La piste cyclable du P 'tit train du Nord (juillet 1997)
Depuis
notre dernière randonnée à vélo en 1995 (voir
De
Montréal à New York en 4½ jours sur ce site),
Scott et moi avons tenté de reprendre la route, mais pour diverses
raisons, ça n'a pas abouti. Cependant, l'été dernier,
une possibilité est apparue. J'avais loué un chalet au bord
du lac Nominingue, à 200 km au nord de Montréal. Or, ce lac
est situé sur le dernier tronçon de la piste cyclable du
P'tit train du Nord. Cette piste de 200 km emprunte le trajet de
l'ancienne voie ferrée et serpente par monts et par vaux à
travers les forêts, les champs, les petits villages et entre les
lacs et les montagnes, de StJérôme à MontLaurier.
Scott a trouvé l'idée à son goût et jeudi le
24 juillet, il arrivait à Montréal.
Itinéraire
La plupart des cyclistes du P'tit train du Nord préfèrent partir au début de la piste à StJérôme. D'autres s'y rendent pour prendre la petite navette qui transporte cyclistes et vélos jusqu'à l'autre bout de la piste, à MontLaurier, de façon à profiter de la pente douce (de 3 à 4 %) qui va du nord au sud. Quant à nous, notre destination était le lac Nominingue; pour nous compliquer un peu la vie, nous avons décidé de partir de chez moi, au beau milieu de l'île de Montréal, et de prendre le chemin le plus court pour StJérôme (à 50 km au nord), la route 117.
Premier jour vendredi le 25 juillet de Montréal à ValDavid (100 km 60 milles)
Nous nous sommes mis en route vers 11 h; c'était une journée fraîche et ensoleillée, parfaite pour le vélo. Peu après, nous filions à travers les petites rues résidentielles du nord de Montréal, sur la piste cyclable nordsud. Passé le pont d'Ahuntsic, nous avons commencé la traversée de Laval, un vaste zone de banlieue coupée d'autoroutes bourdonnantes. Le chemin le plus court était le boulevard des Laurentides (route 335), dont la principale vertu est d'être direct et relativement plat. Je n'aurais pas voulu traverser Laval l'avant-midi parce que la journée s'annonçait chaude. Une grande fille très mince filait devant nous. Ce n'était pas une athlète, mais elle menait la plupart du temps, jusqu'à ce qu'elle nous sème définitivement sur la rive nord. Disons, par souci d'équité, qu'elle ne déménageait pas autant de stock que nous sur son vélo. Scott prétendit qu'il pouvait la doubler, mais alors, il la perdrait de vue.
Pour passer sur
la rive nord, nous avons dû faire un détour de quelques kilomètres
vers l'est parce que le pont de la route 117 était alors en réfection.
De BoisdesFilion à la 117, nous avons suivi la belle route
344 le long de la rivière des MilleÎles. La 117 n'est
pas exactement le paradis du cycliste; visuellement, c'est une interminable
rue de banlieue anonyme avec ses petits commerces et ses vestiges de fermes.
Cependant, elle est assez plane et son large accotement est très
sécurisant pour les cyclistes. Au bout de quelques kilomètres,
Scott sentait un vilain balourd dans la roue arrière de sa bicyclette
de location. Deux broches avaient pris du jeu, et nous n'avions rien pour
les resserrer. Il était environ 1 h et l'asphalte commençait
à chauffer. Heureusement, nous étions tout près de
StJérôme, où nous avons repéré un
atelier de réparation de vélos. « Ça sera prêt
dans vingt minutes », nous a dit la femme au comptoir. C'est ainsi
que nous sommes restés bloqués pendant plus de deux heures
dans un bar laitier, à grignoter des yogourts congelés aux
fruits frais et d'autres friandises. Nous avons bavardé un peu avec
les gens de la place qui se sont fait un plaisir de nous expliquer dans
le menu détail comment trouver le début de la piste à
l'ancienne gare. Finalement, nous sommes repartis, mais non sans avoir
acheté un serre-broches, indispensable dans une trousse d'outils.
Scott a conservé la facture du redressement de sa roue à
l'intention du magasin de location de vélos.
Cet arrêt forcé a peutêtre réglé le problème de vélo de Scott, mais il a été plutôt désastreux pour nos estomacs. Après avoir complètement gaspillé notre appétit au bar laitier, nous avons décidé de sauter le lunch et, gavés de calories vides, nous avons attaqué la piste vers 3 h. C'est un sentier de concassé fin à deux voies assez bien tenu. Nos vélos hybrides convenaient tout à fait à cette randonnée miroute, mipiste. La parcours ombragé qui longe la rivière du Nord est un oasis de paix et de fraîcheur pour quiconque a survécu à la torride 117. Des gens nageaient ou piqueniquaient sur les berges, mais nous devions rouler un coup pour reprendre le temps perdu. Nous espérions trouver un café potable à MontRolland, mais n'y en avait pas près de la gare et nous n'avions guère le temps d'explorer. Quelques kilomètres plus haut, nous sommes passés près du lac Raymond et de sa plage municipale, un bien joli coin. Il y avait relativement peu de cyclistes, mais, sur ce tronçon de piste, la circulation peut devenir assez dense en fin de semaine; vous pouvez rester bloqué derrière des toutpetits, des couples de vieux ou même derrière des piétons qui promènent leurs chiens. Dieu merci, il n'y a pas de patineurs sur cette piste parce que les développeurs ont eu la bonne idée de ne pas l'asphalter (ou ils n'ont pas eu budget pour le faire).
Vers 6 h, nous étions tout près de ValDavid, notre première étape, mais nous ressentions une fatigue anormale à cause des gâteries de StJérôme. Normalement, nous aurions pris une bouchée à SteAdèle ou ailleurs, mais avec la belle fin de semaine qui s'annonçait, il fallait arriver assez tôt à ValDavid pour trouver un site de camping. Mon estomac vide commençait à crier famine; remontant la pente interminable et un peu plus forte sur ce tronçon, j'ai compris pourquoi on avait appelé cette région « les Pays d'enhaut ». Nous foncions dans le soleil couchant, à moitié aveuglés; à un certain point, j'ai presque coupé une superbe blonde qui dévalait la piste à tombeau ouvert, de l'autre côté de la piste.
Vers 7 h, nous
avons mis le pied à terre au bureau municipal de tourisme de ValDavid.
Ouf! Il restait encore un site au camping voisin. Maintenant, il ne restait
plus qu'à trouver un restaurant potable pour nous écraser.
ValDavid, un petit village qui vit du tourisme, offre une grande variété
de restaurants et de lieux de divertissement, mais nous avons choisi le
plus près, une terrasse à chansonnier qui semblait correcte.
Il a fallu déchanter : la bouffe était quelconque et coûteuse.
La musique ne valait guère mieux et le chanteur a eu le culot de
se plaindre parce que la clientèle ne semblait pas apprécier
ses talents à leur juste valeur. Un peu raides, nous avons laborieusement
enfourché
nos
vélos et nous nous sommes remis en route pour le camping. Il faisait
noir maintenant. Comme de raison, nous nous sommes perdus et nous avons
dû demander notre chemin. Les gens de la place sont gentils et ils
se feront un plaisir de vous indiquer votre route, même si parfois
ils n'ont pas la moindre idée du chemin (on peut toujours s'en tirer
en demandant son chemin à plus d'une personne, en souhaitant qu'il
y ait consensus). Nous sommes finalement arrivés à un petit
camping familial, situé dans un creux au bord de la vrombissante
117. Le « dernier site » était, bien entendu, le dernier
choix : un petit lot au milieu d'un parc de remorques que nous avons dû
partager avec d'autres retardataires. Après une saucette dans l'étang
boueux, nous sommes allés nous coucher sans autre cérémonie.
J'ai dû dormir assez bien parce que, selon Scott, cinq minutes après
être entré dans ma tente, je ronflais comme un moteur d'autobus
mal réglé.
Scott au musée ferroviaire de Labelle
Deuxième
jour samedi, le juillet 26 De ValDavid au lac Nominingue
(100 km 60 milles)
Le deuxième jour était aussi beau et frais. Vers 9 h, nous étions de retour au village, mais seulement deux restaurants servaient le petit déjeuner à cette heure indue. Le premier était plein et le deuxième, absolument vide. Mais comme il annonçait des expressos, des cappuccinos et toutes sortes de bonnes choses qui font saliver, c'est là que nous sommes allés. Ce restaurant était tenu par un homme dans la soixantaine d'allure robuste, Vladimir, à la fois gérant, cuisinier, serveur et concierge des lieux. Nous avons commandé un petit déjeuner américain classique : oeufs, bacon et toasts, mais avec un double expresso. Peu après, le café est servi; mais il a un arrièregoût de fond de cafetière et pis encore, il est tiède; ça augure mal! Puis, le petit déjeuner arrive : les toasts de pain noir polonais sont froids et dégoulinent de beurre fondu, et les oeufs tournés sont durs et roussis. Quant au bacon, il est calciné. À cette heure du jour, avant mon premier café, je ne suis pas d'humeur à discuter, alors, résigné, je commence à mâchonner. Puis Vladimir, qui s'embête dans son coin, décide de venir nous faire la causette. Scott lui dit tout de go que son café est imbuvable, et comme Vladimir ramasse nos tasses, Scott glisse ses toasts sur le plateau et lui dit qu'il peut aussi bien les remplacer aussi parce qu'ils sont impropres à la consommation. Surpris, Vladimir part avec son plateau. Scott me dit ensuite qu'il s'en veut un peu parce qu'il n'a pas retourné aussi les oeufs et le bacon! Un peu plus tard, Vladimir est de retour avec les toasts et le café (il n'a même pas pris soin de changer nos tasses). Il s'excuse, disant qu'il est tout seul et que c'est difficile de tout faire en même temps, n'estce pas? Puis, il enchaîne en nous faisant l'honneur du récit de sa vie. Fils d'un pauvre émigrant polonais, il a été élevé dans les rues de Montréal, où il a appris le français et l'anglais. Puis, il s'est poussé aux ÉtatsUnis et s'est enrôlé dans les Marines; il a combattu en Corée, où il a gagné ses galons de capitaine. Prisonnier dans un camp de concentration nordcoréen, il a appris le coréen et le chinois. De retour aux ÉtatsUnis, il a collaboré avec la CIA pour préparer l'invasion de la Baie des Cochons (je ne peux m'empêcher de penser qu'il devait y être pour quelque chose à cause du fiasco monumental qui a suivi). Maintenant, il est à la retraite et il va pêcher l'omble de l'Arctique en hydravion sur le lac Machintruc dans le nord (mais il ne mange jamais de poisson).
Vladimir, ayant reconnu l'accent américain de Scott, le soumet à un interrogatoire serré sur ses origines ethniques. Scott répond tout bonnement qu'il est « Américain à 100 % ». Mais cette réponse n'a pas l'heur de satisfaire Vladimir. Scott précise alors que ses ancêtres, fuyant les pogroms, ont quitté la Pologne et la Lettonie il y a siècle. Vladimir, sentant la glace mince sous ses gros sabots, change de sujet et commence à déblatérer contre la situation économique et politique du Québec qui est, selon lui, « un gâchis instable ». C'est mon tour d'enrager : quand je vais au restaurant, je suis préparé psychologiquement à la possibilité de mal manger ou d'être mal servi, mais non à celle de recevoir des leçons de sciences po du garçon de table. Je l'interrompt donc pour lui dire que le Québec est plutôt « un gâchis stable » ce qui, sans doute, ne vaut guère mieux, mais cette désignation présente l'avantage de convenir à la plupart des administrations publiques de l'Amérique du Nord. Comment Vladimir le Terrible atil pu se fourvoyer en restauration? Sa performance, malgré son intérêt indéniable, ne commandait pas un gros pourboire.
Encore abasourdis, nous sommes remontés sur nos vélos pour une activité pas mal plus gratifiante, faire voler gravier et poussière derrière nous. Nous avons recommencé à égrener les kilomètres. Cette fois, nous apportions des glucides digestes, comme les biscuits et les muffins au son que nous avions achetés à ValDavid. La piste presque déserte était à nous seuls, et c'était très agréable. Nous pédalions côte à côte en bavardant et en déconnant un peu. Parfois, nous frôlions la 117, puis nous traversions des forêts mixtes, en montant ou en descendant des pentes douces. À SteAgathe, il y avait une magnifique gare restaurée à l'intention des cyclistes. Plus tard, nous sommes passés par la pisciculture de StFaustin. Nous avons filé tout droit parce que nous voulions arrêter au Village MontTremblant, un petit centre de villégiature à quelques kilomètres audelà de StJovite, près du parc du MontTremblant. Nous avons soufflé un peu devant un repas léger sur les rives du lac Mercier, cerné de collines et de montagnes. Plus tard, nous avons passé la borne du kilomètre 100, qui marque la moitié de la piste; tout près, au milieu de nulle part, il y a un restaurant végétarien dans un camping écologique, où vous pouvez grignoter un muffin aux bleuets en sirotant une tisane, si c'est ce qui vous branche. Nous avons fait une pause à l'ancienne gare de Labelle, qui a été convertie en une halte proprette, avec son petit restaurant et son musée ferroviaire. Puis, en route pour L'Annonciation, nous avons roulé à bonne vitesse.
À partir de Labelle, on note un changement marqué du paysage. Avec ses lacs, ses montagnes, ses parcs, ses centres de ski et de villégiature, la région des Laurentides est le terrain de jeux et de loisirs tout désigné pour les gens de la région de Montréal, mais à Labelle, on a atteint la limite. Plus haut vers le nord, la piste cyclable passe à travers des champs, des pâturages et des zones de coupe. Elle suit la tumultueuse rivière Rouge, qui servait au flottage du bois vers le sud. (Maintenant, le bois est transporté par camion sur la 117 qui n'a plus que deux voies - rien de très agréable à bicyclette.) On entre dans un pays plus sauvage et moins peuplé; il y a beaucoup moins de cyclistes sur la piste. À La Macaza (une ancienne base de missiles Bomarcs pendant la Guerre froide), la piste traverse un petit canyon sur un ancien pont de chemin de fer. Quelques personnes piqueniquaient et nageaient sur une magnifique plage de sable blond, et l'on apercevait un pont couvert typique un peu plus en amont.
Un peu avant L'Annonciation, dernier village avant le lac Nominingue, petit malheur : Scott se rend compte qu'il a cassé une broche, et nous n'avons pas de rechange. Sur une route cahoteuse, une broche brisée peut perforer un pneu à tout moment. Nous avons donc dû ralentir et rendus à L'Annonciation, nous avons cherché en vain un atelier de réparation. Il était déjà 3 h et la plupart des commerces étaient déjà fermés pour la fin de semaine. Pour ne prendre aucune chance, nous avons continué sur la 117, terriblement encombrée, mais asphaltée à neuf. Après quelques kilomètres, nous avons obliqué sur la route 321 et bientôt, nous avons attaqué les collines, les premières depuis le début de la randonnée. Nous étions tout près maintenant mais si la roue de Scott lâchait, la finale serait peu glorieuse. Après la montée, ce fut la descente vers le lac, qui avait une allure superbe. Il était environ 4 h et Huguette nous attendait dans le chalet qu'elle venait de finir de ranger; nous avions bien calculé l'heure d'arrivée. Il y avait même de la bière froide au frigo. Mais auparavant, nous avons fait une saucette dans le lac, histoire de redonner un peu de tonus à nos muscles endoloris. Le soleil brillait encore et l'eau était bonne. Difficile de mieux finir une si belle journée.
Nous avions prévu, Scott et moi, une petite excursion à MontLaurier deux ou trois jours plus tard, pour voir la fin de la piste. Nous avons dû y renoncer parce que les doigts Scott étaient restés engourdis. C'est le genre d'ennui qu'on peut avoir avec un vélo de location avec lequel on n'est pas familier. Nous avons donc décidé d'y aller mollo et deux jours plus tard, nous sommes montés tous les trois jusqu'à LacSaguay, à environ 20 kilomètres au nord. La piste est sans surprise. À la halte routière, la bouffe était très quelconque (c'est un des rares endroits au Québec où ils ne savent même pas faire une poutine). Ainsi prenait fin notre randonnée sur la piste du P'tit train du Nord. Nous avons certainement eu bien du plaisir à faire des piqueniques, de la nage et du canotage sur les lacs limpides de la Réserve faunique PapineauLabelle, mais ceci est une autre histoire. Si vous aimez le plein air et les vastes espaces inhabités, les HautesLaurentides vous attendent.
Conclusions
Quelques mots sur les noms des lieux au Québec. Beaucoup de visiteurs sont surpris par l'abondance des villages nommés en l'honneur de saints au noms bizarres qui, de toute évidence, ne sont jamais venus au Nouveau Monde. L'explication est simple : la plupart de ces villages ont été fondés par des colons il y a un siècle ou deux. À cette époque, le curé de la paroisse était souvent la seule personne qui savait lire et écrire et pour cette raison, c'est lui qui servait de représentant du gouvernement pour des questions civiles comme, par exemple, la tenue des registres pour les naissances, les mariages et les décès. Lorsqu'il fallait choisir un nom pour une nouvelle paroisse, afin d'éviter de chicanes entre les colons, le brave homme ouvrait son bréviaire et choisissait le nom du « saint du jour ». Cela explique la profusion de toponymes aux noms de saints, de vierges et de martyrs grecs et latins du Ier au IVe siècle qui, parce qu'ils sont les premiers, prennent toute la place dans le calendrier de l'Église Catholique (qui, comme la plupart des calendriers, n'a que 365 jours).
Un mot sur la bonne chère au Québec. Si ce compte rendu semble négatif, cela est surtout dû au fait que nous étions pressés. Je recommande aux cyclistes veulent bouffer autre chose que du fast food de ne pas rester sur la piste et d'aller explorer les villages tout autour. On trouve une abondance de bons restaurants dans des endroits comme SteAdèle, SteAgate, StJovite et autour du parc du MontTremblant, qui attirent pas mal de gens pour le ski l'hiver et pour le plein air et la nature le reste de l'année. Il peut être plus difficile de trouver des bons restaurants au nord du parc, mais la tâche n'est probablement pas impossible. Consultez l'excellent guide de la piste, où sont indiquées, kilomètre par kilomètre, toutes les ressources à la disposition des voyageurs. Informezvous auprès d'autres cyclistes venant en sens contraire, ou auprès des préposés des bureaux de tourisme. Bonne randonnée!
Références