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Le soir tombait sur le Sanctuaire, la chaleur et
l’effervescence de la journée laissaient place à une légère fraîcheur et au
calme. Les arènes pleines de chevaliers ou d’apprentis s’entraînant toute la
journée étaient à présent désertées. Dans le baraquement des novices, les
enfants se reposaient dans l’attente du repas. Certains essayaient de se
soigner eux-mêmes ; seuls les blessés graves étaient amenés à ce qui
tenait lieu d’infirmerie, mais cela signifiait la fin de leur chance
d’obtenir une armure, définitivement. Ils avaient été recrutés par le Sanctuaire, repérés par des
chevaliers dont l’une des principales tâches était de parcourir le globe afin
de trouver des enfants susceptibles d’être entraînés pour endosser une
armure. Une fois l’enfant reconnu, le chevalier s’arrangeait pour que
celui-ci vienne en Grèce, le mieux était qu’il soit orphelin, sinon il
fallait compter avec les parents ; pour ceux issus d’une famille pauvre
c’était relativement facile mais pour les autres… Plus d’un recruteur gémissait
de frustration lorsqu’un enfant de grand potentiel lui échappait par la
stupidité et l’étroitesse d’esprit des parents. Cependant, tous les jeunes
aspirants ne passaient pas par le Sanctuaire, nombre d’enfants arrivaient
directement sur leur lieu d’entraînement, comme guidés par leur destin.
Evidemment, se trouvaient dans l’enceinte sacrée tous ceux nés au Gynécée,
pour eux, nul autre choix, on venait les chercher à trois ans ainsi ils ne
risquaient pas de s’attacher à leur mère… en principe. C’étaient les cadets,
les autres avaient entre cinq et huit ans ; seuls de rares étaient aussi
jeunes qu’eux. Les filles étaient séparées des garçons et dormaient dans un
baraquement à l’autre bout du Domaine ainsi ils ne se rencontraient jamais,
jusqu’à ce qu’ils soient donnés à un même maître. A ce moment là non plus ils
ne se voyaient pas, les filles arborant le masque, leurs compagnons
d’entraînement ne savaient jamais à quoi elles ressemblaient. Très vite, tous ces enfants s’endurcissaient, abandonnant
l’innocence propre aux jeunes êtres à peine ouverts à la vie, comprenant
rapidement que le Sanctuaire ne supportait pas les faibles. Une compétition
féroce entre les aspirants apprentis naissait. Des amitiés ne se formaient
que rarement ; dans cette lutte de tous les jours, beaucoup préféraient
rester solitaires. De toute façon, qui pouvait dire si le nouvel ami serait
encore là le lendemain ? A la moindre défaillance - l’abandon lors d’un
exercice, le refus d’obéir - c’était l’exil, vous quittiez le service d’Athéna
avant même de l’avoir commencé. * * * Cela faisait trois semaines que Thersandros était arrivé au
Sanctuaire, il avait l’impression que cela faisait trois ans. Son corps
s’était couvert de meurtrissures, de plaies à peine cicatrisées et d’autres devenues
suintantes. Il s’était écroulé sur son lit, incapable de bouger d’avantage.
Il se demandait même comment il avait réussi à se traîner jusqu’ici.
Aujourd’hui, ils avaient dû courir toute la journée sans interruption. Un
seul mot d’ordre avait été lancé : ne jamais s’arrêter. Lorsque, enfin, le
signal de la fin de journée avait retenti, il était plus en train de ramper
qu’autre chose. Il ne savait même pas s’il arriverait à courir de nouveau un
jour, ses pieds ne se cicatriseraient jamais ! Mais il n’avait pas
abandonné, même rampant il continuait d’avancer. A chaque fois que le
désespoir l’envahissait, il repensait à sa mère et au serment qu’il lui avait
fait : il réussirait à devenir chevalier, à tout prix. Il ne savait pas ce qui était arrivé à ceux qui avaient osé
s’arrêter mais il ne les avait pas revus et ne les reverrait certainement
jamais. Comme ceux qui avaient abandonné les autres jours... Ses pieds devaient être en sang mais il n’avait même plus la
force de vérifier ou d’enlever ses chaussures. Il était persuadé que la peau
était collée à ses semelles et qu’elle s’arracherait s’il se déchaussait. * * * On allumait des flambeaux dans le grand hall du
Gynécée, illuminant les murs d’une lumière dorée, formant des ombres
mouvantes. De nombreuses tables avaient été amenées, des servantes sortaient
en courant des cuisines pour les couvrir de victuailles et de boissons. Petit
à petit, des poulets entiers apparaissaient, des poissons en gelée, des
coupes débordantes de fruits, du gibier, des pots remplis de miel, d’huile
d’olive, des pains immenses… Plus un espace ne restait libre. Des tonneaux de
vins étaient posés à terre, on mettait en perce ceux de bière. Deux Gunés
supervisaient le travail, elles harcelaient les servantes, il fallait aller
plus vite… Ils restaient encore les assiettes et les couteaux à disposer. Les
coupes n’étaient même pas encore là… mais qu’elles étaient
lentes ! ! ! Il ne restait plus beaucoup de temps ! De l’autre côté du Gynécée, la même frénésie
régnait. Des rires de femmes résonnaient. Elles étaient toutes là, toutes les
hétaïres sacrées d’Athéna se pressaient dans la salle commune. Certaines
étaient encore nues, d’autres presque prêtes. Une femme juste vêtue d’un
collier d’ambre tressait les cheveux de sa voisine, elle y mêlait des éclats
de diamant qui resplendissaient dans la chevelure sombre. Une autre fouillait
dans un coffre, elle se releva criant de bonheur en brandissant comme un
trophée le tissu grenat. Une fille déjà prête aidait son amie à draper
correctement sa tunique dorée. Deux bataillaient ensemble, tenant chacune le
bout d’une ceinture ouvragée, elles devenaient rouges et leur chignon
pourtant juste agencé menaçait de s’effondrer. Une Guné intervint et prit
d’autorité la ceinture qu’elle donna à une troisième. Les deux premières
dépitées se précipitèrent vers les coffres pour en retrouver une nouvelle. « Mesdemoiselles, plus que dix
minutes ! » Des cris d’effrois répondirent à la Guné. C’était
maintenant un véritable branle-bas de combat. Elles se pressaient autours des
miroirs pour étaler leur far. Les flacons à parfum passaient de mains en
mains. Dans la précipitation, les doigts se faisaient plus secs sur les
cheveux faisant jaillir quelques couinements de douleur. Korè était prête, elle avait revêtu un magnifique
peplos couleur lapis-lazuli, ses cheveux étaient savamment relevés et
parsemés de perles. C’était la première soirée à laquelle elle participait
depuis le départ de son fils. La vie reprenait son cours. Elle ne montrerait
pas sa détresse, elle respira profondément, sourit à sa voisine et se dirigea
vers la pièce d’où provenaient maintenant des voix masculines. Ce soir là, il y avait fête au Gynécée. * * * Thersandros ne comprenait pas très bien ce qu’il lui arrivait depuis
que les deux hommes étaient venus l’arracher à sa mère. Une fois parvenus au
Sanctuaire, ceux-ci l’avaient confié à une femme. Il avait été fasciné par
son visage, ou plutôt son absence de visage, celui-ci étant caché par un
masque argenté. Il ne savait où poser son regard, les yeux métalliques
paraissaient le dévisager. Il avait essayé de la questionner en vain. Elle le
conduisit à un baraquement et lui désigna un lit. Un lit… plutôt une
paillasse. Elle lui avait expliqué que c’était ici qu’il passerait les mois
qui suivraient avant d’être donné à un maître, s’il s’en révélait capable.
Elle le questionna. « - Sais-tu pourquoi tu es ici, Petit ? - Ma mère m’a dit que c’était pour devenir chevalier. - Ta mère ? … oui c’est vrai, tu es né au Gynécée, n’est-ce
pas ? - Oui… Ma mère sert la déesse Athéna… - Il paraît oui… » Elle ricana. « C’est ainsi qu’elles font oublier
leur infamie. J’espère que tu seras plus chanceux qu’elle… - … - Les règles ici sont très simples : fais exactement ce
qu’on te dit, ne pose pas de questions et n’arrête jamais avant qu’on te le
dise. Tu as compris ? - Oui… - Bien, alors on peut commencer. » Elle sortit du baraquement sans même vérifier s’il la suivait. Elle
marchait rapidement, passant devant plusieurs bâtiments. Il essayait de
suivre son rythme, obligé la plupart du temps à courir plutôt que marcher. Il
aurait bien aimé savoir à quoi servaient toutes ces constructions, mais il
n’osait pas lui poser la moindre question, le masque d’argent semblait fermé
à toute conversation. Brusquement elle s’arrêta et il manqua de lui tomber
entre les jambes. Une petite dizaine d’enfants étaient là, ils faisaient des
séries de pompes, leur chemise était trempée de sueur, du sang s’écoulait des
mains de certains. On entendait leur souffle haletant et quelques
gémissements qui s’échappaient involontairement de leurs lèvres. « Mille cent vingt-cinq. Mille cent vingt-six. Mille
cent… » La femme toussota pour se faire remarquer. Un homme était au
milieu des enfants, il comptait le nombre d’exercices comme on psalmodie, il
se tourna vers elle. « Talitha, chevalier d’argent du Lynx ! Que me vaut
ta visite ? - Ce n’est pas par plaisir que je viens te voir, Alkes, j’ai un
colis pour toi. » Elle désigna Thersandros d’un mouvement de la tête. Les yeux
verts de l’homme le fixèrent, durs et froids. Essayant de se soustraire à ce
regard, Thersandros tourna un peu le visage et vit un garçon blond à peine
plus âgé que lui qui le regardait avec un grand sourire. Il le reconnaissait,
il avait grandit avec lui au Gynécée. Il comprenait maintenant pourquoi il ne
l’avait plus vu depuis plusieurs mois. Thersandros lui sourit à son tour,
heureux de le revoir. L’homme appelé Alkes suivit son regard et… « Aiolia ! tu feras cent pompes de plus que les
autres. Ca t’apprendra à t’arrêter sans autorisation ! - Oui maître. » Aiolia jeta un dernier regard vers Thersandros en faisant une
mimique dépitée. « Et toi, comment t’appelles-tu ? » Thersandros sursauta au son de la voix, il avait été surpris.
Son attention était encore fixée sur Aiolia qui avait repris son
entraînement. Il semblait fatigué mais ne gémissait pas et paraissait avoir
accepté la punition sans rancœur. Thersandros répondit rapidement. « Thersandros, monsieur. - Appelle-moi Maître. Je suis Alkes, chevalier d’argent de la
Coupe. C’est auprès de moi que tu suivras ton premier entraînement. Nous
verrons s’il est utile de t’envoyer à un autre pour que tu essayes de devenir
chevalier. Le chevalier du lynx qui t’a amenée à moi à dû t’expliquer les
règles de base à respecter ? » Thersandros chercha du regard Talitha mais celle-ci n’était
déjà plus là, il ne l’avait pourtant pas vue partir. Il essaya de se
souvenir. « … Faire ce qu’on me dit… Ne jamais m’arrêter… et… ne pas
poser de questions. - Bien. Ca ira pour l’instant. Rejoins les autres et fais comme
eux. » Thersandros se précipita à côté d’Aiolia et copia sa position. « Mille cent vingt-sept. Mille cent-vingt huit. » La voix d’Alkes recommença sa mélopée comme s’il ne s’était
jamais arrêté. Thersandros essayait de garder le rythme imposé. Il entendit
un murmure à côté de lui. « Content de te voir Thers'… - Moi aussi Aio… » * * * Des rires masculins résonnaient dans le hall du Gynécée. Les
chevaliers venaient de rentrer et restaient encore debout, ils parlaient
fort, plaisantaient entre eux. Tous regardaient vers le fond de la pièce, ils
attendaient. Ils s’impatientaient. Les portes s’ouvrirent, un frémissement d’excitation parcourut
les guerriers, ils faisaient silence maintenant. Alors elles apparurent, une
à une, les hétaïres sacrées d’Athéna pénétrèrent dans le hall, dans un
cortège de tissus et de bijoux. Les couleurs chatoyantes des robes se
mêlèrent aux teintes plus sobres des vêtements masculins. Chacune était
maintenant au bras d’un homme, elles les guidaient vers les banquettes
couvertes de coussins multicolores qui entouraient les tables basses. Leur
parfum capiteux se mêlait aux arômes qui provenaient des différentes
nourritures, iodées pour les coquillages, sucrés pour les fruits et les
douceurs gorgées de miel, fortes pour le gibier, boisées pour le vin…
S’ajoutait l’odeur musquée teintée de cuir des peaux mâles. Le repas pouvait commençait. * * * Deux gardes entrèrent dans le baraquement des novices arrachant
Thersandros à ses souvenirs. Ils portaient une grande marmite. Dans un
brouhaha, tous les enfants se précipitèrent autour d’eux. Les plus forts
poussaient les autres, n’hésitant pas à frapper. Finalement, ils parvinrent à
se mettre en file indienne attendant de recevoir le bol rempli d’une bouillie
gluante et fade. La faim qui creusait leur estomac leur faisait trouver ça
presque bon. Thersandros était resté prostré, n’ayant même plus la volonté
d’aller chercher son repas. Les hommes repartirent avec la marmite vide sans
même avoir vérifier si tous avaient eu leur part. Cela faisait partie de
l’entraînement, seuls les plus forts, les plus résistants survivaient, si un
enfant se laissait mourir de faim, et bien, cela faisait un postulant de
moins à une armure. Soudain, Thersandros sentit une main se poser sur son épaule. « Hé ! Thers’, faut qu’tu manges ! - Laisse-moi Aio, j’suis trop fatigué… - Ouais, mais faut que tu manges ! J’ai réussi à avoir une part
en plus, alors mange ! » Il lui tendait un bol encore fumant. Thersandros le prit et
commença à manger, d’abord à contrecœur, mais plus il mangeait, plus il se
rendait compte qu’il était affamé. Il dévorait sa pitance lorsqu’un gamin de
sept ans apparut derrière Aiolia. C’était Meshak, une grosse brute, le genre
de gosse qui se plait à terroriser les plus jeunes. Il avait essayé avec eux
mais n’avait pas encore réussi. D’après ce que Thersandros avait compris,
Aiolia et lui s’étaient battus avant son arrivée mais le combat avait été
interrompu sans qu’un vainqueur ne soit déclaré. Quant à lui, Thersandros, il
l’ignorait simplement ce qui avait le don de provoquer la colère de Meshak.
Ce dernier commença. « Eh Aiolia ! Thersandros sait pas s’démerder tout
seul ? Faut que tu t’occupes de lui ? Fais gaffe, il va y prendre
goût… quand il ira aux toilettes, y te d’mand’ra d’le torcher ! » Plusieurs rires éclatèrent, Meshak se rengorgeait, fier de son
intervention. « Ta gueule, Meshak ! » C’était Aiolia qui venait de répondre. Thersandros se demandait
ce qu’il avait bien pu faire à Meshak pour que celui-ci le cherche sans
arrêt. Il réagit comme il l’avait toujours fait face à des personnes agressives,
il se tut et attendit. Il espérait que Meshak finisse par s’ennuyer et aille
harceler un autre garçon. Il continuait de manger en le regardant. Meshak s’énervait de plus en plus. A quoi il jouait ce
morveux ? Il restait là, planté, à le regarder, il était trop con pour
réagir ou quoi ? N’y tenant plus, il envoya un coup de poing dans le bol, le
projetant à plusieurs mètres, répandant le reste de bouillie à terre. Aiolia
se précipita vers Meshak, mais Thersandros l’en empêcha. Il ne voulait pas
qu’il se batte, il était sûr qu’Aio pouvait gagner contre cette grosse brute
mais il pouvait être blessé. S’il était blessé, il devrait partir, s’il
partait, lui, Thersandros, serait tout seul. Ça, il ne le voulait pas. Aio
était son seul ami, le seul qui lui rappelait le Gynécée, le seul qui le
rattachait à sa mère. Meshak continua. « Ben qu’est-ce que t’as ? T’es trop con pour venir
te battre ? C’est vrai que vous venez du Gynécée… tu sais ce que les
gardes disent de ceux qui viennent de là-bas ? Que vous êtes tous des
bâtards ! » Thersandros ne savait pas ce qu’était un bâtard, mais ça
n’avait pas l’air d’être un compliment… Aiolia s’énervait de plus en
plus : « Ta gueule, Meshak, arrête ! - Quoi ? Pourquoi ? Avec de la chance, quand je
s’rais chevalier j’pourrais la niquer ta mère ! Enfin, la tienne ou
celle de Thersandros, elle doit être bien foutue à poil ! Si ce que les
gardes disent est vrai, les femmes du Gynécée, c’est des vraies
salopes qui aiment la… » Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Il venait d’être
percuté par quelque chose. Il ne savait pas ce que c’était mais ça l’avait
propulsé à plusieurs pas de l’endroit où il s’était trouvé une fraction de
seconde avant. Et ça lui avait provoqué une douleur terrible dans l’estomac.
Il releva les yeux en nettoyant le sang qui coulait de sa bouche du dos de la
main et vit Thersandros, debout, le poing encore serré devant lui, les
mâchoires crispées, le visage blême. Il était nimbé d’une lumière dorée, des
vagues furieuses aux crêtes pourpres semblaient s’en échapper. Ce n’était pas
possible, ce n’était pas lui ! Tous les enfants présents savaient ce que
cela signifiait, il avait réveillé sa cosmo-énergie. Même si elle était
encore faible, elle rendait Thersandros dangereux. Meshak devait partir s’il
voulait rester en vie. Thersandros écumait de rage, il essayait de se
précipiter vers Meshak mais était retenu par Aiolia. Meshak, toujours à
terre, reculait, regardait l’enfant furieux avec peur. Ce dernier le
dévisageait avec haine : « Ne parle… plus jamais… de… ma mère. - Ok ok, c’était juste pour rire, une plaisanterie… c’est
tout. » Il se relevait péniblement et s’éloigna. Il entendit un
« connard » lancé par Aiolia. Il était humilié, maintenant il ne pouvait
rien faire, mais un jour… il n’en avait pas fini avec eux. Thersandros se rassit sur son lit. Aiolia s’assit sur le sien
juste à côté, il ne cessait de grommeler : « Non mais quel con ce Meshak, pour qui il s’prend !
Et sa mère à ce connard ? On lui a demandé ce qu’elle faisait sa mère…
sale con… Eh Thers’, tu m’avais jamais
dit que t’avais une cosmo-énergie ! Moi aussi, j’ai réussi à la
réveiller ! Tu l’avais déjà fait avant ? Moi, deux fois… En fait,
une fois mais la deuxième j’étais pas loin… Je supporte pas les cons dans son
genre… Et ton coup de poing ! Il a vraiment eu peur l’autre connard…
C’était pendant un exercice, j’étais crevé, j’avais mal, j’allais abandonner
et boum, mon cosmos s’est éveillé... Ta mère, c’est une salope… Connard ! ! !
D’où qu’il la connaît ma mère ?… Je peux te dire qu’Alkes il était
impressionné... En plus t’as vu sa gueule, c’est sûr, sa mère à lui doit être
moche à faire peur… Il paraît que c’est pas souvent qu’on réveille une
cosmo-énergie à notre âge… C’est pas à l’autre con que ça arriverait… Et toi
Thers' qu’est ce que… Eh Thers' ! ! ! Tu
m’écoutes ? » Thersandros ne l’écoutait plus. Il avait enfin eu le courage
d’enlever ses chaussures et ça faisait un mal de chien. Restait le plus
délicat : les chaussettes. Elles étaient devenues brunâtres, maculées
par la saleté et le sang séché. Il les enlevait doucement mais le sang
semblait les coller à la peau, s’il tirait encore, il se remettrait à
saigner. Aiolia avait terminé sa litanie quand il vit le peu d’intérêt que
lui portait Thersandros. Il décida de l’aider. Ils mouillèrent la laine pour
décoller le sang de la peau. Délicatement, centimètre par centimètre, ils
réussirent à retirer complètement les chaussettes puis ils lavèrent les
plaies à l’eau. Quand ils eurent fini, Thersandros aida Aiolia à soigner les
blessures qu’il s’était faites dans le dos. Il était tombé en courant et
avait dévalé une pente caillouteuse, ce qui l’avait blessé sur presque tout
le corps. Thersandros nettoya les blessures qu’Aiolia ne pouvait atteindre. A ce moment-là, ils comprirent avec une acuité nouvelle ce que
leur amitié leur faisait gagner. Contrairement à ce que presque tous les
autres enfants pensaient, on ne survivait pas en restant seul. Ce n’était pas
faire preuve de faiblesse que de s’aider, au contraire, c’était augmenter ses
chances de survie. Cette amitié était leur force. Ce qui les ferait vivre. Ils se couchèrent ce soir-là plus heureux que depuis des jours.
Malgré la souffrance, la fatigue et la faim, l’espoir demeurait. Aussi
longtemps que durerait leur amitié, ils existeraient. * * * La soirée était bien entamée au Gynécée. Le vin et la bière
avaient rempli leur office, désormais toute pudeur s’était envolée. Les corps
alanguis sur la soie des coussins se frôlaient, les mains caressaient
indifféremment la soie des peplos ou de la peau. Quelques femmes se
retrouvaient déjà parées de leurs seuls bijoux, vermeil posé sur nacre
vivante. Une blonde dégrapha le haut de sa robe, dévoilant sa poitrine,
l’homme brun à ses côtés remplit sa coupe de vin, la déversa sur les seins
d’albâtre et de la langue suivit les coulées pourpres… A côté, une rousse
pétillante prit un grain de raisin dans sa bouche, elle se pencha vers sa
voisine et fit éclater le fruit sur son ventre frémissant. Elle tendit la
main, agrippa les cheveux du chevalier qui les regardait et le fit se pencher
pour qu’il récolte la pulpe du raisin avec ses lèvres, leurs langues se
rencontrèrent au niveau du nombril… Des scènes similaires se déroulaient dans toute la pièce. Les
corps se mêlaient. Des gémissements de plaisir montaient dans l’air du soir,
répondaient aux souffles haletants. La force mâle soumettait la délicatesse
féminine. Leur virilité triompherait ce soir. Korè vidait une nouvelle coupe de vin, le liquide coula de la
commissure des lèvres sur ses seins. Un homme aux cheveux verts se pencha et
lapa la boisson. Sa langue insista sur leurs pointes. Elle frissonna
légèrement en se cambrant. Elle se sentait nauséeuse. Elle avait mal, tout
son corps souffrait. La douleur qu’elle pensait atténuée venait de se
réveiller avec vigueur. Elle avait reconnu la silhouette à l’autre bout de la
pièce, elle avait espéré un court instant s’être trompée mais lorsqu’elle
entendit son nom, Xerxès, elle sut que c’était bien lui. C’était l’un des
deux chevaliers qui était venu chercher son fils, son Thersandros, sa raison
de vivre... Elle voulait être seule pour pleurer, elle voulait pouvoir se
griffer le visage et hurler sa peine… Elle serra les dents, retint ses larmes
et noua les jambes autour des hanches de l’homme qui était maintenant couché
sur elle. Elle voulait le sentir profondément en elle, elle lui griffa le dos
pour l’inciter à la prendre de toutes ses forces... Qu’il la fasse
jouir ! Qu’il la fasse oublier !… Puis, la passion se
consuma, les appétits se firent moins voraces. Les gestes devenaient plus
lents, les mains plus lourdes… Les corps alanguis sombraient dans le sommeil… La nuit était terminée. Fin du chapitre deux. |
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