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Transat Bermudes Açores à bord de Filao

                 Par Jean-Luc Bouché, équipier des Bermudes à Flores

MAI 2002

journal de bord

 

 

Les engueulades, cela arrive et quand pour un équipier, il est l’heure de changer de bateau, faut pas traîner.

Jules et Cécile, je les avais rencontrés lors d’une escale a  Madère et depuis, nos chemins s’étaient croisés à maintes reprises. Je les connaissais donc un petit peu.

C’est par une belle journée de mai à St George aux Bermudes que moi et mon bric-à-brac nous voilà embarqués à bord de Filao à destination de Flores aux Açores. 1680 milles à parcourir. Un départ  en début d’après-midi et par un petit force 3 nous annonçait un amarinage tout en douceur …Malheureusement, les caprices de la météo n’étant connus que par Ariel Kassim[1], nous voilà quelques heures plus tard dans un force 7 bien établi (vent fort ; 28 à 40 nœuds) avec l’estomac en nœud de cravate.

La mer ne tarde pas à se lever pour devenir forte à très forte. Filao taille vaillamment la route, l’équipage lui, tente de s’amariner tout en s’économisant.

C’est à ce moment précis que LA question tombe : Ne faudrait-il pas suivre une route Orthodromique ?! A vos souhaits.

Bouquins, formules et calculette scientifique, Jules s’arrache les cheveux et entreprend le calcul de a … qui restera un gros mystère et Filao sera réglé sur une route en fonction du confort de l’équipage. Voilà qui se termine bien.

Les quarts de trois heures se succèdent, à trois c’est quand même Byzance. Trois jours plus tard nous voilà déjà 391 milles plus loin ; le vent de suroît passe au noroît en un claquement de doigts et voilà Filao à nouveau sous génois et trinquette tangonnés.

Cécile, notre météorologue du bord, équipée comme Bill Gates, nous sort les cartes météo à 24 et 48 heures, gentiment envoyées par l’émetteur SSB de Boston. Filao lofe afin d’éviter la dévente provoquée par un bel anticyclone. Jules médite sur la vie dans les grosses entreprises, quant à moi, je fantasme déjà sur un bon gros steak frites. Je ne peux plus vous le cacher ; je suis belge.

Filao semble être maintenant sur l’autoroute des Açores ; le courant, le vent et la longue houle semblent tous trois s’être mis d’accord pour lui faciliter  la tâche.

Le confort à bord s’en ressent et Jules se met à nous concocter des pizzas « hors normes ». Cécile rajoute « le » degré à tribord sur le pilote, faut pas rigoler avec ces choses là, un degré s’est un degré et en plus, y’en a que 360 dans le compas. Les briquets, à leur place et la crème solaire sur le pif s’est « obligé » ! Jules et moi, on obéit ; quand le chef a dit, nous, on exécute.

La pêche est loin d’être miraculeuse, seuls les pétrels, les labbes et un vieux paillasson semblent être intéressés par nos lignes de traînes. Un thon ou une dorade seraient pourtant les bienvenus dans la cambuse.

 

18 /05 Faudrait que la mer se calme un temps soit peu. Pas moyen de se laver ; bientôt, ouverture du club des «crados».

Jules, « l’acrobate de la cambuse », arrive à nous préparer un « carbonara con fettuccini » façon du chef – Transcendantal.

 

19 /05 Trois heures du mat. ; j’ai tout essayé ; assis, debout, couché, dans le placard et en poirier, rien n’y a fait : j’ai pas dormi. Depuis hier soir, le vent et le courant se font la guerre et la mer ne ressemble plus à grand chose. Une houle croisée dans laquelle Filao ne trouve pas sa place. L’eau est chaude et s’est toute ratatinée par l’humidité que Cécile me passe le quart. Le vent refuse et Filao file dans le 60 à 5.6 nœuds. Nous voilà donc 20 degrés dans les choux.

Nous sommes sous génois seul et tangonné depuis la veille au soir et la manœuvre pour détangonner et envoyer la grand voile s’annonce acrobatique. Le jour se lève d’ici deux bonnes heures ; j’attendrai donc le début du quart de Jules pour agir avec lui.

Dans l’après-midi, quelques sceaux d’eau de mer et un coup de shampoing sont venus collaborer au moral de l’équipage. Selon les dire de Cécile, cela commençait à sentir le «Fennec»….

Fennec : Nom masculin…petit renard du Sahara, à longues oreilles. Y’a pas marqué que ça sent dans le dico !

Un bon vieux bocal de « Chili con carne » s’est vu ouvert. C’est dimanche, y’a pas de raison de se priver. Nous avons maintenant passé les 840 miles parcourus, il ne reste plus maintenant que l’autre moitié du chemin.

 

20/05 La nuit passée fut calme ; la moyenne du jour montre 5,6 nœuds depuis le départ…pas mal. La journée est ensoleillée ; le slip bien accroché et un bout autour de la taille, nous nous sommes laissés traîner derrière le bateau.

Aujourd’hui c’est Filao qui donne la météo à un énorme voilier ; le « King’s legend ». Leur Inmarsat est en panne…Ils doivent vivre un énorme cauchemar sans internet. !

 

21/05 En soirée, nous apercevons un bateau marchand et prenons contact avec lui. En provenance de Cherbourg, il transporte une cargaison de charbon a destination de Baltimore.

Que fait-il si bas en latitude ? Probablement qu’il évite d’avoir le Gulf stream en plein dans le nez.

Il nous signale un bon force 7 de WSW au 39ème de latitude. Nous ferons donc une route plein Est durant la nuit. Le matin même, un autre voilier avait prit contact avec lui pour une couverture météo. Probablement nos amis Manu et Stéphanie sur « Simplet » partis quelques heures plus tôt que nous des Bermudes. Ils n’ont pas traîné !

 

22 /05 0535 : Mon quart se termine doucement. Le loch est a 1146 milles ; plus que 534 milles. Nous filons a 5,8 nœuds dans le 87. Notre angle au vent n’est plus à 90 comme hier soir mais bien à 120. Nous sommes sous GV 2 ris et génois tangonné. Une petite manœuvre matinale de changement de voiles ne peut que nous enthousiasmer…

 

23 /05 Jules nous a fait du pain car celui acheté aux Bermudes commençait à être un peu trop poilu !

 

24/05   0600 Séance de démêlage des lignes de traîne qui n’ont pas supporté le petit 360 degrés de Filao durant mon quart.  Onze jours de pêche intensive….1 paillasson ; c’est tout ce qu’on a pris ! Jules et moi on s’inquiète. On a tout essayé : Le calamar rose, le vert, le bleu, le poisson en plastique et même un morceau de couenne du jambon du bord……QUE DALLE !

1000 Pétole molle. Un léger souffle de ENE nous propulse dans les pointes à la vitesse extravagante de…2 nœuds dans le 140 : Magnifique ; cap sur Cape Town !

Nous devons être au centre de l’anticyclone des Açores. Les cartes météo le confirment.

1200 J’entends plus rien que le ronron du moteur. Nous sommes a 235 milles de Flores. ça sent l’écurie.

1830 C’est un fait bien connu : Il suffit que l’on décapsule nos bières pour l’apéro pour qu’un évènement imprévu vienne nous déranger. Cette fois c’est le moteur qui crie ! Cécile saute sur la manette des gaz et le met le moteur au point mort. Un bout dans l’hélice…bon et bien c’est l’heure de la baignade…ça tombe bien, on en avait juste envie. C’est entouré de méduses et de vers globuleux et visqueux en tout genre que Jules nous démêle le paquet de nœuds autour de l’hélice. Dix minutes plus tard, Filao reprenait son allure de croisière, quant à nous, on continuait l’apéro.

 

25/05  0630 Le jour à peine levé, Filao est accompagné de dauphins. La mer est un lac et leurs chants se répercutent à l’intérieur du bateau. Un instant magique. On dégaine l’appareil et on mitraille – comme dab.

           1500 C’est avec mal au ventre que je vous explique cela :

Un puffin a voulu manger le calamar de la ligne de traîne et l’hameçon c’est prit dans son plumage. Il volait attaché au bateau ! On n'en croyait pas nos yeux !

Fallait que l’on sauve cette pauvre bête….

On enroule le génois et on choque la GV, Filao se stabilise.

Lentement on ramène le puffin le long du bateau. Pas une mince affaire…Evidement lui ne pense qu’à se tirer ! C’est que c’est gros cette bestiole là !

Une fois a bord je l’immobilise en lui tenant les deux ailes pendant que Jules se prend un coup de bec. Heureusement il a pensé à mettre ses gants !  L’hameçon ne l’a pas blessé ; il est juste accroché dans le plumage.

Une petit coup de couteau a steak dégage l’hameçon. Ouf. Allez, envole-toi maintenant et ne remets plus ton nez dans nos lignes….

1830 – heure de l’apéro… La VHF crie :   Eh Hombre…Tou m’entends, canal diez over

El Hombre :            « Moi c’est Bewinched y tu ? »

Jules :   « Filao, je pense que l’on était voisin de mouillage a St George aux Bermudes….Comment va le petit chien ? »

El Hombre :            « Il est tombé hier par-dessus bord….alors on a fait demi-tour et, coup de bol on l’a retrouvé !    tou vas comme ça ? »

Jules :            « Euh…à Flores…et toi ? »

El Hombre :            « Yé sé pas, Là ou le vent Y me porte. Et…y’a pas beaucoup de vent hé ?! »

Jules :            « Surtout hier – on passe le temps comme on peut. »

El Hombre :             « Nous on Foume…… »

On se disait bien qu’il parlait bizarrement !

 

26/05 0415 Filao taille la route à nouveau au moteur. Flores est à 86 milles devant nous. Nous devrions arriver à la tombée de la nuit. Porto das Lajes est un atterrissage clair, son phare porte à 26 milles et un feu d’alignement nous conduira jusque dans le port.

 

L’arrivée ne me tarde pas trop, c’était « la » dernière navigation de mon année sabbatique.

Il y aura bien encore le trajet jusqu'à Horta sur Faial mais bon, 130 milles c’est si vite parcouru.

 

La vie en mer c’est un petit peu comme le retour aux choses simples, à l’essentiel. C’est avoir le temps pour soi plutôt que de le voir s’envoler. C’est observer un oiseau, un poisson, un lever ou un coucher de soleil, une pleine lune.

C’est une vie à part, tellement riche en moments forts.

 

Merci a tous : Eric (Merlin-France), Cécile et Jules (Filao-France), Ställe (Evita-Norvège), Yves (Petit délire-Québec), Jacques et Marie (Uranie-France), Marick et Robby (Brin d’étoile-Suisse), Manu et Stepanie (Simplet-France), Philou et Mimi (France), Hans et Gusta (Saarein-Hollande),  Kim et Camilla (Pikéro-Danemark) , Jean-Luc (Sagittaire-France), Jacques et Fanfan (Panous-France), Gael, Martin (France), Elizabeth (Norvège) et tout les gens qui ont croisés ma route pendant un an.

 

La mer est grande mais les ports sont petits alors peut être un jour sur un ponton….

 

Jean-Luc

 

 



[1] Animatrice sur Radio France Internationale-Se charge notamment de la diffusion bulletin météo marine Grand Large

 

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