Récits des Açores...

Accès aux récits précédents

    retour accueil Transat Retour

JUILLET 2002

Le Retour

JUIN 2002

Flores

MAI 2002

Transat Bermudes-Açores

 

 

Où l’on est fait pour vivre plutôt à l’horizontale.

 

Une main. Sur ma joue. Elle est froide et mouillée. Vas-t’en sale main, tu vois pas que je dors ? Non, elle insiste. J’y crois pas, elle va vers mon oreille ! çà y est, elle m’enlève mes bouchons d’oreilles. GRAAOUMFFFTCHIIIIIIIIVZZZZZBAMBAM. Putain c’est quoi ce vacarme ? çà tape de partout, les murs me cognent la tête dans la nuit noire. Au bout de la main, Cécile essaie tant bien que mal de me réveiller pour que je prenne mon quart, il est trois heures du matin, le bateau est gîté à 45° sur tribord, on est partis des Açores depuis deux jours, c’est la merde.

 

« Habille-toi vite mon chéri, je crois qu’il va falloir aller au mât prendre le troisième ris ». Super. Les paquets de mer dans la tronche au réveil, j’ai toujours adoré. Surtout quand il fait bien noir. Après le ris, Cécile sera couchée à son tour, et moi, bien secoué comme une bouteille de coca –vous savez quoi ? on a OUBLIE le coca cette traversée- il ne me restera plus qu’à vomir un petit coup pour mieux méditer sur l’option météo audacieuse que nous avons choisie avant-hier, c’est-à-dire il y a très, très longtemps.

 

Du port d’Angra do Heroismo, Terceira, le tableau est assez simple : l’anticyclone des Açores est une grosse bulle de beau temps qui protège ces îles merveilleuses des dépressions Atlantiques. Beau temps donc, mais sans vent, un peu comme une très belle journée en montagne quand tout est clair. Nous, pour avancer, il nous faut du vent. Or une petite dépression annoncée pour demain a réussi à se frayer un chemin dans cette zone de haute pression ; n’est-ce point là l’occasion rêvée de faire route au Nord par vent d’ouest lorsqu’elle nous passe dessus ? Des jours de mer certes musclés pour commencer, mais l’assurance de monter suffisamment haut en latitude pour ensuite dérouler dans des vents portants jusqu’à la France. Et tout çà sans l’aide du moteur, pas mal non ?

 

Il ne faut pas être sorti de St Cyr pour voir là l’optimisme naïf du jeune navigateur en ce qui concerne la météo. En gros, on interprète les infos un peu comme on aimerait bien que çà se passe pour nous. Surtout quand on a envie de partir. Bien sûr ce n’est jamais çà même si on évite ainsi le vrai mauvais temps. Du vent d’ouest donc ? ouaip, trois heures en tout et pour tout. Après çà du nord, du nord, du nord. 5, 6, rafales à 7. Filao, qui est monté d’au moins 30 milles au Nord (il en reste 1350) lutte contre le vent, un bord sur l’Amérique, un bord sur le Portugal. On n’avance pas. Météo pour demain ? pareil. Il est trois heures du matin et il faut que j’aille prendre un ris.

 

Quand le dernier entré est le premier sorti.

2 jours plus tard. Le vent a tourné Nord-est. Cà pourrait être mieux parce que la France, vue des Açores, c’est justement au Nord-est. Maintenant c’est un bord sur le Groenland et un bord sur le Maroc en quelque sorte. On a bien dû avancer de 30 milles par jour. A ce rythme là on est à La Rochelle pour Noël ! Mais pourquoi on n’a pas fait demi-tour bon Dieu ! ben, au début, on espère que çà va s’arranger. Puis petit à petit on progresse quand même et on se dit que si on fait demi-tour maintenant, on aura perdu toutes ces journées à se battre. Et puis est-ce que ce sera mieux après ? pas sûr. Alors on s’accroche. Ya un truc qui ne s’accroche pas trop dans cette mer agitée à forte, au plus près du vent, c’est ce que je fais renter dans mon estomac. Le bilan de ces 4 jours n’est pas fameux.

Jour 1 :

+ une assiette des pâtes

Jour 2 :

+ une salade en boîte

- une assiette des pâtes

+ un thé

- un thé

Jour 3 :

+ 10 pétales de corn-flakes

- 10 pétales de corn-flakes

+ une salade en boîte (espoir ?)

Jour 4 :

- une salade en boîte (déception)

+ une soupe

 

comme on le voit, je suis un garçon qui ne coûte pas cher à nourrir. Mais comment elle fait, elle ? on vit depuis 4 jours penchés sur le côté, avec la maison qui monte, qui descend, qui tape chaque vague, on est mouillés, on dort quatre heures par nuit. Et elle rien, pas vaillante mais elle mange ce qu’il faut. C’est une habitude à prendre mais je trouve que c’est injuste. Ah, on était si bien sur l’île de Terceira, au port …

 

Où l’on est aussi bien à terre.

Terceira…C’est un lieu commun de le dire mais toutes les Açores sont différentes et c’est bien vrai. Après avoir goûté à la magie de Florès, nous étions allés à Graciosa… pour essuyer 6 jours de sale temps planqués dans un mouillage, surveillant si l’ancre allait déraper (ce que, bien entendu, elle fit) . Des ‘sorties’ à terre et une petite semaine à bouquiner presque tranquilles dans le bateau. Puis cap sur Horta, le port de Faial et son ambiance unique au monde. Là Catherine, Florence et Frédo nous avaient rejoint. Oh cette ambiance mes amis. Une centaine d’allumés qui viennent des 4 coins des océans dans un même port, chacun avec la ferme intention de se vider avant de reprendre le large. Je me souviendrai longtemps du visage de cette (jolie) canadienne qui, chez Peter’s, buvait sa première bière après 31 jours de gros temps depuis les Etats-Unis. Presque plus de bouffe, plus de cigarettes ; de sa voix cassée par l’émotion elle gueulait son bonheur à tout le bar, et comment c’était dur, et combien elle était contente d’être ici au milieu des gens. Ce soir elle prendrait une bonne cuite. Et puis on avait passé du bon temps, on était monté au Pico avec Fred , les filles avaient nagé avec les dauphins, nous avions tout réparé pour la ‘troisième’ transat. Sao Jorge et Terceira sillonées en stop à l’arrière des pick-ups, des nouveaux amis, on avait couru devant les taureaux dans les rues d’Angra do Heroismo. Puis l’idée de départ à nouveau s’était insinuée dans nos pensées.

 

Où quand les gros ouvrent la bouche, les petits la ferment.

Aujourd’hui, SUPER journée.(jour5) Il fait beau, beau, beau. Tout brille dehors. Tout est oublié. Réveil en plein centre de l’anticyclone, malheureusement au moteur, mais c’est un peu obligé. Finalement on a réussi à monter au nord, comme prévu, un départ musclé mais finalement ce n’était pas un mauvais choix. Bientôt les vents d’ouest seront là, et les heures de moteur faites seront les dernières de la traversée. Pour l’heure, journée ‘observacão de cetaceos’. Avec la mer comme un miroir, une paire de jumelles et un peu de temps devant soi çà devrait pouvoir marcher. Déjà depuis ce matin les dauphins viennent nous voir pour nous montrer les jolis sauts qu’ils savent faire. Mais moi c’est des baleines que je veux voir. Au loin, on commence à voir leurs grands souffles caractéristiques qui émergent à la manière des fumées des locos à vapeur. 14h, Cécile dort. Un gros pschhiiit à tribord. Allez, la barre à gauche toute je m’offre un petit détour pour y voir de plus près, l’air de rien. J’essaie de pointer l’étrave tant bien que mal sur ces jets, j’abandonne, un peu déçu de ne voir que des pschiits. Et c’est là que c’est arrivé. Sur l’arrière du voilier, à 100m un truc énorme perce la surface de la mer puis monte, monte…et retombe en s’écrasant dans l’eau. Cà fait un plouf de…de…d’éléphant. Non, c’est beaucoup plus gros qu’un éléphant. Un rorqual. Le plus gros de tous les animaux connus. Oh là là, il faut surtout pas que je le dise à Cécile parce qu’elle va me demander pourquoi je ne l’ai pas réveillée juste un peu avant que le rorqual ne saute. Tiens, la voilà.

« Bien dormi ?

Mmmm… Tout va bien ?

Oh oui, la routine. On file cinq nœuds ».

Bon. La journée n’est pas finie et je lui dois une belle observacão. Une heure après, branle-bas de combat, à nouveau un souffle dans le travers. Barre à gauche, on va voir la baleine. Les pschiits se rapprochent, on commence à voir son dos qui défile comme un autobus, c’est un rorqual. J’en profite pour dire à Cécile que je le connais et que je voulais lui faire une surprise, mais elle n’entend rien, trop occupée à regarder le géant qui passe lentement sur le côté du bateau, à toucher, puis s’éloigne par l’arrière. Tant mieux parce que question taille, Filao il fait un peu le bébé-baleine si vous voyez ce que je veux dire.

C’est lorsque le rorqual a fait demi-tour, a ouvert sa gueule et a commencé à se rapprocher par derrière que nos exclamations de joie se sont tues. Cécile a pensé qu’on avait fait quelque chose qui fallait pas, moi je me suis demandé en silence à quelle vitesse de pointe pouvait aller une baleine en colère. J’étais certes flatté que mes petits poulpes roses à la traîne puissent attirer une bestiole de 50 tonnes ; mais là, non, ce coup-ci c’était un peu trop.

Et voilà ! une belle journée je vous disais. On en reparlait encore lors du passage de quart de minuit ce soir-là. Je me rappelle que Cécile a dit que çà puait dehors, « comme si une baleine avait ouvert la bouche ». Et bien croyez moi si vous le voulez mais à ce moment là, le rorqual était là (j’aime bien imaginer que c’était le même) une longueur de coque derrière, son souffle puissant faisant vibrer l’air de la nuit. Je suis allé me coucher moi.

 

Où les puffins d’Altaïr sont aussi cons que ceux de Ridge.

Sale temps aujourd’hui. (jour 6) Gris. Humide. On a atteint la zone ‘Altaïr’ (vous savez, la météo marine sur France Inter, Cromarty, Fisher, Dogger…) J’ai pas le moral moi. Il faut dire que çà a commencé très fort. Ce matin je me réveille, des cris dehors, il y a un puffin pris dans les lignes de pêche, comme avec Jean-Luc avant les Açores. Ses copains protestent, Cécile crie, et je me retrouve en caleçons sur la plage arrière à essayer de lui retirer les DEUX hameçons qu’il s’est planté dans le ventre. Trop profondément hélas. Plus tard, rebelotte avec cette fois un puffin qui fait du ski nautique pris par le bec. Celui-ci on a réussi à le sauver, mais j’ai dû couper un hameçon en bon inox. La journée se poursuivra avec un thon remonté au côté du bateau, que je saignerai comme un cochon…avant de le laisser échapper bêtement. Ce soir on a mangé des épinards aux patates. Cà ira mieux demain. L’ami des bêtes vous dit bonsoir.

 

Où c’est tous les jours dimanche parfois.

Altaïr est derrière maintenant (jour 8). Nous sommes tant bien que mal parvenus à grignoter 2 degrés de longitude par jour depuis quand déjà ?…je ne sais plus. On ne compte plus. Pour tout dire, on se traîne. Mais alors, grave ; ya plus de vent. On passe certaines nuits à 2-3 nœuds, pas plus, la vitesse d’un piéton. Si encore on pouvait occuper ces heures privilégiées à contempler l’immensité de l’océan ! mais l’horizon s’arrête à 20 mètres autour du bateau. Du brouillard bien épais, qui mouille. Alors dans ces conditions, même plus de veille aux cargos à faire, on laisse au radar le soin de nous avertir ; plus de baignade, plus rien à faire dehors. On reste au chaud dedans à bouquiner. Comme un très long dimanche.

Apparemment ce régime n’a pas l’air de trop nous abrutir, quoique ce matin Cécile a dit « Tiens, aujourd’hui il fait encore gris-gris petite souris ». Il est temps que le soleil revienne.

Notez que les journées ne sont pas si monotones que çà. Une fois par jour il faut faire une manœuvre de voiles : passer le génois de babord à tribord, et la trinquette de tribord à babord. Ouf, le vent est tellement facétieux. Hier, journée boulange, j’ai réussi la plus belle miche de pain de tout le voyage. A 8h il faut donner le bain aux poulpes, et les en retirer le soir à 19h ; par ce temps et à cette vitesse les pauvres, ils ne craignent rien des mâchoires des prédateurs. Ah aussi, ce matin j’ai perçu un écho sur le radar et ce n’est qu’au bout d’une demi heure d’appels en vain à la radio que j’ai renoncé à entammer la conversation avec une bouée. C’est en somme bien agréable de bouchonner ici à 3 nœuds, surtout lorsqu’on pense qu’on est dans les latitudes des torgnoles, celles qui vous font arrêter la voile à jamais. On arrivera…ben…quand on arrivera.

 

Quand les mouches ont changé d’âne.

Aujourd’hui un  événement exceptionnel me fait reprendre la plume (jour 13). Ça y est on a la baraka (jusqu’ici). Le vent est de retour, qui a partiellement chassé le brouillard et nous pousse à une vitesse plus que satisfaisante : 6 nœuds. Du coup la Rochelle c’est pas mal rapprochée et on commence à oser imaginer que ce voyage aura un jour une fin. Je ne résiste pas au plaisir de vous annoncer que nous sommes aussi entrés dans des eaux poissonneuses. Finies les économies de bouts de chandelles parce que 1) le panneau solaire ne chargeait pas dans le brouillard, 2) l’éolienne ne tournait pas dans le petit vent ; Les batteries sont rechargées, on va avoir de la lumière, du frigo, du radar tant qu’on veut. Et en plus des pavés de thon. Oui Oui Oui !! C’est ça l’événement exceptionnel. Ce n’est pas qu’on manquait (on  ne manque jamais de bouffe à bord de Filao) mais l’avitaillement ayant été un peu bâclé cette fois ci, une par une on voyait les réserves se finir ; Les légumes frais, le fromage, le lait,  les œufs…Là, il y a 15 kilos de thon bien rouge qui pendent au portique arrière. Ça devrait suffire pour les 200 milles qui restent. Pas facile à remonter ce thon. Dans mon sommeil j’ai entendu comme un « pling, pling » très net, qui pouvait être soit une guimbarde bretonne, soit un hauban entrain de casser. Comme Cécile est une bonne navigatrice, je me suis dit qu’elle ne nous avait pas envoyé à Plougastel, donc c’était le hauban. Et non ! JULIENJULIEN YALALIGNEDETRAÎNEQUIFAITUNBRUITDINGUE ! Tendue comme de l’acier qu’elle était. On tire dessus à deux et avons la joie d’apercevoir Le Thon que j’attendais depuis 1 an. Le Gros. Le ramener ne fut pas un jeu d’enfant mais avec une petite rasade de rhum dans les ouies il s’est calmé tout net. Là il est 11 heures et je me demande avec gourmandise si je fais le premier morceau en carpaccio ou en pavé…les deux ?

L’approche de l’arrivée ne sera pas de tout repos. En 24 heures on traverse « la ligne », celle qui matérialise la trajectoire des cargos qui vont du cap Finisterre à Ouessant pour embouquer la Manche. Puis on affronte la remontée des fonds du golfe de Gascogne, de moins 5000 à moins 100 mètres en quelques heures, ce qui a pour effet de transformer la mer en un joli champ de bataille. Enfin viennent les premiers chalutiers-pêcheurs toujours imprévisibles dans leurs déplacements.

Filao glisse sur le billard du pertuis Breton. A droite le phare de l’île de Ré est éblouissant. Il est 1 heure du matin. Des milliers d’images défilent dans ma tête : Espagne, Cap Vert, Antilles, Bermudes…C’est trop à la fois. Il faut se concentrer pour passer sous le pont de l’île de Ré, puis faire un atterrissage propre dans le port des Minimes, qu’on revoit après un an et un jour. Il est maintenant 6 heures du matin, le jour se lève et on a pris un ponton. On sirote une petite bière des Açores, Cécile me dit « Tu sais, pour le prochain voyage, il faudra un enrouleur pour la trinquette, ce sera plus pratique. »

 

 

 

 

Flores, les copains

 

 

A flores des Açores, les gens ont un air bizarre. Dans le port de Lajes, lorsque votre regard croise celui d’un indigène, on ne retrouve plus trace de cet air qui nous était devenu familier de l’autre côté de l’atlantique : «Toi mon pigeon blanc sorti de ton beau yacht, je vais te vendre un kilo de tomates à $20 ». Non, à Lajes das Flores, ils en ont même rien à faire de notre porte-monnaie. Ce qu’ils veulent c’est des histoires. Ecouter les nôtres, et qu’on écoute les leurs. Trop éloignée du groupe des îles centrales pour que les voiliers venus d’Europe s’y rendent – contre le vent -, trop paumée pour que les touristes viennent y mettre les pieds, à Flores les seuls visiteurs sont ceux qui 1/ viennent de traverser l’atlantique en voilier, 2/ ont vraiment choisi cet atterrissage car il faut monter plus nord et il n’y a pas de ponton pour s’amarrer. En fait ça tombe bien car ces visiteurs qui après deux à quatre semaines de mer ont les cheveux assez longs, ne sentent pas forcément la rose, ont tous la fierté d’être arrivés et en ont beaucoup des histoires, plein la musette.

Le port est gratuit parce qu’il y a de la place, l’eau est gratuite parce qu’il y en a assez, la dame de la mairie lave, sèche et plie le linge pour rien « parce que vous devez en avoir du linge sale après ce voyage ». Impossible de faire accepter une pièce à un  pêcheur en échange de son poisson. José nous amène du cresson et des carottes « parce qu’il en a beaucoup ». Internet est bien entendu en libre accès. On ne se fatigue pas trop à lever le pouce parce qu’au bord de la route les gens s’arrêtent. Pour finir le très bon guide de Flores est très gentiment offert par la municipalité.

Quel accueil, mais alors, quelle leçon d’accueil ! Ils sont sympas quoi. Alors forcément avec notre maison flottante on a tout de suite l’impression de faire partie du village. Il y a Bernardo le policier de 21 ans (il en paraît 14) qui est encore tout intimidé par son propre uniforme ; Flores c’est sa première affectation, il parle parfaitement français mais refuse toujours de boire un coup avec nous, ce ne serait pas sérieux. José – le cresson- passe tous les soirs au port pour voir s’il n’y a pas un équipage à balader dans sa belle Mercedes. Parce que son plaisir c’est de parler de l’Amérique avec les visiteurs. José c’est « l’américain » de Flores, émigré rentré au pays. Mais les îliens ne le reconnaissent plus comme l’un des leurs donc il préfère la compagnie des voyageurs. Et puis à Flores il y a une femme pour quatre hommes donc ce n’est pas la peine d’aller draguer à Santa Cruz la capitale. Il a 75 ans.

José Antonio (un autre José) donne son poisson et dieu sait que certains jours il a les nerfs parce qu’il n’y en a plus beaucoup. C’est aussi lui qui nous a filé une de ses grosses bouteilles de Butane le jour où on est tombé en panne. Comme ça. Vous en connaissez vous des pêcheurs qui sont sympas avec les plaisanciers ? Moi pas, avant José. Les pêcheurs, ils travaillent là où nous on s’amuse. Donc au port ce n’est jamais la bonne entente. Mais à Flores si. Il y a aussi notre grand copain Augousto. Lui, c’est le pilote du port, un chef, et il nous a bien sûr invité fièrement à bord de son bateau. Il nous a invité à nous amarrer sur sa bouée. Il n’a pas voulu qu’on l’invite à boire (« chi ch’est pas moi qu’invite, yé né viens pas »). Il nous a présenté à Juan, le capitaine roumain du ferry de 105 m, ‘Golfinho Azul’ qui est devenu notre autre grand copain, qui nous a (vous vous en serez douté ?) invité à son bord pour un repas mémorable. Juan il est trop. Il a écumé toutes les mers du globe mais est en totale admiration devant ce que l’on a fait. Il fallait le voir, littéralement boire nos paroles et demander toujours plus d’histoires, plus d’anecdotes encore. Nous, avec Cécile et Jean-Luc autour de la table on ne se faisait pas prier pour raconter et se resservir. Lui son rêve c’est de construire un voilier et de prendre la mer (!!!), mais il ne l’a jamais fait. Comme il le dit sobrement avec son accent roumain « I like your life ». Tu m’étonnes, après que la flotte roumaine a disparu avec la révolution, il s’est fait exploiter par des compagnies maritimes étrangères qui l’autorisent à retourner voir sa femme deux fois par an au moins. Génial.

Ah, j’oubliais, il y a aussi Marcio l’animateur du club Internet de la bibliothèque. Lui il est en manque de contacts, il vient carrément te brancher alors que tu es plongé dans la rédaction d’un courrier électronique :

« -  Hé, tou aimes le jazz ?

-         Heu, oui.

-         Parche que moi ch’aime beaucoup.

-         Ahhh…

-         Yé vais té prêter des dichques

-         Tu sais, Marcio…

-         Chi  Chi. Tou mé diras ce que tou en penses.

-         Ok. Merci. Adeus.

-         Et tou es allé vijiter Fajã Grande ?

-         Heu, en fait je faisais du courrier là.

-         Il faut y aller . Regarde, Yé té prête um libro.

-         Merchi.

-         Etc… »

 

A côté de cette gentillesse les balades, la verdure retrouvée, ce sont des passe-temps. Ça fait tellement plaisir d’être enfin reconnu pour ce qu’on est, des voyageurs curieux, pas des yachtmen, pas des aventuriers, pas des porte-monnaie ambulants ni des vagabonds des mers. Flores c’est vraiment rafraîchissant. Mais huit autres Açores nous attendent ! Cécile et moi on y serait bien resté un ou deux mois de plus. Ah, au fait, Jean-Luc est parti avec un sirène. Allez, en route pour de nouvelles aventures…

 

 

 

La fine stratégie

 

 

 

Depuis que nous sommes arrivés aux Bermudes, il y a quelque chose d’à nouveau changé dans le cours du voyage. Est-ce l’humidité qui tombe inexorablement tous les soirs sur le pont ? la chute du thermomètre qui interdit désormais toute baignade autour du bateau ? ou tout simplement la Grande Appréhension, celle de retraverser l’Atlantique, non pas sous des latitudes tropicales bercés par l’alizé, mais cette fois dans l’Atlantique Nord, l’autoroute des dépressions, siège des mers fortes et des coups de vent violents ? Oui, çà doit être çà. L’impression s’installe que les Bermudes ne sont qu’une belle carte postale, un répit, l’important étant ailleurs, le gros morceau quoi si vous voyez ce que je veux dire. On va quand même observer des spécimens locaux, ceux en costard qui portent un bermuda avec des chaussures de ville et des chaussettes montantes, et les mecs se baladent comme çà et PLUS le bermuda est dépareillé et PLUS les chaussettes sont d’une couleur différente, plus c’est la classe pour eux.

 

Au mouillage de St George’s, on retrouve la bande de ceux qui vont tenter le coup. Simplet, Damoiselle, Filao, Merlin, les anglais, les scandinaves, tous les voiliers ont en tête ce fameux départ, ces 1700 milles qui nous mèneront jusqu’aux Açores dans une mer incertaine. Le soir dans le carré les discussions s’enflamment :

 

-         « Moi, j’ai pas envie de me faire torgnoler, donc je pars avec 400 litres de gasoil et je ne monte pas trop au nord, je reste dans les calmes.

-         Oublie çà. Ce qu’il faut c’est monter jusqu’aux 40ème pour trouver les vents portants, c’est évident.

-         Oui, mais tu te feras branler et en plus sans faire route directe.

-         Souviens-toi que le ‘Rêve d’Antilles’ a mis 31 jours !

-         Moi, dit un autre, je vais au 37ème Nord, c’est tout. C’est là qu’il faut être.

-         Etc, etc…. »

 

Il y a les ‘frileux’, les ‘sportifs’ les ‘Jimmy Cornell conseille de…’, les ‘oui mais Josuah Slocum prétend que…’, les scientifiques disciples de l’orthodromie[1] la plus stricte, les ‘on verra bien’.

Nous on écoute, on se concentre plutôt sur l’apéro et après mûre réflexion la décision est prise : on fera une ‘route-moyenne-la-plus-proche-posible-de-la-route-directe-avec-beaucoup-de-gasoil-et-sans-s’empêcher-de-monter-chercher-une-petite-dépression-si-le-vent-manquait.’ Un peu jésuite, mais raisonnable en somme.

 

Une ouverture météo s’annonce enfin. Certains sont déjà partis, dans trois jours on y va. Sur la table cartes, livres, calculettes, GPS, cours des Glénans, bulletins météo crachent une tonne d’information à la minute. Ambiance d’état-major avant la bataille. Un premier segment au 66° nous mènera jusqu’au 35ème parallèle, mais pas avant les 50 degrés de longitude. Puis on arrondira jusqu’aux Açores, en ayant évité une zone où les coups de vent tombe avec une fréquence de 3% en mai. Du beau travail. Une fine stratégie de … peut-on encore le nier longtemps ? de course. Parce que ceux qui appareillent le même jour que nous il est quand même pas question qu’ils arrivent devant nous à Flores, dans 15, 20 jours, plus ?

 

Derniers achats de carottes, pamplemousses, bananes, sheddar, pain, œufs, eau et le moment tant attendu arrive enfin. A l’aurore d’un matin clair, (entre 12h et 13h) on fait un dernier petit tour dans la baie et on envoie les voiles pour la grande aventure ! Tous les trois à bord sommes émus, fébriles contents, inquiets. Les trois ? et oui, Jean-Luc Bouché nous a rejoint Cécile et moi pour la traversée, il était sur le bateau ‘Merlin’ mais bon lui et son coéquipier-skipper ne s’entendaient plus assez bien. L’un part donc seul, et nous en plus d’une nouvelle compagnie nous allons pouvoir DORMIR en partageant les quarts de nuit ; le bonheur quoi.

 

Première nuit justement, tout est calme. Un petit appel à la VHF tant que les autres voiliers sont encore joignables, histoire de confronter une dernière fois les plans de route mis au point depuis une semaine. Et puis … C’est là que le front de la dépression arrive. Le vent forcit, la mer monte, encore et plus le lendemain matin. On réduit les voiles jusqu’à ne laisser qu’un tout petit triangle à l’avant, 3 ris dans la grand voile. Le vent souffle maintenant force 8 dans l’arrière, de grandes lames déferlent en emmenant Filao en surf avec elles. Il y a encore trop de voilure. On enlève toute la grand voile. Mon estomac proteste, de sombres pensées traversent mon esprit transformé en un gros bol de porridge dans le genre qu’est-ce qu’on est nuls, c’est le DEUXIEME jour et on est déjà dedans, c’est pas vrai. La route du bateau ? celle qu’il veut bien faire dans ces conditions, c’est lui qui décide. Dans le vacarme des déferlantes, je crie :

-         « au fait, c’est quoi notre stratégie ? l’orthodromie, c’est çà ?

-         La fuite. C’est çà notre stratégie, la fuite me répond Jean-Luc. »

 

Bon, tout passe même si c’est parfois un peu long et 24h après la croisière continue sur de meilleures bases. Mais çà, Jean-Luc vous le racontera mieux que moi.



[1] Orthodromie : Route la plus directe, qui sur une carte marine n’est pas droite mais fait un arc de grand cercle qui épouse la courbure de la terre.

 

 

 

Hosted by www.Geocities.ws

1