivre à Hanoi. Il a servi au Laos pendant la guerre américaine, mais il n'a jamais tiré sur personne, parce qu'on l'avait affecté à une unité de logistique. « Maintenant », dit-il, « nous avons tourné la page, et tout le monde est bien content de vivre en paix ». Il évitait tout sujet politique, et il m'a dit une ou deux fois de ne pas parler si fort – quelqu'un pourrait nous écouter. Dans un pays communiste, les gens apprennent vite à garder leurs opinions pour eux-mêmes. Le bus arriva à Hué à 6 h du mat'.


   
Cock Fight in Hanoi
  Aircraft Wrecks Display
Combat de coq à Hanoi

Épaves d'aéronefs en vrac

Chronique

Promenades dans Hué et ses environs

Jour 0

Lundi et mardi, 26 et 27 janvier

Visites à Hué et ses environs (80 km en deux jours)

            J'ai trouvé une chambre tranquille avec la télé satellite à l'hôtel Dong Phuong (7 $), où le bus s'était arrêté. Le soleil était de retour pour de bon maintenant, et la température était parfaite. Sautant sur xe dap, j'ai traversé le pont pour visiter le Palais impérial – ou plutôt, ce qui en reste. Même en mauvais état, les bâtiments sont encore très impressionnants. L'humilité n'était pas la principale vertu des empereurs Nguyen, qui ont régné de 1802 à 1945. Ils se voyaient plutôt dans les tennis de l'empereur de Chine, le Fils du Ciel, et ils ne s'en laissaient pas imposer par les voisins. Ils construisirent d'innombrables palais, grands et petits, chamarrés de tout le luxe que le pouvoir absolu peut procurer. Chaque détail est significatif, car il répond à un code. Par exemple, les grands mandarins pouvaient porter des robes de soie ornées de dragons à quatre griffes, mais seuls les princes pouvaient arborer des dragons à cinq griffes. Plus tard, après un petit somme, j'ai pédalé quelques kilomètres, le long de la placide rivière des Parfums, pour visiter la pagode Thieu Mu à sept étages. Dans le temple rempli de petits nuages d'encens, un vieux moine bouddhiste et ses jeunes assistants, vêtus de robes safran, psalmodiaient l'office. Sauf pour les gongs et les tambourins, on aurait pu se croire dans un monastère bénédictin. Il y a un grand nombre de pagodes somptueuses et bien entretenues à Hué, un centre bouddhiste très dynamique.

            Le lendemain, après avoir visité trois autres pagodes, j'ai filé vers le sud pour voir la tombe de l'empereur Tu Duc. Un homme à moto s'est placé à ma gauche pour jaser; il m'a expliqué comment m'y rendre. Tu Duc (1848 -1883), qui avait 104 épouses (sans compter les concubines), fut l'un des plus extravagants des empereurs Nguyen. Pendant les dernières années de son règne, il confia la gestion du pays à ses mandarins, alors qu'il composait des poèmes avec ses concubines dans le petit Versailles qu'il s'était fait construire là. Pendant cinq ans, il a supervisé la construction de sa tombe, et notamment d'une chambre secrète pour sa sépulture - après quoi, il fit décapiter l'architecte et 200 travailleurs pour garantir le secret. On n'a pas encore retrouvé ses misérables restes. Les dépenses somptuaires excessives des Nguyen, qui drainaient une bonne partie des ressources du pays, furent à l'origine de plusieurs soulèvements, la plupart sévèrement réprimés, ce qui facilita la conquête graduelle de l'Indochine par les Français. Au retour, je me suis perdu à nouveau - sauf sur les routes principales, la signalisation est absente ou déficiente, et il faut demander son chemin. Par malheur, mon cyclomètre sans fil ne fonctionnait plus. Des petits chenapans avaient volé mon capteur de roue à Hanoi, alors que j'étais dans un café Internet. Malgré cette tuile, j'ai pu trouver mon chemin sans trop de problèmes parce que je suivais l'itinéraire proposé dans Cycling Vietnam, Laos and Cambodia. Par ailleurs, la plupart des gens sur ma route étaient sympathiques, et spécialement les enfants, qui poussaient des « hellos » au bout de leur voix aiguë partout où je passais. J'ai vite appris à leur retourner leurs saluts et leurs sourires – ça les calmait; je me sentais comme un champion du Tour de France près de la ligne d'arrivée.


 
The Imperial Palace in Hue
  The Author in Hue
Le palais impérial à Hué

L'auteur à Hué

La côte du Vietnam de Hué à Nha Trang

Jour  1 

Mercredi, 28 janvier - De Hué à Lang Co (67 km, 5 h)

            Par un doux matin gris, j'ai mis le cap sur la mer, après avoir fait la queue avec des écoliers pour acheter deux sandwichs (des viandes froides dans de la baguette) d'un vendeur de rue. Après avoir traversé le viaduc ferroviaire à la sortie de Hué, j'ai filé vers les terres, plutôt que vers le sud-est. Dépassant un groupe de jeunes soldats qui m'acclamaient, j'ai salué tout le monde de la main et du sourire, comme une vraie vedette. Après une montée de quelques kilomètres, j'eus la bonne idée de demander mon chemin : « Lang Co ». Comme les gens pointaient leur main dans l'autre direction, j'ai fait demi-tour. La Route nationale 1 (RN 1) est bien entretenue et la circulation, de moyenne à lourde. Les cyclistes peuvent rouler sans danger sur l'accotement pavé, sauf sur les ponts étroits et près des marchés publics, où tous les véhicules doivent se frayer un chemin laborieusement à travers la foule. Juste avant midi, après deux ou trois montées faciles, j'arrivais à Lang Co. À toutes les deux maisons, il y a un kiosque garni des mêmes pots de crevettes en sauce tomate, empilés en rangs superposés. Dans ce pays, si quelqu'un a une bonne idée, tous ses voisins vont la copier ou la cloner. Un garçon à vélo m'a intercepté et m'a proposé une chambre dans une pension voisine. C'est ainsi que je me suis retrouvé avec une chambre très quelconque pour 10 $. J'ai ensuite fait une rando sur la plage déserte, battue par une mer grise agitée. De toute évidence, ce n'était pas la saison.

Jour 2
 
Jeudi, 29 janvier - De Lang Co à Danang par le col Hai Van (45 km, 4½ h)

            Ce matin-là, sitôt sorti de Lang Co, j'ai entamé la montée du col Hai Van – le bien nommé Col des nuages. S'élevant dans les nuées, la Cordillère centrale, qui traverse les terres jusqu'à la mer, crée une barrière naturelle séparant les provinces du nord fraîches et nuageuses des provinces du sud chaudes et ensoleillées. Ce col n'est pas très haut (500 m), mais la route sinueuse à montées assez raides (dont la pente dépasse les 8 ° à certains endroits) est ardue, notamment dans certains tronçons étroits où la largeur de l'accotement diminue en peau de chagrin. J'ai dû faire une pause de temps à autre. En montant, je faisais du saute-mouton avec une jeune femme à moto qui ramassait des canettes vides. À un point, je lui en ai fait une belle pile sur le bord de la route. Elle m'a remercié d'un beau sourire. J'ai poursuivi ma route à travers les nuages avec une visibilité de moins de 50 mètres. Passé le sommet, j'ai eu Ie plaisir de faire une descente de 7 ou 8 km, alors que le soleil commençait à percer. Rendu à Danang vers midi, je n'ai eu aucune peine à trouver l'hôtel Thanh An, près de la rivière (recommandé par LP), où j'ai pris une chambre à 5 $. Le temps était maintenant au beau fixe. Au cours de l'après-midi, j'ai visité le musée Cham, qui expose d'extraordinaires sculptures et vestiges de l'époque coloniale hindoue, au 5e siècle. Je n'ai pas fait le détour nécessaire pour visiter les ruines des temples de My Son.

Jour 3
 

Vendredi, 30 janvier - De Danang à Hoi An (32 km, 3 h)

            À la sortie de Danang, j'ai fait le tour de la Montagne de marbre, où toutes sortes de sculptures sont en montre devant les ateliers. Il s'agit, pour la plupart, de fournitures destinées aux temples bouddhistes, mais on y voit aussi des paysans, des chevaux et des taureaux stylisés, et même des articles de style occidental assez cucus, qui avaient pour seul mérite d'être des bons vendeurs, par exemple des jeunes femmes drapées de voiles ou des petits mannekenpis joufflus. Sauf pour les monuments des places publiques et quelques rares affiches gouvernementales, le réalisme socialiste brille maintenant par son absence.

            J'ai trouvé une chambre à 8 $ avec télé satellite à l'hôtel Thanh Binh (LP). Alors que je marchais sur la rue, l'un des verres de mes lunettes de soleil est tombé. Un bijoutier installé dans un minuscule kiosque sur la place du marché me l'a remis en place pour 1 $. Le vieux Hoi An est une ville-musée très bien préservée. C'était un grand port de mer avec une importante communauté de marchands chinois, qui bâtirent de somptueuses résidences et des temples splendides. De 1975 à 1980, la plupart des Chinois sont partis, avec plus d'un million de Sud-Vietnamiens devenus traîtres à leur patrie du jour au lendemain, après le départ des Américains. Les réfugiés ont fui par tous les moyens disponibles – souvenez-vous de l'épisode navrant des boat people. Maintenant, le gouvernement tente de les persuader de revenir au pays, avec assez peu de succès.

            Pendant le reste du voyage, le temps était plutôt chaud pendant la journée, et il y avait des moustiques après le coucher de soleil. Dans la plupart des hôtels, j'ai dû déployer la moustiquaire enroulée au-dessus du lit. Cependant, il n'y a pas de paludisme dans cette partie de l'Asie du Sud-Est, et personne ne prend de médicaments antipaludiques.


 
A Chinese Temple in Hoi An
  Children in Sa Huyn
  Tu Duc Tomb
Temple chinois à Hoi An
 
Enfants à Sa Huyn
 
La tombe de Tu Duc


Jour 4
 

Samedi, 31 janvier - De Hoi An à Quang Ngai (123 km, 7 h)

            Parti à 7 h 30 pour ma première longue étape, je me suis arrêté vers midi dans un restaurant de trottoir, au centre du petit village de Tam Ky. Parce que personne ne comprenait mon vietnamien de guide de conversation (sauf des expressions essentielles comme bao nheu - combien?), j'ai dû utiliser le langage des signes pour commander une soupe aux nouilles (0,45 $). Pendant que j'attendais, une petite fille est venue à ma table. J'ai fouillé dans ma poche pour trouver quelque chose d'amusant, et j'en ai sorti un cent canadien. Je lui ai montré la feuille d'érable en disant « Canada ». Ce simple geste a causé tout un attroupement autour de ma table; un homme a pris le sou et m'a demandé combien de dongs ça valait. J'ai fait le geste « très, très peu » (120 dongs, en fait). L'homme, croyant qu'il s'agissait d'une pièce d'un dollar, m'en a offert 5 000 dongs. Je lui ai donné le sou, et il m'a remercié à profusion.

            Au cours de l'après-midi, la température s'est élevée à quelque 30 °C. Rouler à vélo sous le soleil des tropiques peut être très fatigant, même si le relief est plat comme une galette. Parce qu'il y a encore un important parc de vieux camions et autobus diesel russes qui éructent de gros nuages de fumée noire le long de la route, la plupart des cyclistes et motocyclistes vietnamiens portent un masque de tissu pour protéger leurs voies respiratoires. Il y a aussi le beuglement continuel des klaxons dans les endroits achalandés. Je dépassais un grand nombre de cyclistes roulant comme moi sur l'accotement, surtout des paysans sur des vielles guimbardes lourdement chargées, de jeunes beautés en ao dai bleu clair flottant au vent et des écoliers roulant par petits groupes. Souvent, ils m'interceptaient afin de m'utiliser comme cobaye pour pratiquer leur anglais limité : « What's your name?» - « How old are you? » - « Where are you from? », etc., sans répit. Si vous avez soif, oubliez les rafraîchissements : tout ce qui se boit est servi tiède (même le café, qui prend un temps fou à suinter du filtre). Heureusement, il y a de l'eau en bouteille bon marché à tous les coins de rue. À certains endroits, l'accotement disparaît complètement, ou il est recouvert de boue séchée, ou encore, il est monopolisé par les riverains pour sécher le grain ou des légumes coupés en rondelles. Quant à soulager votre vessie dans la nature, n'y pensez pas : il n’y a pas de terrains vacants le long de la RN 1. N'oubliez pas que vous êtes une vedette maintenant, et que vous avez renoncé à tout droit à l'intimité. Cette célébrité instantanée s'explique peut-être autrement : étant donné que je n'ai vu *aucun autre* cyclotouriste, étranger ou vietnamien, il y a de fortes chances que les gens voulaient simplement voir qui était ce drôle de zigue au chandail voyant, coiffé d'un casque ridicule.

             Enfin rendu à Quang Ngai vers 16 h, j'ai trouvé sans peine une autre chambre miteuse à 7 $ à l'hôtel Kim Thrang, mais j'ai dû chercher longtemps un bar qui offrait de la bière froide. Ce qui montre assez bien que j'étais le seul touriste dans ce trou perdu.


Jour 5 

Dimanche, 1er février - De Quang Ngai à Sa Huyn (65 km, 4 h)

            Après une randonnée sans problème, je suis arrivé à la mer vers midi tout content; la journée s'annonçait chaude. Après un tour rapide de Sa Huyn (prononcez "Sa-ouine"), je n'avais toujours pas trouvé d'hôtel. Un commerçant m'a conseillé d'aller voir de l'autre coté du pont, à deux kilomètres. À l'hôtel Te Vinh (beaucoup d'établissements neufs ne figurent pas dans LP), j'ai loué une jolie chambre avec vue sur la mer pour 100 KD. Après une délicieuse soupe au thon, je suis allé me baigner à la plage pour la première fois. Malgré l'après-midi ensoleillé, il n'y avait personne en vue; de toute évidence, la mer était trop froide pour les gens de ce pays. Flottant comme un bouchon au milieu des vagues, je me suis payé du bon temps. De retour sur la plage, un groupe d'enfants curieux, trois petits garçons gardés par leur soeur à peine plus grande, m'ont approché timidement. Voyant que je les photographiais, ils ont joué à toutes sortes de jeux devant moi. Les enfants vietnamiens sont certainement d'excellents acteurs. De retour à l'hôtel, j'ai vu une employée qui jetait des ordures ménagères dans la petite lagune d'à côté, dont la surface était constellée de sacs de plastique.


The Cu Mong Pass
  Boys in Lang Co
La passe Cu Mong

Garçons à Lang Co
 
Jour 6  

Lundi, 2 février - De Sa Huyn à Dieu Tri (105 km, 7 h)

              Le lendemain matin, au départ, j'ai constaté que j'avais une crevaison. Pendant que je démontais la roue, quelques employés de l'hôtel sont venus voir le spectacle. Un adolescent, pointant du doigt ma trousse de rustines, m'a demandé par signes de lui confier le travail. Je lui a souri et peu après, il est revenu avec une bonne chambre à air. Il n'a même pas voulu que je le paie. Comme je m'apprêtais à repartir, l'un des badauds m'a montré une soudure brisée sous le siège : une barre d'acier de renforcement battait contre le cadre. Mieux valait la faire réparer avant de quitter la ville. J'ai mimé le geste d'un soudeur à masque - « Pschchchchchcht! », et quelqu'un pointa la main vers le village. Après avoir répété mon numéro à quelques reprises, j'ai fini par trouver l'atelier du soudeur, qui a réparé mon cadre avec le sourire pour 5 KD (0,33 $). J'étais en retard d'environ une heure, et chaque heure compte, à cause de la chaleur croissante de la route asphaltée. À Phu My, j'ai fait halte dans un restaurant vide, où l'on m'a servi une délicieuse soupe tonkinoise. Le restaurant s'est rempli immédiatement. La célébrité, ça peut être franchement ennuyant.

Ensuite, comme il faisait près de 30 °C, il valait mieux que je change ma tenue de polyester flamboyante pour des vêtements longs. J'ai fait un stop à l'endroit le plus isolé que j'ai pu trouver, mais cela n'a servi à rien. Un vieux paysan poussant un chariot est venu inspecter mon matériel et bavarder; je ne comprenais pas un traître mot de ce qu'il racontait. Puis, une demi-douzaine d'écoliers à vélo se sont arrêtés pour essayer leurs quelques mots d'anglais, pendant que je finissais de me changer. Ils m'ont escorté pendant quelques kilomètres, jusqu'à leur école. Cela ne m'a pas trop incommodé; les Vietnamiens sont curieux, mais la plupart sont gentils. La seule personne vraiment grossière que j'ai rencontrée dans cette région est un moto-taxi de Dieu Tri, qui avait décidé que j'avais absolument besoin de ses services. J'ai bien tenté de l'ignorer, mais il me suivait partout et il intervenait constamment. Finalement, je lui ai conseillé d'aller se faire voir quelque part, parce qu'il n'y avait aucune chance que je monte avec lui, même si je devais ramper ou marcher sur les mains. Il est parti en marmonnant des jurons indistincts.

          Arrivé à Dieu Tri vers 15 h, j'ai décidé de ne pas continuer jusqu'à l'étape prévue, le vieux port de mer de Quy Nhon, à 12 km de la grand-route, parce que j'étais crevé. Dieu Tri est une halte routière sans intérêt, où j'ai trouvé une chambre proprette à air climatisé (10 $) dans un hôtel flambant neuf non répertorié. Ce pays se développe rapidement.

 Jour 7 

Mardi, 3 février - De Dieu Tri à Tuy Hoa (101 km, 7 h)

            J'ai entrepris ma plus grosse journée vers 7 h, avec pas moins de six montées, dont une plutôt crevante de 3,5 km, le col Cu Mong, emmitouflé dans la brume et les nuages. Dans les pays tropicaux, les nuages sont une bénédiction pour les cyclistes, mais hélas, le soleil ardant les dissipe assez vite. Après une bouchée à Song Cau (Rivière aux Poissons), j'ai enfilé mes vêtements longs, ainsi qu'une cagoule faite avec un vieux T-shirt. Je devais ressembler plus à un conducteur de méhari qu'à un cycliste. Par bonheur, la route était plus pittoresque et surtout, moins achalandée que d'habitude. Pendant toute la journée, j'ai réduit au minimum ma consommation de liquides, parce que le matin, j'avais eu un début de va-vite, ce qui est très ennuyeux pour un cycliste qui voyage en solo dans ce pays. Je me suis rendu à Tuy Hoa sans problème, où j'ai trouvé une chambre à 8 $ à l'hôtel Huang San, un grand établissement à peu près vide. Dans la cour intérieure, il y avait une fontaine pur kitsch européen, ornée de deux sculptures, une vierge drapée dans un mince voile *et* un petit mannekenpis replet, probablement achetées ensemble dans un commerce de la Montagne de marbre.

            Après une brève sieste et une douche froide, j'ai pris un moto-taxi pour aller visiter le temple Cham du 12
e siècle au sommet de la colline qui domine la ville – converti en temple bouddhiste. Le conducteur avait appris l'anglais pendant la guerre dans une base de l'USAF , et c'est ainsi qu'il s'est retrouvé dans un camp de rééducation après 1975. Puis, je lui ai demandé de me conduire à un bon restaurant. C'en était un bon, mais le menu, en Vietnamien seulement, n'indiquait pas les prix. Profitant du seul touriste en ville, ils m'ont servi des crevettes pannées au lieu de la soupe aux crevettes commandée. L'addition se montait à environ 64 KD (4,25 $), une petite fortune dans coin du pays. Tuy Hoa a cependant son bon côté : c'est la première ville côtière où j'ai trouvé de la bière froide en vente. Partout ailleurs, on sert de la bière tiède sur glace. Parce que la glace de la plupart des établissements est faite avec de l'eau du robinet, il faut demander une « bière pas de glace » - un breuvage indigne d'un gentleman, mais apparemment assez bon pour ces gens et pour les Britoches.

Jour 8
 

Mercredi, 4 février - De Tuy Hoa à Nha Trang (126 km, 8 h)

            Le dernier jour fut le plus long. Je suis parti un peu étourdi à cause du cocktail de médicaments que j'avais ingurgité la veille, parce que j'avais un début de toux combiné à un rhume de cerveau. Mon côté hypocondriaque aidant, j'avais peur d'avoir chopé la grippe aviaire ou une autre de ces horribles maladies asiatiques, et de mourir misérablement abandonné dans quelque trou perdu. Ainsi, j'ai décidé d'atteindre Nha Trang (prononcez Nya-chang) coûte que coûte pour récupérer dans un cadre agréable.

            Après avoir grimpé un dernier col, je roulais enfin sur la côte, le long des bassins de crevettes et des rangs de cocotiers. Les derniers 10 km furent une fête pour l'oeil. Quittant la RN 1, j'ai monté à pied une colline très escarpée couverte de bananiers et de fruits du dragon, avant la descente finale jusqu'à l'hôtel Thang Loi, où m'attendait une chambre propre avec ventilo, eau chaude et télé satellite (6,50 $). J'ai décidé de prendre enfin quelques jours de repos. Malgré mes vêtements longs et ma cagoule, j'avais la face rouge et mes lèvres étaient brûlées et craquelées.


 
Rice Paddy
  A Boat House on the Mekong River
Scène de rizière

Bateau-maison sur le Mekong

Conclusions

           Le lendemain, j'ai décidé de renoncer à rouler jusqu'à Pham Thiet et de prolonger mes vacances pour diverses raisons : insolation, irritation de la gorge probablement due à la pollution routière, manque de temps et, pis encore, je n'éprouvais plus aucun plaisir à l'idée de continuer. Toutefois, je n'ai aucun regret. Voyager en solo au Vietnam, bien plus qu'un défi technique, est avant tout une aventure humaine inoubliable, ne serait-ce que parce que c'est l'endroit idéal pour apprendre à communiquer par des techniques non verbales et surtout, par le sourire. Pour un Occidental, c'est une thérapie intégrale.

           Installé au Café des amis, sur la rue des bars cools de Nha Trang, j'ai placé une affiche sur xe dap. Au bout d'une heure, je l'ai vendu à un Vietnamien dans la cinquantaine, qui cherchait un bon vélo à 10 vitesses ou plus. Il m'en a donné 40 $, soit exactement le prix que j'avais payé dans une vente de garage. C'était quand même un prix d'aubaine, à cause de l'équipement et des outils que je ne voulais pas traîner (notamment mon casque et les sacoches). Il est difficile de trouver un bon vélo au Vietnam. La plupart des gens ne peuvent s'offrir qu'une bicyclette chinoise à une seule vitesse (robuste comme un tracteur et presque aussi lourde) ou un produit local bon marché et peu durable. Je me suis ensuite acheté un sac à dos (15 $) pour la suite de mon voyage (mais ceci est une autre histoire). Finalement, la distance totale parcourue en 8 jours, de Hué à Nha Trang, fut de 660 km (au lieu des quelque 1 000 km prévus en 12 jours, jusqu'à Pham Thiet). Si on ajoute les 150 km parcourus à Hanoi et autour de Hué, on arrive à un grand total de 800 km.

           Au sujet de la météo : pendant la saison sèche (de novembre à avril), la pluie est rare. Je n'ai pas eu à utiliser mon imperméable une seule fois sur la route. Le mois de janvier est probablement le meilleur moment de l'année pour rouler dans le sud du Vietnam. Comme le vent dominant souffle vers le sud, il est logique de rouler dans cette direction. Toutefois, je ne me souviens pas d'avoir été incommodé par les vents.

           Au sujet de la route : certaines étapes à l'intérieur des terres (par exemple, de Hoi An à Quang Nhai) sont sans intérêt, sauf, peut-être, pour un touriste fraîchement débarqué. La meilleure stratégie, ce serait sans doute de les sauter en prenant le bus, mais, dans les petits villages, il peut être difficile d'expliquer qu'on veut monter avec son vélo. Toutefois, peu importe l'itinéraire que vous choisissez, il n'existe pas d'obstacle technique insurmontable comme tel : la route est belle, il y a plein d'eau potable et de nourriture à prix dérisoires, la plupart des hôtels ont des chambres libres (pas besoin de réservations), les gens sont sympathiques et prêts à vous donner un coup de main en cas de pépin (la barrière des langues est rarement un problème), et il est possible de se protéger contre le soleil si on se couvre et si on porte un masque. Pour ce qui est des règles de conduite au Vietnam, on s'habitue vite et bientôt, on se sent en sécurité, ne serait-ce qu'à cause du grand nombre de cyclistes (adultes et écoliers) qui roulent sur l'accotement. Il se peut même que vous trouviez que c'est cool de circuler comme les poissons dans un étang, sans jamais s'arrêter, perdu dans la masse (sauf, bien entendu, dans les zones de circulation extrêmement denses comme Hanoi).

           Les seuls vrais dangers sont les risques de maladie et l'adaptation au vacarme et à la pollution de la route, notamment les fumées noires de diesel des véhicules lourds. Ce problème devrait se résorber bientôt parce que, lorsque l'autoroute Ho Chi Minh sera ouverte dans une année ou deux, la plupart des véhicules qui traversent le pays et une bonne partie des véhicules lourds l'emprunteront, ce qui devrait décongestionner la RN 1. Mon conseil aux autres cyclistes : attendez l'autoroute! Pour moi, cette conclusion est évidente, puisque je n'ai croisé aucun autre cyclotouriste pendant tout mon voyage – ce qui explique, par ailleurs, l'accueil royal que m'ont réservé ces gens. J'avais vraiment l'impression d'être un héros. À moins qu'il ne s'agisse d'un type d'humour vietnamien qui m'a échappé : « Qui est donc ce con qui voyage à vélo au lieu de prendre le bus comme tout le monde? ».

           Le Vietnam change rapidement. Que réserve l'avenir à ce peuple courageux et industrieux? Par rapport à ses voisins les « dragons asiatiques » (la Corée, Honk Kong, Taiwan, Singapour) ou aux quasi-dragons comme la Thaïlande et la Malaisie,  le Vietnam, surnommé le « gecko asiatique », est encore loin derrière, mais il grimpe les murs... Son économie mixte de type chinois croît rapidement. Gonflé par une forte vague de croissance démographique, il a réussi à conserver son tissu social à mailles étroites et la meilleure partie de son patrimoine communiste. « Ici, tout le monde mange et a accès à l'école publique et aux soins de santé », m'a dit un aîné. Toutefois, l'envers de la médaille est que le Vietnam, en plus de ses problèmes propres, connaît tous les problèmes de croissance des économies de marché, comme la pauvreté, la corruption, la surexploitation de ressources et la pollution, dont les effets combinés pourraient être explosifs pour son gouvernement gérontocratique de style chinois, qui tente tour à tour de maintenir le cap et de surfer le tsunami du changement. Il reste à voir quel degré de stagnation ou de changement sa jeune population est disposée à accepter au cours des années à venir.

 
Lake Hoam Kiem in Hanoi
  A Cao Dai Temple
Autour du lac Hoam Kiem, à Hanoi

Temple Cao Dai
 
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