Chapitre 3.  Tristes Départs…

 

           

Un éclair déchira le ciel, illuminant brutalement le paysage d’une lueur blafarde. Il pleuvait déjà depuis deux semaines, une pluie grasse et glaciale. Chaque goutte lacérait le sol maintenant meurtri. La terre révélait ses odeurs. Celle de l’herbe gorgée d’eau était d’autant plus suffocante qu’elle se mêlait à celle des feuilles qui pourrissaient sous la poussée des flots. Des rigoles se formaient et filaient le long de la terre du Sanctuaire grossissant à chaque recoupement, formant parfois des flaques stagnantes et boueuses. Le vent mugissait, cherchant à tout arracher sur son passage. Le tonnerre gronda soudainement, une longue plainte sourde.

 

         Les deux enfants couraient, pressés d’échapper aux éléments déchaînés. Deux silhouettes dans l’air sombre de ce jour qui s’était levé pour rien. La pluie cinglait leur visage et leurs vêtements de laine imbibés d’eau pesaient maintenant le triple sur leurs épaules. Ils avançaient presque de mémoire, l’obscurité régnait, seul un éclair illuminait le décor de temps en temps. L’un des enfants trébucha, tomba dans la boue et se releva aussitôt. Qu’importe s’il était sale, un retard serait bien plus grave.

 

         Ils couraient tête basse, ils n’étaient plus trop loin de leur but, les arènes du Sanctuaire. La silhouette massive du bâtiment se profilait maintenant devant eux. Pierres grises sur ciel anthracite. Tout à coup, un des deux garçons percuta quelque chose de plein fouet, quelque chose ou plutôt quelqu’un. Dans un glapissement de frayeur, il tomba à la renverse sous le choc et se retrouva assis dans une flaque. Il regarda l’obstacle qui avait surgi de nul part. La pluie lui coulant sur le visage et le manque de lumière ne lui permettaient pas d’apercevoir les traits de celui qu’il avait heurté. Soudain, un éclair illumina la scène dans un bruit électrique, révélant l’homme qui lui faisait face. C’était un jeune homme, encore un adolescent, l’air sévère et grave. Il portait ce qui semblait être une tenue d’entraînement, un plastron, des épaulettes, une ceinture et des brassards en cuir sur un pantalon et une tunique d’épais coton. Ses cheveux courts dégoulinant d’eau ne semblaient ni clairs ni foncés, son regard était profond et fixé sur l’enfant qui se relevait péniblement.

 

« Excusez-moi, M’sieur ! J’vous avais pas vu, vrai de vrai ! »

 

L’homme le regardait fixement sans mot dire, il se dressait toujours sur son passage…

 

« S’il vous plait, M’sieur ! Laissez-moi passer, j’vais être en r’tard… »

 

L’adolescent parut émerger de ses pensées et fit un pas de côté, libérant le passage à l’enfant. Ce dernier rejoignit en vitesse son camarade qui avait assisté à toute la scène en silence.

 

« T’as eu d’la chance, Aio, on aurait été mal s’il nous avait retenus… Allez, faut s’dépêcher maintenant si on veut arriver avant que ça ne commence ! »

 

Seul un œil attentif aurait pu apercevoir le léger sursaut qu’eut l’homme en entendant le nom de l’enfant.

 

« Petit ! »

 

Aiolia se retourna vers la silhouette, de nouveau fondue dans l’obscurité.

 

« Oui, M’sieur ?

- Quel est ton nom, Petit ?

- Aiolia, M’sieur… Pourquoi, M’sieur ? Vous allez le dire à maître Alkes ? »

 

L’homme avait replongé dans ses pensées, les yeux vissés sur l’enfant.

 

« M’sieur ? Vous allez pas l’dire à maître Alkes, hein ? Sinon, je vais être puni… s’il vous plait, M’sieur...

- Non… non. Je ne dirai rien à ton maître. Allez, file maintenant ! »

 

Les deux enfants n’attendirent pas un deuxième ordre et partirent en vitesse vers les arènes. L’adolescent les regardait courir, indifférent à la pluie qui ruisselait sur son corps.

 

« Et bien, ‘Ioros ? Tu comptes nous faire rester sous la pluie toute la journée ? »

 

La personne qui prononça ces paroles avait assisté à toute la scène mais n’avait pas jugé bon d’intervenir. S’il était habillé de la même façon que le premier et semblait sensiblement du même âge, il était plus grand et plus fin, il avait les cheveux longs et vraisemblablement foncés. Il accompagnait celui qu’il venait d’appeler ‘Ioros jusqu’aux temples des chevaliers d’or mais ce dernier semblait l’avoir complètement oublié.

 

« Cet enfant, Saga… ça ne peut pas être un hasard…

- Qu’est-ce qui ne peut être un hasard ?

- Tu l’as vu ? Sa silhouette, ses cheveux, son regard… et son prénom ! 

- Et bien quoi ? Il te ressemble quand tu avais son âge, il s’appelle Aiolia et toi Aioros… Excuse-moi de te dire ça mais tu as un physique assez commun, et ce ne sont pas des noms si rares que ça dans notre chère Grèce… 

- Non... je suis sûr que c’est plus que cela… il est chez Alkes... Ce qui veut dire qu’il n’a pas encore de maître défini… Ca non plus ça ne peut être une coïncidence…

- Tu te fais bien trop d’illusions à mon sens… et crois-moi c’est un domaine que je connais bien … Prends garde de mettre trop d’espoir dans ce qui pourrait n’être que chimère.

- J’irai interroger Alkes dès ce soir. 

- Fais comme bon te semble, mais je t’aurai prévenu… n’y crois pas trop ! Allons, dépêchons-nous, je déteste la pluie… »

 

*

*  *

 

         « Hé bien ! ! ! ! Il n’y a personne pour nous accueillir ici ? ? »

 

         La voix de stentor résonna dans la grande salle désertée à cette heure. Rosacharn entra d’un pas vif et rejoignit les deux hommes qui s’ébrouaient. En s’approchant, elle les observa. Des habitués du Gynécée, ils passaient tout leur temps libre ici. Ce n’étaient pas tant les filles qui les faisaient venir que la promesse de bons vins. Certes, c’était plus cher que dans les tavernes de Rodorio mais la qualité n’était pas la même, et l’assistance non plus.

         Celui qui venait de parler était le chevalier de bronze de l’Ecu, Erec, un géant roux. Une de ses mains aurait pu enserrer la taille de Rosacharn et la broyer d’une seule pression. Il parlait fort et avec un accent marqué venant de son Ecosse natale dont il n’avait jamais réussi à se défaire, à croire qu’il n’avait jamais véritablement essayé. Une large bande de flanelle lui barrait le torse de l’épaule droite à la hanche gauche, le tartan vert et jaune tissé revendiquait son appartenance à une tribu ancestrale des Highlands.

         Celui qui l’accompagnait paraissait frêle comparé à cette force de la nature. Il avait un squelette longiligne aux jointures fines et délicates. De longs cheveux blancs balayaient son dos. Il répondait au doux nom d’Hippolyte. Tout chez lui respirait douceur et raffinement. A se demander ce qu’il trouvait à la compagnie d’un rustre comme Erec : ils étaient pourtant inséparables. C’était également un chevalier de bronze. Rosacharn ne savait plus très bien à quelle constellation il était affilié. Et à vrai dire, elle s’en moquait. Lorsqu’elle était arrivée au Gynécée, elle avait pris sur elle de ne plus s’attarder sur ce genre de détails. Pas la peine de se rappeler à chaque instant ce qu’elle avait perdu. Seuls les renseignements utiles au Gynécée ou à elle-même lui paraissaient dignes d’intérêt.

 

         Cela faisait presque quinze ans qu’elle avait échoué à l’épreuve de l’armure et qu’elle avait fini ici et cela faisait presque quinze ans qu’elle avait décidé de ne jamais regretter son ancienne vie et de devenir l’une des femmes les plus importantes du Gynécée. Elle n’avait pu être chevalier ? Soit, elle serait donc Guné. Elle avait d’ailleurs réussi à se convaincre qu’elle préférait être chef au Gynécée que médiocre chevalier de Bronze dans la cohorte déjà existante au Sanctuaire. En à peine quinze ans, elle avait réussi à atteindre son objectif : à la mort de la plus ancienne, les quatre responsables survivantes l’avaient nommée, elle, pour la remplacer. Le jour de son accession au titre de Guné avait été celui de sa consécration. Quinze ans d’intrigues, de trahisons et de machinations voyaient leur aboutissement. Elle n’avait pas fait tout cela en vain. Elle avait à peine trente ans et elle était au plus haut poste du Gynécée, cela c’était rarement vu.

En outre, elle était encore plus belle que lors de son arrivée : si elle avait été une jeune beauté comparable à une nymphe, elle était maintenant une femme envoûtante. Ses longs cheveux couleur du bronze cascadaient sur des épaules rondes entourant un cou gracile. Les lèvres purpurines semblaient un appel constant à l’amour et ses yeux semblaient avoir été taillés dans l’ambre le plus pur. Sa peau avait la couleur et l’odeur du miel, son corps n’avait pas gardé trace des deux grossesses non-désirées et le désespoir qui marque le visage de certaines lorsqu’on leur arrache leurs enfants ne l’avait même pas effleuré. Elle avait vécu ces départs comme autant de soulagement, surtout le deuxième. Rares étaient les Guné qui continuaient de servir la déesse et encore plus rares celles qui en avaient eu un enfant. Elle ne s’en était pas occupée, laissant cette tâche à d’autres qui pleuraient leur petit disparu, elle se contentait juste de surveiller s’il mangeait suffisamment. Dans le cas contraire, le Sanctuaire aurait pu lui en faire le reproche, il préférait que les nouvelles recrues soient en bonne santé.

 

         Elle s’approcha des deux chevaliers d’une démarche chaloupée sous leur regard appréciateur.

 

*

*  *

 

         Les deux enfants parcoururent en vitesse les travées des arènes pour retrouver le groupe des futurs disciples. Une fois près de celui-ci, ils s’arrêtèrent à quelques mètres et avancèrent discrètement afin de s’intégrer aux spectateurs sans être repérés. Ils commencèrent à respirer normalement. Ils étaient certains que leur retard n’avait pas été décelé, lorsqu’ils croisèrent un regard vert glacial fixé sur eux. Alkes. Son regard prouvait qu’il n’était pas dupe. Il savait qu’ils venaient juste d’arriver, cela en complète contradiction avec les ordres qu’il avait donnés le matin même quant à l’heure à laquelle ils devaient être tous dans les arènes. A côté d’Alkes, Meshak les regardait, l’air mauvais. Il ricanait en passant négligemment son pouce, le poing fermé, le long de sa gorge, mimant ainsi un égorgement, savourant par avance la punition qu’Aiolia et Thersandros ne manqueraient pas d’avoir et qu’il espérait sans pitié. Les deux enfants se regardèrent un bref instant, anxieux.

 

         Les arènes semblaient vides, seul quelques chevaliers, apprentis et gardes affrontaient la pluie qui tombait inlassablement. Le Grand Pope était présent également, il était assis dans la tribune centrale, un dais suspendu le protégeait des éléments extérieurs. Les enfants commençaient à s’impatienter, la pluie avait traversé leur vêtement et mouillait maintenant directement la chair. Ils n’avaient aucun moyen de se protéger et aucun endroit où s’abriter. Quitter leur place sans autorisation était impensable et demander l’autorisation plus encore. Seul au milieu de tous ces petits êtres sautillant, tapant du pied, bougeant en tous les sens pour désengourdir leur corps transi, Alkes restait impassible. La pluie coulait sur son corps, elle devait avoir également transpercé les tissus qui le recouvraient mais il semblait n’en avoir cure. Il était chevalier et un chevalier se devait de supporter les éléments, quels qu’ils soient, sans se plaindre et sans paraître affecté.

 

         Soudain, le public s’immobilisa. Un homme venait de rentrer sur le sable des Arènes. La tenue qu'il portait, celle des hérauts du Sanctuaire, montrait qu'il n'était pas un chevalier. Il s’arrêta à quelques mètres de la tribune centrale et regarda le Grand Pope puis annonça d’une voix forte que le vent cherchait à affaiblir :

 

         « Pour l’armure de bronze du Petit Chien, vont s’affronter en un combat selon les règles de la chevalerie, Tamar et Râkib, tous deux apprentis de Simenis, chevalier d’argent du Bouvier. »

 

         Deux portes s’ouvrirent simultanément à chaque extrémité de l’aire de combat. Les deux adversaires en sortirent et avancèrent au centre de l’arène à quelques mètres l’un de l’autre. Du côté jardin s’avançait Tamar, une jeune fille de quatorze ans, les cheveux roux attachés en un chignon serré. Son visage était caché par un masque de bronze, seules deux fines arabesques gravées partant de chaque tempe pour se finir au milieu de la joue égayaient la sévérité du métal. Elle n’était pas très grande mais sa musculature déliée prouvait les nombreuses heures d’entraînements passées dans l’art du combat.  Face à elle, se tenait Râkib, bel adolescent de quatorze ans également. Il était mat de peau et noir de cheveux. Il arborait continuellement un sourire éclatant, une cicatrice lui barrait le front et la joue droite faisant retomber un peu l’œil. Il était plus grand que Tamar et sa musculature plus massive.

 

         Les enfants regardaient avec excitation les deux opposants, frémissant d’impatience, s’imaginant déjà être à leur place. Ils louaient le calme de Tamar et admiraient la nonchalance de Râkib.

 

*

*  *

 

         Après un long instant d’immobilité pendant lequel les adversaires se jaugèrent une dernière fois, ils se tournèrent dans un même mouvement vers le Grand Pope, mirent un genou à terre et saluèrent le représentant suprême d’Athéna. L’eau coulait en rigole le long de leur dos mais, s’ils s’en apercevaient, ils n’en laissaient rien paraître. Puis toujours synchrones, ils se levèrent et se retrouvèrent de nouveau face à face. Un léger mouvement de menton fit office de salut. Maintenant, ils attendaient. Leurs corps étaient soumis à la tension précédant le premier affrontement. Chacun des deux étaient sortis vainqueurs de huit duels similaires contre d’autres postulants à l’armure. Cela n’avait pas été sans dommage. Tamar bougeait régulièrement son épaule droite comme si elle cherchait à se débarrasser d’une gêne alors que Râkib semblait raide de la jambe gauche. Ce combat-ci serait le dernier. Ou le premier de la vie du nouveau chevalier. Pour le perdant, il n’y aurait que honte et désespoir.

 

         Ils se mirent en garde. Tamar avança sa jambe droite cherchant un meilleur équilibre. Son pied semblait vouloir s’enfoncer dans la boue que formait désormais la terre battue des arènes. Ses bras devant elle maintenaient une garde haute. Elle semblait plus tendue que jamais. Râkib souriait, il regardait Tamar d’un air désinvolte mais les crispations qui parcouraient son corps trahissaient sa concentration. Il était en mouvement constant, il sautillait en basculant le poids de son corps successivement sur chaque jambe.

 

         Brusquement, Râkib se déporta sur le côté et dans le même mouvement lança la pointe de son pied droit vers le masque de Tamar. Celle-ci parvint au dernier instant à reculer son visage, elle se baissa en tournant sur elle-même,  jambe tendue. Elle parvint à lui faucher la jambe. Il ne parvint pas à garder son équilibre, sa jambe déjà affaiblie par les nombreux combats menés auparavant céda et l’envoya se coucher dans la glaise. Tamar se redressa et se remit en garde, immobile. Le masque rivé sur le corps de Râkib.

        

         Le combat venait de commencer.

 

         Le jeune homme se releva prestement, étouffant une grimace quand il s’appuya de nouveau sur la jambe malmenée. Il regarda Tamar et lui envoya un sourire radieux.

 

« Y a pas à dire, tu t’es vraiment améliorée, Tamar !  Je sens que ce combat va vraiment être plaisant ! C’est dommage que tu ne puisses gagner, tu aurais fait un chevalier parfait ! »

 

         Il commença à évoluer autour de la jeune fille, lentement, comme un prédateur guette sa proie. Elle le suivait du regard et tournait son corps, attentive à ses moindres mouvements. Il souriait toujours.

 

« Tu sais, d’ordinaire j’aurais eu des scrupules à combattre contre une femme… Mais que veux-tu ? Il n’y a qu’une armure et nous la convoitons tous deux… Il ne peut y avoir qu’un seul gagnant… A moins que tu ne déclares forfait tout de suite ? »

 

         Il parlait sans relâche, il semblait ne plus vouloir s’arrêter… Il parlait et il continuait à tourner autour d’elle. Elle le regardait sans l’écouter, le corps et l’esprit attentif au moindre mouvement suspect ou signe de faiblesse… 

 

« Non ? Tu préfères continuer ? C’est bien ce qu’il me semblait et puis ça m’aurait déçu je crois… Je n’aurai jamais su si j’étais vraiment digne de revêtir l’armure… Là, au moins, je n’aurais aucun doute… Et puis, tu veux que je te dise ? Et bien… »

 

         Tamar bondit, le poing en avant. Râkib esquiva sur le côté, intercepta le poing de la jeune femme dans l’une de ses paumes et, lorsqu’elle fut à son niveau lança sa cuisse dans le dos de son adversaire la faisant tomber à genoux. D’un petit bond, il se mit hors de sa portée et la regarda, souriant, goguenard. Tamar eu un mouvement furieux de la tête et se releva aussitôt.

 

*

*  *

 

         Du haut des gradins, un spectateur suivait le combat d’un œil attentif, aussi noir que l’obsidienne. Rien ne pouvait le détourner du spectacle des deux jeunes apprentis en train de s’affronter… La pluie semblait vouloir se calmer, le combat n’en serait que meilleur. Une rafale de vent lui fouetta le visage, transportant avec lui une odeur familière…

 

« Tu peux t’approcher, Guné. Ne te cache donc pas !

- Je ne me cachais pas, Simenis… Je ne voulais pas déranger ta concentration… »

 

         La femme sortit de l’ombre du mur contre lequel elle était adossée et s’approcha du chevalier d’argent du Bouvier. Sa chevelure noire et mouillée était collée à son visage et la cape de laine qu’elle portait sur ses épaules était détrempée. Elle tremblait un peu de froid mais essayait de ne pas le laisser voir… Elle n’était pas belle, son visage avait de multiples défauts, un nez certainement trop fin, des yeux trop grands, des pommettes trop prononcées. Mais toutes ces imperfections assemblées faisaient paradoxalement tout son charme. Elle n’était pas une beauté froide et figée mais elle possédait un charme inégalable, son sourire illuminait son visage et ses yeux couleur améthyste étaient sans doute les plus beaux du Gynécée.

 

« Tu viens voir si Tamar sera à vous ? Ne te réjouis pas trop vite ! Elle peut encore nous réserver bien des surprises…

- Je ne viens pas me réjouir, Chevalier. Si la fille peut obtenir l’armure, j’en serais heureuse… Il vaut certainement mille fois mieux être simple soldat qu’entrer au Gynécée… Je ne viens ici qu’accomplir mon devoir. »

 

         A son tour, la femme tourna le visage vers les arènes où le combat continuait de plus belle. Aucun des deux adversaires ne semblait prendre l’avantage. Chaque coup était paré et la riposte immédiate. Ne parvenant pas à se concentrer totalement sur le combat, le regard de la Guné dérivait souvent vers Simenis, pour finir par y rester fixé. Celui-ci s’en rendit vite compte et sans se détourner du duel, il s’adressa à la femme.

 

« Qu’y a-t-il ? Que veux-tu Guné ?

- Rien… Il fut un temps où tu aimais m’appeler par mon prénom… tu le murmurais sans arrêter…

- Ce temps est révolu… N’es-tu pas l’une des Guné ? Que représente un chevalier pour vous ? Rien.

- Rien n’a changé pour moi. Je suis toujours celle qui était effrayée cette première nuit et que tu as su rassurer… 

- A quoi bon reparler de tout cela ? Il ne sert à rien de s’appesantir sur le passé. On ne peut le faire revivre. 

- S’il te plait… une seule fois… Redis mon prénom une dernière fois… Tu es le seul de qui j’aimais l’entendre prononcé… »

 

         Il détacha son attention de ses apprentis pour la première fois depuis le début de la conversation et regarda longuement la femme qui lui faisait face… Elle était ruisselante, ses yeux étaient eux aussi emplis d’eau. Il leva la main vers son visage doucement, presque tendrement, mais l’arrêta à quelques centimètres de sa peau. Il se tourna d’un mouvement brusque vers l’arène.

 

« Tu es venue pour accomplir ton devoir, comme tu l’as toujours fait ! Ne croyons pas qu’il en est autrement… ni qu’il en fut un jour autrement… »

 

         La Guné resserra la cape autour de ses épaules et regarda elle aussi le combat… Sa vision était troublée par les larmes qui ne demandaient qu’à rouler sur ses joues. Elle se mordit la lèvre inférieure pour les empêcher de couler… Elle garderait sa fierté.

 

*

*  *

 

 

         Râkib se relevait doucement ne quittant pas Tamar des yeux. Ce dernier coup l’avait eu par surprise. Le combat s’éternisait, il n’avait plus le droit à l’erreur. Il secoua la tête, ses cheveux projetèrent des gerbes d’eau aux alentours.

         Tamar regardait Râkib qui reprenait sa position d’attaque, elle commençait à fatiguer, sa respiration était saccadée, sa seule satisfaction était qu’elle n’était pas la seule. Le sourire de son adversaire était figé et son corps paraissait aussi las que le sien.

         Elle avait le bras cassé, sa cuisse était ouverte tout du long. Le sable se mêlait au sang en un liquide sombre et grumeleux. Râkib avait la chemise arrachée laissant à nu une longue balafre ruisselante qui courait tout le long du torse et d’après la douleur qui le tiraillait, son nez était certainement brisé.

         Celui-ci plongea brusquement vers la jeune fille en une attaque basse visant les jambes. Elle sauta vers l’arrière réussissant à parer, mais alors qu’elle retombait sur le sol devenu glissant, elle perdit l’équilibre et tomba de tout son long. Le garçon profita de l’occasion et se projeta contre le corps étendu, le pied en avant, visant le ventre. Tamar roula plusieurs fois sur elle-même échappant aux attaques successives.

         Elle parvint à se mettre à genoux, ramassa du sable mouillé dans une main et le projeta vers le visage de son adversaire, réussissant à l’aveugler. Elle se releva pendant qu’il se frottait les yeux, et lui lança dans le même mouvement un coup de genou dans l’abdomen qui le fit se plier en deux. Elle poussa son avantage en lui assénant un coup du tranchant de la main sur la nuque. Il tomba à quatre pattes, les yeux ruisselants, essayant de chasser les grains de sable qui continuaient à lui troubler la vue.

 

*

*  *

 

         Les enfants étaient plus excités que jamais, ils poussaient des cris de surprise à chaque enchaînement. Ils avaient oublié la pluie et leur corps transi, ne pensant qu’au combat qui se déroulait à quelques mètres d’eux.

         Pour eux, il n’y avait aucun doute, Tamar avait gagné. Râkib ne pouvait plus se relever.

 

« Un combat n’est jamais terminé avant la fin. N’oubliez pas cela. »

 

         La voix d’Alkes retentit réduisant au silence les glapissements des enfants.

 

« Vous ne croyiez pas que Tamar va gagner, Maître ?

- Je ne crois rien, Thersandros. Tant qu’un combat n’est pas terminé, tout peut arriver.

- Râkib va se relever d’après vous ?

- Je ne sais pas, je ne suis pas devin. Mais c’est la première règle que vous devez apprendre. Ce n’est pas parce que  vous avez à un moment l’avantage sur votre adversaire que la victoire vous est acquise. Ne sous-estimez jamais votre ennemi, aussi faible puisse-t-il vous paraître.

- Mais, Maître, il ne peut plus rien faire là ! Il est complètement à sa merci ! Regardez, elle ne cesse de lui asséner des coups sans qu’il riposte ! Il faudrait un miracle !

- Crois aux miracles, Meshak. Ils peuvent toujours se produire. Maintenant taisez-vous et regardez ! » 

 

*

*  *

 

         Râkib encaissait les coups de Tamar les uns après les autres. Il toussa et du sang macula le sable. Il avait les yeux brûlants. S’il ne se relevait pas maintenant, il ne pourrait plus le faire et devrait dire adieu à l’armure. Il essayait de reprendre sa respiration. C’était la seule chose qui lui paraissait important, s’il arrivait à respirer normalement tout irait bien. Il fallait qu’il arrive à oublier l’avalanche de coups qui lui pleuvait dessus et que Tamar lui assénait sans répit. Il ferma les paupières et petit à petit fit le vide dans son esprit. Il parvint à calmer son souffle, il ne sentait plus les coups qui tombaient toujours sur son corps. Il sentait que son corps et son esprit ne faisaient enfin plus qu’un. Il ouvrit les yeux et lança sa main. Il attrapa le pied de Tamar au vol.

         Tamar était stupéfaite, comment avait-il fait ? Ce n’était pas possible ! Il avait arrêté son attaque alors qu’il aurait dû s’écrouler !

         Râkib rejeta le pied de la jeune fille d’un mouvement brutal et celle-ci retomba violemment dans une gerbe de boue, étendue sur le dos. Il se releva lentement et attendit qu’elle soit debout à son tour. Elle reprit sa garde difficilement, le corps contusionné. Elle ne comprenait plus, son adversaire ne semblait plus souffrir ni de ses blessures ni de sa fatigue. Puis elle vit. Elle vit ce que son esprit refusait depuis qu’il avait paré son attaque. Une aura nimbait le corps du jeune homme. Il avait réussi à développer sa cosmo-énergie. C’est ce qui lui donnait cette nouvelle force. Elle recula d’un pas.

 

« Abandonne ! Tu ne peux plus me vaincre.

- Jamais ! Tu ne m’as pas encore battue, Râkib !

- Soit… je me doutais de ta réponse. Et bien, qu’il en soit ainsi. Par la morsure du Petit Chien !!!!!! »

 

*

*  *

 

         Les enfants étaient muets de stupeur. Le renversement de situation spectaculaire les fascinait, ils comprenaient enfin ce qu’avait voulu dire Alkes quelques instants auparavant. Le corps de Râkib scintillait de toute sa cosmo-énergie, il semblait invincible. C’était un véritable chevalier, capable de fendre les montagnes en deux et d’ouvrir le ciel avec la seule force de ses poings. Un jour eux aussi, avec de la chance, seraient comme lui en cet instant.

 

*

*  *

 

« Il semblerait que tu ne sois pas venu pour rien finalement.

- Crois-moi, Simenis, j’aurais aimé qu’il en fut autrement.

- Eh quoi ! Réjouis-toi ! Le Gynécée aura une locataire de plus, tu devrais en être heureuse ! N’est-ce pas pour contribuer à sa gloire que tu as voulu devenir Guné ? Alors, n’essaye pas de me faire croire que tu te désoles pour une fille que tu ne connais même pas ! »

 

         La femme resta muette devant la rage contenue dans la voix du chevalier, rien de ce qu’elle pouvait dire ne lui prouverait sa bonne foi. Et puis ses sentiments personnels n’entraient pas en compte, il avait raison, elle n’était là que pour faire son devoir et elle le ferait, comme elle l’avait toujours fait.

 

*

*  *

 

         Tamar se sentit projetée en arrière par une force d’une violence inouïe. Elle n’avait pas vu l’attaque de Râkib. Elle l’avait entendu lancer le nom de l’attaque puis vu son poing se tendre vers elle et c’était tout. Elle n’avait pu rien faire. Elle s’écroula, son corps rebondit plusieurs fois dans le sol boueux de l’arène, projetant des gerbes d’eau et de glaise. Râkib était debout à côté d’elle, recherchant sa respiration, le poing toujours tendu. Tamar le regardait les yeux grands ouverts, les larmes dissimulées par le masque.

         Râkib se tourna doucement vers le Grand Pope. Dans une grimace de douleur il posa un genou à terre et baissa la tête en un salut.

         Le Grand Pope le regarda et se leva. Les spectateurs, qui, depuis la fin du combat, criaient leur joie d’avoir enfin un vainqueur, firent silence.

 

« Chevaliers d’Athéna, recevez parmi vos rangs Râkib, le nouveau chevalier de bronze du Petit Chien ! »

 

         Le public acclama le héros de la journée, les cris redoublèrent d’intensité lorsque deux gardes apportèrent au milieu de l’arène l’urne sacrée contenant l’armure tant convoitée.

 

         Les enfants qui assistèrent au combat écarquillaient les yeux, fascinés.

 

         Tamar réussit à se relever sur un coude, elle regardait l’urne. Elle ne pouvait regarder autre chose, ses yeux étaient aimantés par ce qu’elle avait irrémédiablement perdu. Les larmes brouillaient sa vue, elle étouffait les sanglots qui lui serraient la gorge.

 

         Dans les gradins, tous regardaient Râkib qui approchait avec vénération de l’urne de bronze. Tous, sauf une. La Guné n’avait d’yeux que pour le corps souffrant de la jeune fille qui essayait de toutes ses forces de se relever. Elle se souvenait : il y a des années c’était elle qui avait été étendue sur le sol dans l’indifférence générale. La défaite a ceci de particulier qu’elle ne se partage pas. On reste toujours seul face à l’échec. Personne ne s’intéresse au perdant, l’histoire ne retient que le nom des vainqueurs. C’était une leçon qu’elle avait chèrement apprise et que la jeune fille apprenait à son tour.

 

         Râkib tendait enfin la main vers l’urne, lorsqu’il la toucha, elle s’ouvrit et l’armure surgit, comme mue par une volonté propre. Elle s’éleva vers le ciel ruisselant. Le totem, de la forme d’un chien se disloqua et recouvrit son corps, faisant de lui un véritable chevalier.

 

*

*  *

 

         Le soir tombait sur le Sanctuaire quand les enfants rejoignirent les baraquements. Ils étaient encore excités de ce qu’ils avaient vu. Ils ne cessaient de commenter le combat. Le revivaient dans ses moindres détails. Alkes les laissaient faire, il devait les laisser évacuer cette tension s’il voulait que les petits dorment cette nuit. Et puis, ils n’avaient pas tellement l’occasion de s’amuser. L’entraînement pouvait attendre le lendemain. De toute façon, faire et refaire le combat était une bonne façon d’apprendre à analyser des enchaînements.

         Devant le baraquement, un homme les attendait. Le chevalier de la Coupe fut surpris. Que faisait un chevalier d’or ici ? Essayant de dissimuler sa surprise, il avança vers l’homme qui semblait encore jeune.

         Thersandros écoutait Aiolia lui décrire pour la centième fois l’attaque de la morsure du Petit Chien, quand il vit à qui parlait Alkes.

 

« Aio’ tais-toi et regarde ! L’homme qui parle à Maître Alkes, c’est pas celui de tout à l’heure ? Celui que tu as bousculé ?

- Si ! C’est lui ! Qu’est ce qu’il fait là ? Il avait dit qu’il ne dirait rien à Maître Alkes ! Holalalalalala… qu’est-ce que je vais prendre !

- Qu’est-ce qu’on va prendre. J’espérais que Maître Alkes oublie notre retard, mais là c’est raté… »

 

         Ils se regardèrent, angoissés. Les deux adultes semblaient ne pas s’arrêter de parler, la conversation paraissait passionnée. Soudain, les yeux verts du chevalier d’argent  se fixèrent sur Aiolia et Alkes lui fit signe de venir. Celui-ci avala difficilement sa salive et avança d’un pas lourd.

 

« Aiolia, voici Aioros, chevalier d’or du Sagittaire. Comme tous les chevaliers d’or, il a le droit de choisir qui il veut pour apprenti et il t’a choisi. Ne me demande pas pourquoi. Tu pars avec lui maintenant. Tu as dix minutes pour rassembler tes affaires et faire tes adieux. »

 

         L’enfant regarda d’un air ahuri les deux chevaliers qui lui faisaient face. Il lui fallut quelques secondes pour qu’il réalise ce qui lui arrivait. Soudain, il sursauta et se précipita dans le baraquement. Thersandros y était déjà et l’attendait, anxieux.

 

« Thers’ ! Tu ne devineras jamais !! C’est un chevalier d’or et je pars avec lui ! Je deviens son apprenti ! Tu te rends compte ? Moi ! L’apprenti d’un chevalier d’or ! Je dois partir maintenant !

- Je suis heureux pour toi, Aio… 

- Hey ! Sois pas triste, Thers’ ! On va se revoir quand on sera des chevaliers puissants ! Je te promets de devenir chevalier ! Et toi aussi, promets ! 

- Je le promets, Aio’… Je deviendrai chevalier.

- Alors on se reverra et on protégera Athéna tous les deux !

- Oui.

- Aide-moi à retrouver mes affaires, s’il te plait… j’ai peur d’oublier quelque chose. »

 

*

*  *

 

         Tamar était allongée dans son lit, elle avait mis un point d’honneur à rejoindre d’elle-même la baraque en bois dans laquelle elle avait vécu toutes ses années d’entraînement. Sans l’aide de personne, quelque soit la douleur. Qu’allait-elle devenir ? Elle ne pouvait rester ici.

         Alors qu’elle s’interrogeait deux personnes entrèrent dans la cabane. Elle reconnut tout de suite la première, Simenis, son maître ou plutôt son ancien maître. Par contre elle ne connaissait pas la femme qui l’accompagnait. Ce qui la surprenait surtout, c’était qu’elle ne portait pas de masque, pourtant toutes les femmes du Sanctuaire en portaient. Qui était-elle ? 

         Elle s’assit sur le lit en étouffant un gémissement de douleur, les regarda en attendant qu’ils lui disent ce qu’ils voulaient d’elle et pourquoi ils étaient là.

         Simenis prit la parole, sa voix ne trahissait aucune émotion, elle était froide et détachée.

 

« Tamar, tu as échoué à devenir chevalier, tu ne peux donc rester au Sanctuaire. Tu vas suivre la Guné et faire ce qu’elle te dit. Tout te sera expliqué au fur et à mesure.

- J’ai le temps de prendre mes affaires ?

- Non. Tu n’auras pas besoin de tes effets personnels, tout te sera donné. Il ne sert à rien de t’encombrer de souvenirs inutiles. Adieu Tamar. »

 

         Tamar se leva, chancela un peu, la femme passa son bras autour de sa taille et l’aida à marcher. Simenis l’avait appelée « la Guné », cela ressemblait à une fonction, mais qui était-elle ? L’heure n’était pas aux questions. Si le chevalier d’argent avait raison, on lui dirait tout en temps utile, pour le moment le plus important était de réussir à marcher ; elle refusait de s’effondrer devant celui qui fut son maître de si longues années.

         Simenis regardait la jeune fille se défaire du soutien de la Guné, sa fierté était tout ce qu’il lui restait et il espérait que c’était suffisant. Lorsque la femme du Gynécée passa à côté de lui, il l’interpella.

 

«  Mira ! »

 

         Elle le regarda, surprise qu’il l’appelle par son prénom.

 

« Oui ?

- Prends soin d’elle.

- J’essayerai, si elle l’accepte. »

 

         Il acquiesça silencieusement en les regardant partir. Il écrasa une larme d’un geste rageur de la main.

 

*

*  *

 

         Le Gynécée était encore silencieux quand elles arrivèrent, les hétaïres se préparaient pour la soirée. Elles furent accueillies par Rosacharn qui dévisagea Tamar un long moment.

 

« Elle a besoin d’un bon bain, on dirait une souillon !

- On a toutes eu cette allure à notre arrivée ici !

- En tout cas, elle a intérêt à reprendre une figure humaine si elle veut rester ici.

- Tu n’es pas la seule à pouvoir décider ici ! Nous sommes cinq. » 

 

         Mira fit traverser le hall à Tamar mais avant de s’engager dans un couloir, elle se retourna vers Rosacharn.

 

« Au fait ? J’ai vu Aiolia.

- …

- Il semblait aller bien.

- Et ? Que veux-tu que ça me fasse ?

- C’est ton fils ! Je pensais que tu voudrais savoir s’il était encore en vie !

- Et bien tu pensais mal. Tu as du travail, me semble-t-il, Mira. Tu devrais le faire plutôt que perdre ton temps. »

 

         Mira esquissa une moue dégouttée et se retourna vers Tamar, bien décidée à l’aider du mieux qu’elle pouvait. Ce soir, même si cette dernière l’ignorait, Tamar aurait à prendre la décision la plus importante de sa vie.

 

Fin du troisième chapitre.

 

 

 

Chapitre 2

 

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