Chapitre 2. De sang et de Sueur…

 

 

Le soir tombait sur le Sanctuaire, la chaleur et l’effervescence de la journée laissaient place à une légère fraîcheur et au calme. Les arènes pleines de chevaliers ou d’apprentis s’entraînant toute la journée étaient à présent désertées. Dans le baraquement des novices, les enfants se reposaient dans l’attente du repas. Certains essayaient de se soigner eux-mêmes ; seuls les blessés graves étaient amenés à ce qui tenait lieu d’infirmerie, mais cela signifiait la fin de leur chance d’obtenir une armure, définitivement.

Ils avaient été recrutés par le Sanctuaire, repérés par des chevaliers dont l’une des principales tâches était de parcourir le globe afin de trouver des enfants susceptibles d’être entraînés pour endosser une armure. Une fois l’enfant reconnu, le chevalier s’arrangeait pour que celui-ci vienne en Grèce, le mieux était qu’il soit orphelin, sinon il fallait compter avec les parents ; pour ceux issus d’une famille pauvre c’était relativement facile mais pour les autres… Plus d’un recruteur gémissait de frustration lorsqu’un enfant de grand potentiel lui échappait par la stupidité et l’étroitesse d’esprit des parents. Cependant, tous les jeunes aspirants ne passaient pas par le Sanctuaire, nombre d’enfants arrivaient directement sur leur lieu d’entraînement, comme guidés par leur destin. Evidemment, se trouvaient dans l’enceinte sacrée tous ceux nés au Gynécée, pour eux, nul autre choix, on venait les chercher à trois ans ainsi ils ne risquaient pas de s’attacher à leur mère… en principe. C’étaient les cadets, les autres avaient entre cinq et huit ans ; seuls de rares étaient aussi jeunes qu’eux.

Les filles étaient séparées des garçons et dormaient dans un baraquement à l’autre bout du Domaine ainsi ils ne se rencontraient jamais, jusqu’à ce qu’ils soient donnés à un même maître. A ce moment là non plus ils ne se voyaient pas, les filles arborant le masque, leurs compagnons d’entraînement ne savaient jamais à quoi elles ressemblaient.

Très vite, tous ces enfants s’endurcissaient, abandonnant l’innocence propre aux jeunes êtres à peine ouverts à la vie, comprenant rapidement que le Sanctuaire ne supportait pas les faibles. Une compétition féroce entre les aspirants apprentis naissait. Des amitiés ne se formaient que rarement ; dans cette lutte de tous les jours, beaucoup préféraient rester solitaires. De toute façon, qui pouvait dire si le nouvel ami serait encore là le lendemain ? A la moindre défaillance - l’abandon lors d’un exercice, le refus d’obéir - c’était l’exil, vous quittiez le service d’Athéna avant même de l’avoir commencé.

 

*  *

*

 

Cela faisait trois semaines que Thersandros était arrivé au Sanctuaire, il avait l’impression que cela faisait trois ans. Son corps s’était couvert de meurtrissures, de plaies à peine cicatrisées et d’autres devenues suintantes.

Il s’était écroulé sur son lit, incapable de bouger d’avantage. Il se demandait même comment il avait réussi à se traîner jusqu’ici. Aujourd’hui, ils avaient dû courir toute la journée sans interruption. Un seul mot d’ordre avait été lancé : ne jamais s’arrêter. Lorsque, enfin, le signal de la fin de journée avait retenti, il était plus en train de ramper qu’autre chose. Il ne savait même pas s’il arriverait à courir de nouveau un jour, ses pieds ne se cicatriseraient jamais ! Mais il n’avait pas abandonné, même rampant il continuait d’avancer. A chaque fois que le désespoir l’envahissait, il repensait à sa mère et au serment qu’il lui avait fait : il réussirait à devenir chevalier, à tout prix.

Il ne savait pas ce qui était arrivé à ceux qui avaient osé s’arrêter mais il ne les avait pas revus et ne les reverrait certainement jamais. Comme ceux qui avaient abandonné les autres jours...

Ses pieds devaient être en sang mais il n’avait même plus la force de vérifier ou d’enlever ses chaussures. Il était persuadé que la peau était collée à ses semelles et qu’elle s’arracherait s’il se déchaussait.

 

*  *

*

 

On allumait des flambeaux dans le grand hall du Gynécée, illuminant les murs d’une lumière dorée, formant des ombres mouvantes. De nombreuses tables avaient été amenées, des servantes sortaient en courant des cuisines pour les couvrir de victuailles et de boissons. Petit à petit, des poulets entiers apparaissaient, des poissons en gelée, des coupes débordantes de fruits, du gibier, des pots remplis de miel, d’huile d’olive, des pains immenses… Plus un espace ne restait libre. Des tonneaux de vins étaient posés à terre, on mettait en perce ceux de bière. Deux Gunés supervisaient le travail, elles harcelaient les servantes, il fallait aller plus vite… Ils restaient encore les assiettes et les couteaux à disposer. Les coupes n’étaient même pas encore là… mais qu’elles étaient lentes ! ! ! Il ne restait plus beaucoup de temps !

De l’autre côté du Gynécée, la même frénésie régnait. Des rires de femmes résonnaient. Elles étaient toutes là, toutes les hétaïres sacrées d’Athéna se pressaient dans la salle commune. Certaines étaient encore nues, d’autres presque prêtes. Une femme juste vêtue d’un collier d’ambre tressait les cheveux de sa voisine, elle y mêlait des éclats de diamant qui resplendissaient dans la chevelure sombre. Une autre fouillait dans un coffre, elle se releva criant de bonheur en brandissant comme un trophée le tissu grenat. Une fille déjà prête aidait son amie à draper correctement sa tunique dorée. Deux bataillaient ensemble, tenant chacune le bout d’une ceinture ouvragée, elles devenaient rouges et leur chignon pourtant juste agencé menaçait de s’effondrer. Une Guné intervint et prit d’autorité la ceinture qu’elle donna à une troisième. Les deux premières dépitées se précipitèrent vers les coffres pour en retrouver une nouvelle.

 

« Mesdemoiselles, plus que dix minutes ! »

 

Des cris d’effrois répondirent à la Guné. C’était maintenant un véritable branle-bas de combat. Elles se pressaient autours des miroirs pour étaler leur far. Les flacons à parfum passaient de mains en mains. Dans la précipitation, les doigts se faisaient plus secs sur les cheveux faisant jaillir quelques couinements de douleur.

Korè était prête, elle avait revêtu un magnifique peplos couleur lapis-lazuli, ses cheveux étaient savamment relevés et parsemés de perles. C’était la première soirée à laquelle elle participait depuis le départ de son fils. La vie reprenait son cours. Elle ne montrerait pas sa détresse, elle respira profondément, sourit à sa voisine et se dirigea vers la pièce d’où provenaient maintenant des voix masculines.

 

Ce soir là, il y avait fête au Gynécée.

 

*  *

*

 

Thersandros ne comprenait pas très bien ce qu’il lui arrivait depuis que les deux hommes étaient venus l’arracher à sa mère. Une fois parvenus au Sanctuaire, ceux-ci l’avaient confié à une femme. Il avait été fasciné par son visage, ou plutôt son absence de visage, celui-ci étant caché par un masque argenté. Il ne savait où poser son regard, les yeux métalliques paraissaient le dévisager. Il avait essayé de la questionner en vain. Elle le conduisit à un baraquement et lui désigna un lit. Un lit… plutôt une paillasse. Elle lui avait expliqué que c’était ici qu’il passerait les mois qui suivraient avant d’être donné à un maître, s’il s’en révélait capable. Elle le questionna.

 

« - Sais-tu pourquoi tu es ici, Petit ?

- Ma mère m’a dit que c’était pour devenir chevalier.

- Ta mère ? … oui c’est vrai, tu es né au Gynécée, n’est-ce pas ?

- Oui… Ma mère sert la déesse Athéna…

- Il paraît oui… »

Elle ricana.

 « C’est ainsi qu’elles font oublier leur infamie. J’espère que tu seras plus chanceux qu’elle…

- …

- Les règles ici sont très simples : fais exactement ce qu’on te dit, ne pose pas de questions et n’arrête jamais avant qu’on te le dise.  Tu as compris ?

- Oui…

- Bien, alors on peut commencer. »

 

Elle sortit du baraquement sans même vérifier s’il la suivait. Elle marchait rapidement, passant devant plusieurs bâtiments. Il essayait de suivre son rythme, obligé la plupart du temps à courir plutôt que marcher. Il aurait bien aimé savoir à quoi servaient toutes ces constructions, mais il n’osait pas lui poser la moindre question, le masque d’argent semblait fermé à toute conversation. Brusquement elle s’arrêta et il manqua de lui tomber entre les jambes. Une petite dizaine d’enfants étaient là, ils faisaient des séries de pompes, leur chemise était trempée de sueur, du sang s’écoulait des mains de certains. On entendait leur souffle haletant et quelques gémissements qui s’échappaient involontairement de leurs lèvres.

 

« Mille cent vingt-cinq. Mille cent vingt-six. Mille cent… »

 

La femme toussota pour se faire remarquer. Un homme était au milieu des enfants, il comptait le nombre d’exercices comme on psalmodie, il se tourna vers elle.

 

« Talitha, chevalier d’argent du Lynx ! Que me vaut ta visite ?

- Ce n’est pas par plaisir que je viens te voir, Alkes, j’ai un colis pour toi. »

 

Elle désigna Thersandros d’un mouvement de la tête. Les yeux verts de l’homme le fixèrent, durs et froids. Essayant de se soustraire à ce regard, Thersandros tourna un peu le visage et vit un garçon blond à peine plus âgé que lui qui le regardait avec un grand sourire. Il le reconnaissait, il avait grandit avec lui au Gynécée. Il comprenait maintenant pourquoi il ne l’avait plus vu depuis plusieurs mois. Thersandros lui sourit à son tour, heureux de le revoir. L’homme appelé Alkes suivit son regard et…

 

« Aiolia ! tu feras cent pompes de plus que les autres. Ca t’apprendra à t’arrêter sans autorisation !

- Oui maître. »

 

Aiolia jeta un dernier regard vers Thersandros en faisant une mimique dépitée.

 

« Et toi, comment t’appelles-tu ? »

 

Thersandros sursauta au son de la voix, il avait été surpris. Son attention était encore fixée sur Aiolia qui avait repris son entraînement. Il semblait fatigué mais ne gémissait pas et paraissait avoir accepté la punition sans rancœur. Thersandros répondit rapidement.

 

« Thersandros, monsieur.

- Appelle-moi Maître. Je suis Alkes, chevalier d’argent de la Coupe. C’est auprès de moi que tu suivras ton premier entraînement. Nous verrons s’il est utile de t’envoyer à un autre pour que tu essayes de devenir chevalier. Le chevalier du lynx qui t’a amenée à moi à dû t’expliquer les règles de base à respecter ? »

Thersandros chercha du regard Talitha mais celle-ci n’était déjà plus là, il ne l’avait pourtant pas vue partir. Il essaya de se souvenir.

 

« … Faire ce qu’on me dit… Ne jamais m’arrêter… et… ne pas poser de questions.

- Bien. Ca ira pour l’instant. Rejoins les autres et fais comme eux. »

 

Thersandros se précipita à côté d’Aiolia et copia sa position.

 

« Mille cent vingt-sept. Mille cent-vingt huit. »

 

La voix d’Alkes recommença sa mélopée comme s’il ne s’était jamais arrêté. Thersandros essayait de garder le rythme imposé. Il entendit un murmure à côté de lui.

 

« Content de te voir Thers'…

- Moi aussi Aio… »

 

*  *

*

 

Des rires masculins résonnaient dans le hall du Gynécée. Les chevaliers venaient de rentrer et restaient encore debout, ils parlaient fort, plaisantaient entre eux. Tous regardaient vers le fond de la pièce, ils attendaient. Ils s’impatientaient.

Les portes s’ouvrirent, un frémissement d’excitation parcourut les guerriers, ils faisaient silence maintenant. Alors elles apparurent, une à une, les hétaïres sacrées d’Athéna pénétrèrent dans le hall, dans un cortège de tissus et de bijoux. Les couleurs chatoyantes des robes se mêlèrent aux teintes plus sobres des vêtements masculins. Chacune était maintenant au bras d’un homme, elles les guidaient vers les banquettes couvertes de coussins multicolores qui entouraient les tables basses. Leur parfum capiteux se mêlait aux arômes qui provenaient des différentes nourritures, iodées pour les coquillages, sucrés pour les fruits et les douceurs gorgées de miel, fortes pour le gibier, boisées pour le vin… S’ajoutait l’odeur musquée teintée de cuir des peaux mâles. 

 

Le repas pouvait commençait.

 

*  *

*

 

Deux gardes entrèrent dans le baraquement des novices arrachant Thersandros à ses souvenirs. Ils portaient une grande marmite. Dans un brouhaha, tous les enfants se précipitèrent autour d’eux. Les plus forts poussaient les autres, n’hésitant pas à frapper. Finalement, ils parvinrent à se mettre en file indienne attendant de recevoir le bol rempli d’une bouillie gluante et fade. La faim qui creusait leur estomac leur faisait trouver ça presque bon. Thersandros était resté prostré, n’ayant même plus la volonté d’aller chercher son repas. Les hommes repartirent avec la marmite vide sans même avoir vérifier si tous avaient eu leur part. Cela faisait partie de l’entraînement, seuls les plus forts, les plus résistants survivaient, si un enfant se laissait mourir de faim, et bien, cela faisait un postulant de moins à une armure.

 

Soudain, Thersandros sentit une main se poser sur son épaule.

 

« Hé ! Thers’, faut qu’tu manges !

- Laisse-moi Aio, j’suis trop fatigué…

- Ouais, mais faut que tu manges ! J’ai réussi à avoir une part en plus, alors mange ! »

 

Il lui tendait un bol encore fumant. Thersandros le prit et commença à manger, d’abord à contrecœur, mais plus il mangeait, plus il se rendait compte qu’il était affamé. Il dévorait sa pitance lorsqu’un gamin de sept ans apparut derrière Aiolia. C’était Meshak, une grosse brute, le genre de gosse qui se plait à terroriser les plus jeunes. Il avait essayé avec eux mais n’avait pas encore réussi. D’après ce que Thersandros avait compris, Aiolia et lui s’étaient battus avant son arrivée mais le combat avait été interrompu sans qu’un vainqueur ne soit déclaré. Quant à lui, Thersandros, il l’ignorait simplement ce qui avait le don de provoquer la colère de Meshak. Ce dernier commença.

 

« Eh Aiolia ! Thersandros sait pas s’démerder tout seul ? Faut que tu t’occupes de lui ? Fais gaffe, il va y prendre goût… quand il ira aux toilettes, y te d’mand’ra d’le torcher ! »

 

Plusieurs rires éclatèrent, Meshak se rengorgeait, fier de son intervention.

 

« Ta gueule, Meshak ! »

 

C’était Aiolia qui venait de répondre. Thersandros se demandait ce qu’il avait bien pu faire à Meshak pour que celui-ci le cherche sans arrêt. Il réagit comme il l’avait toujours fait face à des personnes agressives, il se tut et attendit. Il espérait que Meshak finisse par s’ennuyer et aille harceler un autre garçon. Il continuait de manger en le regardant.

 

Meshak s’énervait de plus en plus. A quoi il jouait ce morveux ? Il restait là, planté, à le regarder, il était trop con pour réagir ou quoi ?

 

N’y tenant plus, il envoya un coup de poing dans le bol, le projetant à plusieurs mètres, répandant le reste de bouillie à terre. Aiolia se précipita vers Meshak, mais Thersandros l’en empêcha. Il ne voulait pas qu’il se batte, il était sûr qu’Aio pouvait gagner contre cette grosse brute mais il pouvait être blessé. S’il était blessé, il devrait partir, s’il partait, lui, Thersandros, serait tout seul. Ça, il ne le voulait pas. Aio était son seul ami, le seul qui lui rappelait le Gynécée, le seul qui le rattachait à sa mère.

 

Meshak continua.

 

« Ben qu’est-ce que t’as ? T’es trop con pour venir te battre ? C’est vrai que vous venez du Gynécée… tu sais ce que les gardes disent de ceux qui viennent de là-bas ? Que vous êtes tous des bâtards ! »

 

Thersandros ne savait pas ce qu’était un bâtard, mais ça n’avait pas l’air d’être un compliment… Aiolia s’énervait de plus en plus :

 

« Ta gueule, Meshak, arrête !  

- Quoi ? Pourquoi ? Avec de la chance, quand je s’rais chevalier j’pourrais la niquer ta mère ! Enfin, la tienne ou celle de Thersandros, elle doit être bien foutue à poil ! Si ce que les gardes disent est vrai, les femmes du Gynécée, c’est des vraies salopes qui aiment la… »

 

Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Il venait d’être percuté par quelque chose. Il ne savait pas ce que c’était mais ça l’avait propulsé à plusieurs pas de l’endroit où il s’était trouvé une fraction de seconde avant. Et ça lui avait provoqué une douleur terrible dans l’estomac. Il releva les yeux en nettoyant le sang qui coulait de sa bouche du dos de la main et vit Thersandros, debout, le poing encore serré devant lui, les mâchoires crispées, le visage blême. Il était nimbé d’une lumière dorée, des vagues furieuses aux crêtes pourpres semblaient s’en échapper. Ce n’était pas possible, ce n’était pas lui ! Tous les enfants présents savaient ce que cela signifiait, il avait réveillé sa cosmo-énergie. Même si elle était encore faible, elle rendait Thersandros dangereux. Meshak devait partir s’il voulait rester en vie. Thersandros écumait de rage, il essayait de se précipiter vers Meshak mais était retenu par Aiolia. Meshak, toujours à terre, reculait, regardait l’enfant furieux avec peur. Ce dernier le dévisageait avec haine :

 

« Ne parle… plus jamais… de… ma mère.

- Ok ok, c’était juste pour rire, une plaisanterie… c’est tout. »

 

Il se relevait péniblement et s’éloigna. Il entendit un « connard » lancé par Aiolia. Il était humilié, maintenant il ne pouvait rien faire, mais un jour… il n’en avait pas fini avec eux.

 

Thersandros se rassit sur son lit. Aiolia s’assit sur le sien juste à côté, il ne cessait de grommeler :

 

« Non mais quel con ce Meshak, pour qui il s’prend ! Et sa mère à ce connard ? On lui a demandé ce qu’elle faisait sa mère… sale con…  Eh Thers’, tu m’avais jamais dit que t’avais une cosmo-énergie ! Moi aussi, j’ai réussi à la réveiller ! Tu l’avais déjà fait avant ? Moi, deux fois… En fait, une fois mais la deuxième j’étais pas loin… Je supporte pas les cons dans son genre… Et ton coup de poing ! Il a vraiment eu peur l’autre connard… C’était pendant un exercice, j’étais crevé, j’avais mal, j’allais abandonner et boum, mon cosmos s’est éveillé... Ta mère, c’est une salope… Connard ! ! ! D’où qu’il la connaît ma mère ?… Je peux te dire qu’Alkes il était impressionné... En plus t’as vu sa gueule, c’est sûr, sa mère à lui doit être moche à faire peur… Il paraît que c’est pas souvent qu’on réveille une cosmo-énergie à notre âge… C’est pas à l’autre con que ça arriverait… Et toi Thers' qu’est ce que… Eh Thers' ! ! ! Tu m’écoutes ? »

 

Thersandros ne l’écoutait plus. Il avait enfin eu le courage d’enlever ses chaussures et ça faisait un mal de chien. Restait le plus délicat : les chaussettes. Elles étaient devenues brunâtres, maculées par la saleté et le sang séché. Il les enlevait doucement mais le sang semblait les coller à la peau, s’il tirait encore, il se remettrait à saigner. Aiolia avait terminé sa litanie quand il vit le peu d’intérêt que lui portait Thersandros. Il décida de l’aider. Ils mouillèrent la laine pour décoller le sang de la peau. Délicatement, centimètre par centimètre, ils réussirent à retirer complètement les chaussettes puis ils lavèrent les plaies à l’eau. Quand ils eurent fini, Thersandros aida Aiolia à soigner les blessures qu’il s’était faites dans le dos. Il était tombé en courant et avait dévalé une pente caillouteuse, ce qui l’avait blessé sur presque tout le corps. Thersandros nettoya les blessures qu’Aiolia ne pouvait atteindre.

A ce moment-là, ils comprirent avec une acuité nouvelle ce que leur amitié leur faisait gagner. Contrairement à ce que presque tous les autres enfants pensaient, on ne survivait pas en restant seul. Ce n’était pas faire preuve de faiblesse que de s’aider, au contraire, c’était augmenter ses chances de survie. Cette amitié était leur force. Ce qui les ferait vivre.

Ils se couchèrent ce soir-là plus heureux que depuis des jours. Malgré la souffrance, la fatigue et la faim, l’espoir demeurait. Aussi longtemps que durerait leur amitié, ils existeraient. 

 

*  *

*

 

 

La soirée était bien entamée au Gynécée. Le vin et la bière avaient rempli leur office, désormais toute pudeur s’était envolée. Les corps alanguis sur la soie des coussins se frôlaient, les mains caressaient indifféremment la soie des peplos ou de la peau. Quelques femmes se retrouvaient déjà parées de leurs seuls bijoux, vermeil posé sur nacre vivante.

Une blonde dégrapha le haut de sa robe, dévoilant sa poitrine, l’homme brun à ses côtés remplit sa coupe de vin, la déversa sur les seins d’albâtre et de la langue suivit les coulées pourpres… A côté, une rousse pétillante prit un grain de raisin dans sa bouche, elle se pencha vers sa voisine et fit éclater le fruit sur son ventre frémissant. Elle tendit la main, agrippa les cheveux du chevalier qui les regardait et le fit se pencher pour qu’il récolte la pulpe du raisin avec ses lèvres, leurs langues se rencontrèrent au niveau du nombril…

Des scènes similaires se déroulaient dans toute la pièce. Les corps se mêlaient. Des gémissements de plaisir montaient dans l’air du soir, répondaient aux souffles haletants. La force mâle soumettait la délicatesse féminine. Leur virilité triompherait ce soir.

 

Korè vidait une nouvelle coupe de vin, le liquide coula de la commissure des lèvres sur ses seins. Un homme aux cheveux verts se pencha et lapa la boisson. Sa langue insista sur leurs pointes. Elle frissonna légèrement en se cambrant. Elle se sentait nauséeuse. Elle avait mal, tout son corps souffrait. La douleur qu’elle pensait atténuée venait de se réveiller avec vigueur. Elle avait reconnu la silhouette à l’autre bout de la pièce, elle avait espéré un court instant s’être trompée mais lorsqu’elle entendit son nom, Xerxès, elle sut que c’était bien lui. C’était l’un des deux chevaliers qui était venu chercher son fils, son Thersandros, sa raison de vivre... Elle voulait être seule pour pleurer, elle voulait pouvoir se griffer le visage et hurler sa peine… Elle serra les dents, retint ses larmes et noua les jambes autour des hanches de l’homme qui était maintenant couché sur elle. Elle voulait le sentir profondément en elle, elle lui griffa le dos pour l’inciter à la prendre de toutes ses forces... Qu’il la fasse jouir ! Qu’il la fasse oublier !…

 

 Puis, la passion se consuma, les appétits se firent moins voraces. Les gestes devenaient plus lents, les mains plus lourdes… Les corps alanguis sombraient dans le sommeil…

 

La nuit était terminée.

 

Fin du chapitre deux.

 

 

Chapitre 1

 

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