Chapitre I. La Naissance du Scorpion.
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L’enfant était accroupi dans la cour, captivé par ce qu’il y
avait au sol. Il était concentré, un bout de sa langue pointant entre ses
lèvres. Soudain, il se releva en poussant un cri de triomphe. Il courut aussi
vite que ses petites jambes pouvaient aller, ses mains tenant fermement le
trésor, bien décidé à ne pas le lâcher. Il entra en trombe dans le bâtiment
central. Le Gynécée était un grand édifice tout de marbre flanqué de
colonnes. L’effet rendu paraissait anachronique. Par son architecture, on s’attendait
à le voir en ruine et couvert de poussière, mais il était debout, presque
aussi majestueux qu’à sa construction, il y avait maintenant plus de
vingt-cinq siècles et surtout la vie ne l’avait jamais déserté. Des
générations de femmes succédaient aux générations de femmes. Les hommes
étaient rares, ceux qui demeuraient sous ce toit avaient moins de trois ans,
les autres en avaient au moins douze de plus et n’étaient que de passage. L’entrée de l’enfant fit se
retourner plusieurs femmes, elles eurent toutes pour la plupart une moue de
réprobation puis reprirent leur occupation. Certaines continuaient néanmoins
à le regarder. Il était encore jeune mais il devrait apprendre à mieux se
comporter, on ne pouvait plus continuer à débouler comme ça à presque trois
ans. Sa mère avait toujours été trop indulgente avec lui. C’était une erreur
fréquente de la part d’une femme envers son premier né, mais ça ne lui
apporterait que des problèmes. Pour son bien et pour celui du garçon, elle
devrait se montrer plus sévère. La Guné présente se promit d’en parler à la
coupable le plus tôt possible. Elle savait d’avance que cela ne servirait à
rien : Korè promettrait d’être plus stricte et le lendemain elle
laisserait son fils toujours aussi libre... Cependant, il était dans ses
devoirs de Guné de lui faire savoir ce qu’elle en pensait. Elle n’était pas
une des cinq responsables du Gynécée pour rien. Elle regarda de nouveau le garçon,
son cœur de femme âgée se serra à sa vue. Il lui rappelait les fils qu’elle
avait eus. Il était beau, ses yeux et ses cheveux brillaient d’un bleu
intense, son regard était fier et rempli de joie. Elle lui parla : « Et bien, Thersandros, qu’y
a-t-il pour que tu arrives ici comme un démon ? - Où est ma mère ? Je dois la voir ! - Elle est au service de la déesse, tu la verras plus tard… - Mais je dois absolument lui montrer ce que j’ai
attrapé ! - Serais-tu en train de dire que le service d’Athéna est moins
important que ta petite personne, Thersandros ? - Non, Guné… mais… - L’affaire est donc résolue, tu parleras à ta mère lorsqu’elle
sera libre. Tu peux ressortir jouer maintenant. » Sentant que cette dernière phrase était plus un ordre qu’autre
chose, Thersandros sortit. Il tenait encore dans sa main sa conquête et était
plus que jamais résolu à la montrer à sa mère. La Guné pouvait dire ce
qu’elle voulait, il réussirait quand même. Ca ne serait pas la première fois
qu’il désobéirait à l’un de ses ordres. Il attendit quelques minutes pour
être sûr que la méfiance de la vieille s’était relâchée et pénétra sans un
bruit dans le Gynécée. Il se déplaçait en silence, frôlant les murs, courant
d’ombre en ombre, se dirigeant sans hésitation dans le dédale apparent des
couloirs. Il arriva enfin à la porte
qu’il cherchait, celle qui menait à la chambre de sa mère. Se souvenant de l’interdiction de la Guné, il ouvrit
silencieusement la porte. Le spectacle qui s’offrit à lui le paralysa de
stupéfaction. Sa mère était nue et elle n’était pas seule, un homme était
présent, nu lui aussi. Elle était assise sur son corps, le chevauchait comme
une amazone, ses longs cheveux bleus ruisselaient sur son dos et elle offrait
sa poitrine aux mains de l’homme. Ce dernier poussait des grognements de plus
en plus rauques. Thersandros restait debout, figé devant la porte ouverte.
Korè tourna légèrement la tête vers lui, elle arrêta tout mouvement
lorsqu’elle l’aperçut, paniquée par ce que pourrait être la réaction de son
fils. Elle se couvrit en vitesse d’un drap et descendit vite le voir, elle
ignora les réclamations hargneuses et frustrées de l’homme qu’elle venait de
quitter au pire moment pour lui. « Thersandros… que fais-tu ici ? Tu sais que tu ne
dois pas venir lorsque je sers la déesse… Réponds-moi ! .. » Il ne parvenait pas à dire le moindre mot, toujours sous le
choc. Ses mains se desserrèrent un peu et ce fut le moment où ce qu’il tenait
toujours en profita pour signifier qu’il était encore en vie. Il ne fallut
que quelques secondes au poison pour faire effet, Thersandros s’écroula aux
pieds de sa mère. Lorsqu’elle vit le scorpion tentant de fuir loin de son
tortionnaire, elle comprit immédiatement et ne put s’empêcher de crier. « Thersandros… ouvre les yeux, réagis ! … - Allons bon, v’la autre chose maintenant, qu’est-ce qu’il a
encore ton chieur de gamin ? demanda l’homme, se levant pour
s’approcher, aussi nu qu’au premier jour. - Un scorpion ! Il a été piqué par un scorpion !
Appelle des secours, vite ! ! ! » Alertée par les cris, la Guné arriva au même moment. Elle
envoya une fille chercher un médecin, installa l’enfant dans le lit et
demanda à une autre femme d’emmener l’homme terminer ce qu’il avait dû
interrompre dans une chambre voisine. Thersandros était pâle et le corps en
sueur, convulsé par la fièvre. Elle ne pouvait s’empêcher de s’en vouloir,
elle aurait dû demander ce qu’il avait dans la main. Elle ne pouvait pas
prévoir… si, elle aurait pu, connaissant le caractère impétueux et la nature
curieuse de l’enfant, elle aurait dû s’attendre au pire… Quant à ce qu’il
venait de voir… et bien, il fallait bien que ça arrive un jour… et qui sait,
demain il ne sera peut-être plus en vie pour s’en souvenir. Korè veilla sur son fils toute la nuit, rafraîchissant
régulièrement son corps trempé avec un linge mouillé. Il n’y avait rien
d’autre à faire. Il devait s’en sortir seul. S’il était assez fort, il
résisterait au poison, sinon… Elle refusa même d’envisager cette possibilité,
son fils vivrait, il ne pouvait en être autrement ! Il était fils de
chevalier au service d’Athéna, il saurait survivre à cette épreuve, bon sang
ne saurait mentir… Pourtant, elle-même… Elle aussi était fille de chevalier,
elle en était sûre même si on ne lui avait jamais dit, sa naissance dans
l’enceinte du Gynécée ne pouvait être expliquée autrement, et elle avait failli.
Elle n’avait pas réussi sa propre épreuve, elle n’était jamais devenue
chevalier à son tour… Son destin n’était peut-être pas là ?… Chassant
les doutes de son esprit, elle épongea le front de Thersandros et pria. Elle pria Athéna de toute son âme pour la survie de son fils.
Elle n’avait plus prié depuis longtemps maintenant, depuis la nuit précédant
l’épreuve de l’armure. Elle se savait abandonnée par sa déesse et elle
continuait malgré tout de la servir. Elle priait avec une foi nouvelle, une
conviction qu’elle n’avait jamais éprouvée jusqu’à maintenant. Athéna allait
aider son fils à vivre, elle le lui devait. Comme elle priait, son corps
s’auréola d’une lumière bleutée, petit à petit sa cosmo-énergie nimba toute la
pièce et enveloppa le corps du garçon. Le matin vint, la Guné entra dans la chambre. Korè était assise
sur une chaise près du lit, la tête reposant sur le matelas, endormie. La
vieille femme resta figée de stupeur, la cosmo-énergie de l’hétaïre irradiait
encore, d’un bleu reposant, entourant l’enfant. Elle pensa que si Korè avait
manifesté un tel cosmos quelques années plus tôt, elle aurait sans nul doute
remporté l’armure convoitée. ‘Quel gâchis…’ Soudain, elle fronça les
sourcils. Il n’y avait pas qu’un seul cosmos dans cette pièce, un deuxième
était présent, comme en sourdine, on l’apercevait par touches, doré virant
sur le pourpre. Elle sourit : ‘Il a donc commencé à développer son
cosmos, si jeune. Nul doute que ce combat contre le poison l’y a aidé. Le
sanctuaire sera content, rares sont les enfants à développer leur cosmos à
cet âge et instinctivement. Il fera, j’en suis sûre, un puissant chevalier.’ Elle réveilla la jeune femme, sa cosmo-énergie disparut
aussitôt, elle n’avait même pas dû avoir conscience de l’avoir allumée. Celle
du garçon était quasiment imperceptible mais semblait profonde, n’attendant
que de naître au grand jour. Il n’avait presque plus de fièvre, demain il n’y
paraîtrait plus. Elle en profita pour avoir enfin la conversation qu’elle
s’était promise avec Korè la veille. « Il a eu de la chance. A son âge, il aurait pu mourir. - Louons la déesse qu’elle l’ait gardé en vie. - Louée soit-elle, oui. Mais que cela te serve de leçon,
Korè ! Mille fois, moi et les autres Guné t’avons prévenue. Tu es bien
trop laxiste avec cet enfant, trop faible. Nous aurions dû le confier à une
autre femme devant ton incapacité à l’éduquer correctement. - Jamais ! Jamais, vous ne me prendrez mon enfant !
Quel mal y a-t-il à aimer son fils ? Sa vie sera assez dure ainsi, il aura au
moins connu l’amour de sa mère ! - Tu oublies qu’il n’est pas à toi, jeune fille, mais à la
déesse Athéna ! ! Tu ferais bien de t’en souvenir maintenant ou il
sera trop tard quand tu le comprendras. Il n’est pas destiné à rester près de
toi ! Dans peu de temps maintenant il ira au Sanctuaire et fasse que ta
trop grande bonté ne l’empêche pas de survivre. - Il aura vécu ses premières années comme un enfant… - Et il devra l’oublier en quelques jours… S’il ne s’endurcit
pas très vite et ne se discipline pas, il ne lui arrivera rien de bon,
crois-moi. Etre mère ne se limite pas à couvrir son enfant de baisers et de
caresses, non, ce serait trop facile. C’est ton devoir de mère que de l’aider
à affronter ses futures épreuves, mais ça nécessite bien plus de courage et
je ne sais pas si tu en possèdes assez… » Elle sortit de la pièce sans lui laisser le temps de répliquer.
Korè était en rage, que savait-elle, cette vieille sorcière, de l’amour que
l’on porte à son enfant, que savait-elle de ce qu’était le
Sanctuaire ? ! ! Elle reporta son attention sur Thersandros,
il respirait normalement à présent, la fièvre l’avait déserté, il paraissait
seulement fatigué. Elle se força à réfléchir calmement à ce que lui avait dit
la Guné. Elle savait que la responsable avait raison, Thersandros partirait
bientôt. Jusqu’à présent, elle l’avait laissé pratiquement libre de toutes
ses actions, comment réagirait-il au règlement strict du Sanctuaire. Il
aurait du mal à s’y conformer, elle en était certaine. Avait-elle eu
tort ? Elle devait mieux le préparer ; à partir de maintenant, elle
ferait plus attention. Ca ne se ferait pas sans difficulté, il essayerait de
la faire fléchir mais elle ne cèderait pas, elle le lui devait. Les semaines qui suivirent furent vécues par Korè comme dans un
rêve : les jours succédaient aux jours à une vitesse terrifiante. Elle
n’avait pas trahi sa promesse, elle était devenue plus exigeante vis à vis de
Thersandros, il n’était plus aussi libre qu’avant et le prenait d’ailleurs
assez mal. Elle lui avait d’abord interdit de sortir du Gynécée sans son
autorisation ou celui d’une Guné lorsqu’elle n’était pas là, puis à maîtriser
son langage. Il devait montrer un peu plus de respect envers ses supérieurs. Thersandros ne comprenait pas ce brusque revirement de
situation. Certes il avait failli mourir mais ce n’était pas sa faute, s’il
n’avait pas été aussi surpris, il n’aurait pas lâché le scorpion. Et puis
d’abord, que faisait sa mère avec cet homme ? Chaque fois qu’il voulait
le lui demander, celle-ci changeait de conversation ou refusait simplement
d’y répondre. Il avait remarqué que lorsqu’elle disait servir la déesse, elle
partait avec un homme… Cette simple idée lui déplaisait fortement, il ne
savait pas trop ce qu’ils faisaient ensemble mais il n’aimait pas ça. Il ne
voulait pas qu’on touche à sa mère, elle était à lui. Lui seul avait le droit
de toucher ses cheveux, lui seul pouvait avoir ses baisers ! Les autres
ne devaient pas s’approcher de sa mère… Il le lui dit, elle sourit et lui
répondit que le service d’Athéna était une chose importante et qu’il devait
l’accepter. Lui aussi, plus tard, servirait la déesse, il deviendrait un de
ses guerriers et gagnerait des batailles pour elle. Chacun devait aider la
déesse selon ses possibilités, c’était leur destin. Cela n’empêchait pas le
garçon de regarder d’un mauvais œil les hommes qui venaient au Gynécée et de
faire des scènes de colère à sa mère dès qu’elle le retrouvait. Les jours passaient néanmoins, entrecoupés de conflits entre
Thersandros et sa mère. Il ne supportait pas trop les nouvelles restrictions
qu’elle avait imposées à sa vie et elle refusait de fléchir. Il dut faire bon
gré mal gré et finit par s’y plier plus ou moins. Un matin de novembre, elle
lui déclara qu’il pouvait faire ce qu’il voulait de sa journée, il était
entièrement libre. Il la regarda d’abord avec suspicion cherchant le piège
mais elle le rassura vite. Il savait ce qu’il souhaitait, il voulait être
avec sa mère toute la journée et qu’aucun de ces horribles hommes ne
l’approchent. Elle en parut enchantée et lui déclara que la Guné l’avait
autorisée à avoir sa journée libre elle aussi, s’il voulait ils pouvaient
même faire un pique-nique dans le bois attenant le Gynécée, profitant d’une
des dernières belles journées. Thersandros bondit de joie à cette proposition
et voulut partir tout de suite. Souriante, elle le suivit. Ils passèrent
prendre de la nourriture aux cuisines et sortirent. Cette journée resterait à
tout jamais dans leur esprit comme l’une des plus belles qu’ils passèrent à
deux. Thersandros ne cessait de babiller, courant dans tous les sens sous le
regard attendri de sa mère. Après le déjeuner, ils s’allongèrent sur la
mousse fraîche pour se reposer. L’enfant s’endormit très vite, le corps lové
contre celui de Korè, un sourire aux lèvres. Elle le regardait dormir,
appréciant la chaleur de ce petit corps confiant contre le sien. Puis il se
réveilla et recommença ses pitreries, la faisant éclater de rire. Il était
plus heureux qu’il ne l’avait jamais été, sa mère souriait beaucoup mais
riait rarement, et il adorait l’entendre. Il se jurait de faire tout ce qu’il
pouvait pour la faire rire au moins une fois par jour. Le soir tombait quand
ils rentrèrent. Elle le suivit jusque dans sa chambre. Elle l’aida à se
déshabiller, à se laver et à se coucher. Il en était content, en temps
normal, il devait le faire seul. Il se coucha et alors qu’il s’attendait à la
voir sortir, il fut surpris de la voir prendre une chaise et de s’asseoir
près de lui. Elle lui expliqua qu’elle allait rester un peu pour veiller sur
son sommeil. Il s’endormit rapidement, tenant la main de sa mère. Elle le
regardait, ses yeux retenant les larmes qu’elle empêchait de couler. Elle
resta assise près de lui toute la nuit sans le quitter du regard une seule
fois, cherchant à inscrire le moindre de ses traits dans sa mémoire. L’aube ne s’était pas encore levée lorsque la porte s’ouvrit,
la Guné entra. « Il est l’heure, Korè. Ils ne vont plus tarder. - Je sais. Je vais le réveiller. - C’est difficile, c’est vrai, et cruel. Nous sommes toutes
passées par-là. - Peut-on continuer à vivre après cela ? - Vivre ? Je ne sais pas. Survivre, oui. » Lorsqu’elle réveilla Thersandros, il comprit immédiatement que
quelque chose n’était pas comme d’habitude. La tension dans l’air était
palpable, sa mère avait les traits tirés et ses habits étaient froissés, il
aurait juré qu’elle avait passé la nuit sur la chaise sans quitter sa
chambre. Il s’habilla en silence et ils allèrent dans le hall. Là, ils
attendirent, il aurait été incapable de dire ce qu’ils attendaient ainsi,
mais cela lui parut interminable. Deux hommes entrèrent enfin dans le
Gynécée. Ils allèrent discuter avec la Guné, régulièrement, ils jetaient des coups
d’œil dans sa direction. Sa mère se pencha vers lui pour lui parler. « Thersandros, tu te souviens de ce que je t’ai dit sur ce
qu’était notre destin ? - Oui, nous devons servir Athéna. - C’est cela. Pour la servir, tu dois devenir chevalier. Je t’ai
dit aussi que tu devais aller au Sanctuaire pour suivre un entraînement… - … » Il la regardait l’air sérieux, cherchant à
comprendre où elle voulait en venir. « Aujourd’hui, tu as trois ans, c’est l’âge où tous les
enfants nés au Gynécée vont à la rencontre de leur destin. » Il restait toujours
silencieux, son regard vissé à celui de sa mère. « Pour moi et pour la déesse, tu dois me promettre de devenir
chevalier… Tu ne dois pas échouer, jure-le ! - Je le jure… De toute façon, je viendrais te voir souvent et
je te dirais tout ce que je fais… - Non. » Ses yeux se remplirent de larmes. « Tu ne
pourras plus venir… à moins d’être devenu un chevalier… et alors tu
m’auras oubliée… - Jamais, je ne t’oublierai pas, pourquoi tu dis ça ?! Je
ne veux pas t’oublier ! - Il le faut, je veux que tu essayes de m’oublier, tu ne dois
pas vivre en t’accrochant à ton passé… tu comprendras plus tard… - Jamais… Je ne veux pas partir alors, je veux rester avec
toi ! ! ! » Elle sourit tristement. « Moi aussi j’aimerais te garder
toute ma vie, mais on ne choisit pas sa destinée… - Alors viens avec nous, tu peux devenir chevalier ! - Non, je ne peux pas… j’ai déjà essayé et j’ai échoué, mais
toi tu réussiras. Adieu, mon fils, je t’aime… » Elle le serra dans ses bras, l’embrassa une dernière fois, ses
larmes mouillèrent les joues de l’enfant. Elle se releva, se retourna et
partit en courant. Thersandros voulut se précipiter à sa suite mais deux bras
puissants l’en empêchèrent. L’un des hommes le maintenait fermement contre
lui. Thersandros se mit à pleurer en se débattant. « Maman ! ! ! Non ! ! ! Ne
me laisse pas ! … Je veux pas !… Non ! Je serai obéissant, je
le promets !… Je serai gentil !… Reviens !
Pourquoi ? ? ? MAMAAAAN ! ! ! » Il fut emporté dehors, toujours hurlant, gesticulant. Plus on
l’éloignait de sa mère, plus sa colère enflait. Son cosmos se mit à irradier,
l’homme qui le tenait failli le lâcher. Il en fit la remarque à son
compagnon. « Eh, mais c’est qu’il devient brûlant. Quel petit
monstre ! Le jour où il arrivera à contrôler sa cosmo-énergie, je ne
veux pas me trouver sur son chemin. - Allez, on se dépêche… Putain, j’ai horreur de faire ça,
arracher un mioche à sa mère… Il semble s’être un peu calmé ? - Faut s’méfier de l’eau qui dort. Si je le relâche un peu, il
va filer comme une anguille, je le sens, et j’ai pas envie de courir
après. » Thersandros s’était en effet calmé, il avait cessé ses
hurlements et ses pleurs. Son corps était encore traversé de sanglots convulsifs.
Il essayait de voir où ils allaient, s’il pouvait retenir la route, il
s’enfuirait et reviendrait près de sa mère... Mais très vite, cet espoir
disparut à son tour, il perdait petit à petit tous ses repères et ne
reconnaissait plus du tout le chemin du Gynécée. Il décida alors d’attendre
et de voir ce qui allait lui arriver. En même temps, du haut de ses trois
ans, il prit une grande décision, il se jura que destin ou pas, désormais
c’est lui qui déciderait. Ce qu’il lui arriverait en bien ou en mal, il
l’utiliserait, jamais plus on ne pourrait le manipuler comme en ce moment. Il
tiendrait son serment quoi qu’il lui en coûte. Korè s’était enfuie, ne voulant plus entendre les cris de son
fils. Elle entra dans la chambre et s’écroula en sanglots sur le lit. Ce
n’est qu’après quelques minutes, qu’elle se rendit compte qu’elle n’était pas
dans sa chambre mais dans celle que Thersandros avait occupée jusqu’à ce
matin. Elle respirait encore son odeur dans l’oreiller. La Guné entra et
ressortit aussitôt, elle ne pouvait l’aider, Korè était seule dans sa
douleur… Tout ce qu’elle pouvait faire, c’était espérer que la jeune femme ne
sombre pas dans la folie. Cela s’était déjà produit, plusieurs femmes étaient
restées prostrées, incapables du moindre mouvement pendant des jours voire
des mois, d’autres se suicidaient. Ou d’autres encore basculaient
complètement dans la démence, imaginant avoir leur enfant toujours à leur
côté, parlant à un être imaginaire qu’elles seules pouvaient voir. Après
avoir tant aimé son fils, qui sait comment Korè réagirait ? Korè pleura pendant trois jours sans arrêter, puis elle se
ressaisit. Elle reprit le service de la déesse peu de temps après. Personne
ne la verrait plus jamais sourire, sa joie était partie avec son enfant. La Guné
avait raison, c’était plus de la survie qu’autre chose, on ne pouvait pas
appeler ça vivre. Un espoir subsistait, un jour son fils serait chevalier et
à ce moment là il viendrait peut-être au Gynécée et elle le verrait. Lui, il
ne la reconnaîtrait certainement pas et elle ne lui parlerait pas, non, mais
elle le verrait, ça serait suffisant. Jusqu’à ce jour, elle survivrait, coûte
que coûte. Fin du
premier chapitre. |

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