Friedrich Nietzsche, La Volonté de puissance

III

Par-delà le bien et le mal

410.

Pourquoi dégouter les médiocres de leur médiocrité ! On voit que, pour ma part, je fais le contraire: chaque pas qui les éloigne d'elle - c'est ce que j'enseigne - le conduit à l'immoralité.

411.

Il faut amoindrir et limiter de plus en plus le domaine de la moralité: il faut tirer à la lumière les noms véritables des instincts qui sont à l'oeuvre, et les mettre en hormeur après qu'ils ont été longtemps cachés sous des noms d'hypocrite vertu. Par pudeur devant sa propre " loyauté " qui parle d'une voix toujours plus impérieuse, il faut désapprendre la pudeur qui voudrait renier les instincts naturels. La mesure de la force peut s'évaluer selon le degré auquel on peut se débarrasser de la vertu; et l'on pourrait imaginer une hauteur, où l'idée de " vertu " serait si insensible qu'elle aurait les accents de la " virtù ", de la vertu de la Renaissance, de la vertu libre de moraliste. Mais, pour le moment, - combien nous sommes encore loin de cet idéal !
C'est un signe de progrès pour la morale, quand son domaine se réduit. Partout où jusqu'à présent la pensée n'était pas guidée par la causalité, elle l'était par la morale.

412.

L'intolérance de la morale est une expression de faiblesse chez l'homme: il a peur de son " immoralité ", il lui faut renier ses instincts les plus forts, parce qu'il ne sait pas encore les utiliser... C'est ainsi que les contrées les plus fécondes de la terre restent le plus longtemps en friche: - la force manque qui pourrait se rendre maître ici...

413.

Mon intention, c'est de montrer l'homogénéité absolue de tout ce qui arrive, et de ne prêter à la différentiation morale qu'une valeur de perspective; de montrer que tout ce qui est loué comme moral est identique, par son essence, à tout ce qui est immoral et n'a été rendu possible, comme toute amplification de la morale, que par des moyens immoraux et en que de fins immorales; - démontrer, par contre, comment tout ce qui est décrié comme immoral, est, au point de vue économique, supérieur et essentiel; et comment l'évolution vers une plus grande abondance de vie a aussi, pour condition nécessaire, le progrès de l'immoralité... La " vérité " c'est le degré de compréhension que nous apportons à ce fait...

414.

Nous autres, que nous soyons un petit ou un grand nombre, nous qui osons vivre dans un monde dépouillé de morale, nous autres païens selon la foi: nous sommes probablement aussi les premiers qui comprenions ce que c'est qu'une foi païenne: - être forcé de s'imaginer des êtres supérieurs à l'homme, mais situer ces etres par-delà le bien et le mal; être forcé aussi de considérer toute supériorité comme immorale.

415.

Les préoccupations morales placent un esprit à un rang inférieur: celui-ci montre par là que l'instinct séparatiste lui fait défaut, qu'il ne se connaît pas de droits particuliers, que l'a parte, le sentiment de liberté des natures créatrices, des " enfants de Dieu " (ou du diable) - lui manquent. Il est indifférent en cela s'il prêche la morale régnante ou si c'est son idéal de critiquer la morale régnante: il appartient par là au troupeau - fût-ce même comme le suprême expédient de celui-ci: le " berger "...

416.

Il y a des gens qui cherchent à trouver en quoi quelque chose est immoral. S'ils s'aperçoivent que quelque chose est injuste, ils s'imaginent qu'il leur faut le supprimer ou le changer. Au contraire, je n'ai de cesse que je n'aie tiré au clair, dans une chose, son côté d'immoralité. Lorsque je m'en suis rendu compte, mon équilibre est rétabli.

417.

Celui à qui la vertu est facile se plaît à s'en amuser. On ne peut pas maintenir le sérieux dans la vertu: on en arrive à la vertu et on saute par-dessus - où cela ? dans la diablerie.
Combien, dans l'intervalle, nos mauvais penchants sont devenus intelligents ! comme ils sont tourmentés de curiosité scientifique ! Autant d'amorces de la connaissance !

418.

L'" objectivité " chez le philosophe: l'indifférence morale à l'égard des conséquences favorables ou fatales. Le manque de scrupules dans l'emploi des moyens dangereux; la perversité et la complexité du caractère considérées comme un avantage et exploitées en conséquence.
Ma profonde indifférence à l'égard de moi-même: je ne veux pas tirer avantage des recherches de la connaissance, ni échapper aux préjudices qu'elles me causent. - Parmi ceux-ci il y a ce que l'on pourrait appeler l'altération du caractère; j'envisage froidement cette perspective: je me sers de mon caractère mais je ne songe ni à le comprendre, ni à le changer, - le calcul personnel de la vertu n'est pas entré un seul instant dans ma tête. Il me semble que l'on se ferme les portes de la connaissance dès que l'on s'intéresse à son cas particulier - ou même au " salut de son âme "... Il ne faut pas attacher trop d'importance à sa morale et ne pas se laisser enlever un droit modeste à tomber dans le contraire...
Il faut peut-être supposer là une sorte de moralité par richesse héréditaire: on pressent que l'on peut en gaspiller beaucoup et en jeter par la fenêtre sans devenir pour cela plus pauvre. Il ne faut jamais se laisser tenter d'admirer les " belles âmes "; il faut toujours se savoir supérieur à elles. Aller au-devant des monstres de la vertu avec une raillerie intérieure; déniaiser la vertu, - plaisir secret.
Se rouler autour de soi-même; ne point souhaiter devenir " meilleur ", ou même " différent ". Marquer trop d'intérêt pour ne pas lancer vers les choses des tentacules ou des filets de toute moralité.

La méditation au sujet des choses les plus générales est toujours rétrograde: les dernières " aspirations " qui tourmentent l'humanité, par exemple, n'ont en somme jamais été considérées comme un problème par les philosophes. Le " perfectionnement " de l'humanité est considéré par eux tout naïvement, comme si, par une intuition quelconque, nous étions élevés au-dessus du problème qui serait justement de se demander pourquoi il faut " perfectionner ". Jusqu'à quel point est-il désirable que l'homme devienne plus vertueux, ou plus sage, ou plus heureux ? En admettant que l'on connaisse déjà le pourquoi de l'homme, aucun de ces désirs n'aura de sens; et si l'on veut une chose, qui sait ! peut-être n'a-t-on alors pas le droit de vouloir l'autre? L'augmentation de la vertu est-elle compatible avec l'augmentation de la sagesse et de l'expérience ? Dubito; je n'aurai que trop l'occasion de démontrer le contraire. La vertu, en tant que but, n'a-t-elle pas été jusqu'à présent, dans un sens rigoureux, effectivement en contradiction avec le désir de devenir heureux ? ne lui faut-il pas d'autre part le malheur, les privations, la mortification, comme des moyens naturels ? Et, si la plus grande expérience était le but, n'en viendrait-on pas à refuser l'augmentation du bonheur ? et à choisir le danger, les aventures, la méfiance, la séduction comme des chemins qui mènent à l'expérience ?... Mais si l'on veut le bonheur, et bien ! ne faudra-t-il pas se joindre aux " pauvres d'esprit " ?

420.

Schopenhauer a interprété l'intellectualité supérieure comme une séparation de la volonté; il n'a pas voulu voir la libération des préjugés moraux, qui est le propre du grand esprit qui se déchaîne, l'immoralité typique du génie; il a fixé artificiellement ce qu'il vénérait seul, la valeur morale du " renoncement ", comme condition de l'activité intellectuelle, des vues " objectives ". La " vérité ", même en art, se présente après la suppression de la volonté...
A travers toutes les idiosyncrasies morales je vois une évaluation foncièrement différente: je ne connais pas ces séparations absurdes entre le génie et le monde de la volonté morale et immorale. L'homme moral est d'une espèce inférieure à l'homme immoral, d'une espèce plus faible; il est un type selon la morale, mais il n'est pas son propre type; il est une copie, une bonne copie tout au plus, - la mesure de sa valeur réside en dehors de lui. J'estime l'homme selon la quantité de puissance et la plénitude de sa volonté: et non pas d'après l'affaiblissement et l'effacement de la volonté; je considère une philosophie qui enseigne la négation de la volonté comme une doctrine d'abaissement et de calomnie... J'estime la puissance d'une volonté selon le degré de résistance, de douleur, de torture qu'elle supporte pour les changer à son avantage; je ne reproche pas à l'existence son caractère méchant et douloureux, mais j'espère que ce caractère deviendra un jour plus méchant et plus douloureux encore...
Le sommet de l'esprit qu'imaginait Schopenhauer, c'était d'arriver à la connaissance que tout est dépourvu de sens, bref, de reconnaître ce que l'homme bon fait déjà instinctivement... Il niait qu'il pût y avoir des espèces supérieures d'intellect, - il prit son expérience pour un non plus ultra... À côté de Schopenhauer je veux caractériser Kant (le passage de Goethe sur le mal radical); Kant n'a rien de grec, il est absolument anti-historique (le passage sur la Révolution française), un fanatique de la morale. Chez lui aussi il y a, à l'arrière-plan, la sainteté... J'ai besoin d'une critique du saint...

421.

Schopenhauer veut que l'on châtre les coquins et que l'on enferme les oies dans un couvent. À quel point de vue cela pourrait-il être désirable ? Le franc coquin a cet avantage sur beaucoup d'hommes qu'il n'est pas médiocre; et le sot a cet avantage sur nous qu'il ne souffre pas de l'aspect de sa médiocrité... Il serait désirable que le gouffre devînt plus profond, c'est-à-dire que la coquinerie et la sottise grandissent... De la sorte la nature humaine s'élargirait... Mais, en fin de compte, cela aussi est une chose nécessaire qui arrive sans attendre si elle nous paraît désirable ou non. La sottise et la fourberie grandissent, cela fait partie du "progrès".

422.

La philosophie d'épicier de monsieur Spencer. - Absence complète d'un idéal en dehors de celui de l'homme médiocre. Instinct fondamental de tous les philosophes, historiens et psychologues: il faut démontrer que tout ce qui a de la valeur dans l'homme, l'art, l'histoire, la science, la religion, la technologie, possède une valeur morale, est moralement conditionné par son but, ses moyens et ses résultats. Vouloir tout interpréter en regard de la valeur supérieure: par exemple la question de Rousseau par rapport à la civilisation: " La civilisation rend-elle l'homme meilleur ? " - question comique, vu que le contraire est d'une évidence absolue et que c'est précisément là ce qui parle en faveur de la civilisation. Ici l'intellectualité est rangée bien au-dessous de la bonté; elle atteindrait sa valeur supérieure (sous forme d'art par exemple) si elle conseillait et préparait le retour moral: domination absolue des valeurs morales...

423.

Ce que je n'admets pas. - Que l'on tienne cette petite médiocrité paisible, cet équilibre d'une âme qui ne connaît pas les grandes impulsions des grandes accumulations de forces, pour quelque chose de supérieur et même pour la mesure de l'homme. Bacon de Verulam dit: Infimarum virtutum apud vulgus laus est, mediarum admiratio, supremarum sensus nullus. Or, le christianisme, en tant que religion, appartient au vulgus; il n'a pas de sens pour l'espèce supérieure de virtus.

424.

Apprécier la valeur d'un homme, selon qu'il est utile, ou dispendieux, ou nuisible à l'humanité, cela a le même sens, ni plus ni moins, que d'évaluer une oeuvre d'art d'après l'effet qu'elle fait. Mais de la sorte on ne touche nullement à la valeur d'un homme par rapport à d'autres hommes. L'" évaluation morale " en tant qu'elle est sociale, mesure absolument l'homme d'après ses effets sur ses semblables. Un homme possédant son goût propre, enveloppé et caché par sa solitude, ne pouvant ni se communiquer ni communiquer avec les autres, - un homme non déterminé, donc un homme d'une espèce supérieure et, en tous les cas, d'une autre espèce: comment voudriez-vous l'évaluer alors que vous ne pourrez ni le connaître, ni le comparer aux autres ?
L'évaluation morale a eu pour conséquence le plus grand affaiblissement du jugement: la valeur qu'un homme possède par lui-même n'est pas appréciée comme elle le mérite, on la néglige presque, on la nie presque. C'est un reste de la téléologie naïve que de ne juger de la valeur de l'homme que par rapports aux hommes.

425.

Les dépravés et les licencieux: leur influence déprimante sur la valeur du désir. C'est la terrible barbarie des moeurs qui force, surtout au Moyen Âge, à une véritable " ligue de la vertu " - ainsi qu'à des exagérations tout aussi terribles au sujet de ce qui fait la valeur de l'homme. La "civilisation" en lutte (domestication) a besoin de toute espèce de fers et de tortures pour se maintenir contre le caractère terrible et la nature de fauve.
Ici une confusion serait toute naturelle, bien que d'une influence des plus néfastes. Ce que des hommes de puissance et de volonté peuvent exiger d'eux-mêmes donne aussi la mesure des droits qu'ils peuvent s'accorder. De pareilles natures sont l'opposé des natures vicieuses et intempérantes: bien que dans certaines circonstances elles fassent des choses, pour lesquelles un autre homme serait convaincu de vice et d'intempérance.
L'idée de " l'égalité des hommes devant Dieu " est ici très compromettante; on défendit des actions et des convictions qui, par elles-mêmes, faisaient partie des prérogatives des hommes forts et bien conformés, comme si ces actions et ces convictions étaient indignes de l'homme. On jeta le décri sur toutes les tendances des hommes forts, en érigeant les préservatifs des plus faibles (faibles même à l'égard d'eux-mêmes) comme normes de la valeur.
La confusion va si loin que l'on stigmatise littéralement les grands virtuoses de la vie (dont l'empire sur soi-même est en opposition violente avec ce qui est vicieux et intempérant), en leur prêtant les noms les plus injurieux. Aujourd'hui encore on croit devoir désapprouver un César Borgia; c'est tout au plus risible. l'Eglise a anathématisé des empereurs allemands à cause de leurs vices: comme si un moine ou un prêtre avait le droit de dire son avis sur ce qu'un Frédéric II peut exiger de lui-même. On envoie un Don Juan aux enfers: c'est vraiment très naïf. A-t-on remarqué que tous les hommes intéressants font défaut au ciel ? C'est un signe pour indiquer aux petites femmes où elles trouveront le mieux leur salut. Si l'on songe, avec un esprit quelque peu conséquent et, de plus, avec un jugement approfondi à ce que c'est qu'un " grand homme ", on acquiert la certitude que l'Eglise devra envoyer en enfer tous les grands hommes -, elle lutte contre toute " grandeur " de l'homme.

426.

Avant tout, messieurs les vertueux, vous n'avez pas le pas sur nous: nous voulons vous faire prendre à coeur l'humilité: c'est votre intérêt personnel et une pitoyable habileté qui vous conseillent votre vertu. Et si vous aviez plus de force et plus de courage dans l'âme vous ne vous abaisseriez pas ainsi à être des nullités vertueuses. Vous faites de vous ce que vous pouvez: soit que vous fassiez ce qu'il faut - ce à quoi vous contraignent les circonstances, - soit que vous fassiez ce qui vous fait plaisir ou vous paraît utile. Mais si vous ne faites que ce qui est conforme à nos penchants ou ce que la nécessité exige de vous, vous ne devez ni avoir le droit de vous louer, ni vous laisser louer !... On est d'une espèce d'hommes foncièrement petite, si l'on n'est que vertueux: rien ne doit vous induire en erreur à ce sujet ! Les hommes qui entraient en ligne de compte en quoi que ce soit n'ont jamais été de pareils ânes de la vertu: leur instinct le plus intime, celui qui régissait leur quantité de puissance, n'y trouvait pas son compte: tandis qu'à votre minimum de puissance rien ne paraît plus sage que la vertu. Mais vous avez le nombre pour vous: et, pour autant que vous vous mettez à tyranniser, nous voulons vous faire la guerre...

427.

La société d'aujourd'hui est encombrée d'une foule d'égards, de ménagements à garder, de réticences aimables devant des droits étrangers ou même devant des revendications étrangères; on regarde beaucoup à une certaine appréciation instructive et bienveillante de la valeur humaine qui se fait reconnaître dans la confiance et le crédit sous toutes ses formes; l'estime pour les hommes - et non point seulement pour les hommes vertueux - est peut-être l'élément qui nous sépare le plus nettement d'une évaluation chrétienne. Nous conservons, à part nous, une bonne part d'ironie, lorsque nous entendons encore prêcher la morale; on s'abaisse à nos yeux et l'on devient plaisant lorsque l'on se met à prêcher la morale.
Cette libéralité morale fait partie des meilleurs signes de notre temps. Si nous trouvons des cas où elle fait foncièrement défaut nous croyons être en face d'une maladie (le cas de Carlyle en Angleterre, le cas d'Ibsen en Norvège, le cas du pessimisme de Schopenhauer dans toute l'Europe). S'il y a quelque chose qui nous réconcilie avec notre époque c'est la grande dose d'immoralité qu'elle se permet, sans d'ailleurs penser moins de bien d'elle même. Tout au contraire ! Qu'est-ce qui fait donc la supériorité de la culture sur l'inculture ? De la Renaissance par exemple sur le Moyen Âge? - Rien qu'une seule chose: la grande quantité d'immoralité que l'on concède. Il s'ensuit nécessairement que tous les sommets de l'évolution humaine doivent apparaître, à l'oeil du fanatique moral, comme un non plus ultra de la corruption ( - il suffit de songer au jugement de Savonarole sur Florence, au jugement de Platon sur l'Athènes de Périclès, au jugement de Luther sur Rome, au jugement de Rousseau sur la société de Voltaire, aux jugements des Allemands contre Goethe).

428.

La simplification de l'homme au XIXe siècle. - (Le XVIIIe siècle fut celui de l'élégance, de la finesse et des sentiments généreux.) - Non point un retour à la nature, car il n'y eut jamais d'humanité naturelle. La scolastique des valeurs hors nature et contre nature est la règle, est l'origine; l'homme arrive à la nature après une longue lutte, - il ne fait jamais un " retour "... La nature: cela veut dire oser être immoral comme la nature.
Nous sommes plus grossiers, plus directs, pleins d'ironie à l'égard des sentiments généreux, même lorsque nous y succombons.
Plus naturelle est notre société d'élite, celle des riches et des oisifs: on est en rivalité continuelle, l'amour sexuel est une sorte de sport, où le mariage est en même temps un obstacle et un attrait; on pratique la conversation et l'on vit pour le plaisir; on apprécie en première ligne les avantages personnels, on est curieux et intrépide.
Plus naturelle est notre position vis-à-vis de la connaissance: nous possédons en toute innocence, le libertinage de l'esprit, nous détestons les manières pathétiques et hiératiques, nous nous réjouissons des choses les plus défendues, nous verrions à peine un intérêt dans la connaissance si nous devions nous ennuyer sur le chemin qui mène à elle.
Plus naturelle est notre position vis-à-vis de la morale. Les principes sont devenus ridicules; personne ne se permet plus de parler de " devoir " sans quelque ironie. Mais on apprécie les sentiments secourables et bienveillants ( - on voile la morale dans l'instinct et l'on dédaigne le reste. Il y a en outre quelques notions de point d'honneur).
Plus naturelle est notre position en politique: nous voyons des problèmes de puissance, une quantité de puissance opposée à une autre quantité. Nous ne croyons pas à un droit qui ne repose pas sur le pouvoir de le faire respecter: nous considérons tous les droits comme des conquêtes.
Plus naturelle est notre appréciation des grands hommes et des grandes choses: nous considérons la passion comme un privilège, rien ne nous paraît grand si un grand crime n'y est compris; nous considérons tout état de grandeur comme une mise à l'écart par rapport à la morale.
Plus naturelle est notre position vis-à-vis de la nature: nous ne l'aimons plus à cause de son " innocence ", de sa " raison ", de " sa beauté ", nous l'avons gentiment " diabolisée " et " abêtie ". Mais, au lieu de la mépriser à cause de cela, nous nous sentons depuis lors plus près d'elle et plus à notre aise. Elle n'aspire pas à la vertu, c'est pourquoi nous l'estimons.
Plus naturelle est notre position vis-à-vis de l'art: nous ne lui demandons pas les beaux mensonges de l'apparence, etc.; c'est le règne du positivisme brutal qui constate sans s'émouvoir.
En résumé, il y a des indices qui font présumer que l'Européen du XIXe siècle a moins honte de ses instincts; il a fait un grand pas en avant pour s'avouer une fois, sans amertume, son état absolument naturel, c'est-à-dire son immoralité; au contraire, il se sent assez fort pour ne plus supporter que ce spectacle.
Certaines personnes voudront entendre par là que la corruption a fait des progrès; et il est certain que l'homme ne s'est pas rapproché de la " nature " dont parle Rousseau, mais qu'il a fait un pas de plus vers la civilisation qu'il déteste. Nous nous sommes fortifiés: nous nous sommes de nouveau rapprochés du XIXe siècle et surtout du goût qui dominait à son déclin (Dancourt, Le Sage, Regnard).

429.

Nous autres " objectifs ". - Ce n'est pas notre " compassion " qui nous ouvre les portes des façons d'être et des cultures les plus lointaines et les plus étrangères; c'est plutôt la facilité de nos rapports et notre absence de préventions qui ne " compatissent " pas précisément, mais qui, au contraire, s'amusent de mille choses dont on souffrait autrefois (on était révolté ou saisi, on regardait avec hostilité et froideur). - La souffrance, dans toutes ses nuances, est maintenant intéressante pour nous: mais cela ne nous rend pas plus compatissants, serions-nous même profondément ébranlés par l'aspect de la souffrance, ébranlés jusqu'à verser des larmes: - nous n'en aurions pas pour cela des sentiments plus secourables.
Par cette contemplation volontaire de toute espèce de misère et de faute, nous sommes devenus plus vaillants et plus forts que le XVIIIe siècle; c'est une preuve que notre force s'est accrue (nous nous sommes rapprochés des XVIIe et XVIe siècles). Mais c'est une profonde méprise de considérer notre " romantisme " comme la preuve que notre âme s'est " embellie ". Nous voulons des sensations fortes, comme toutes les époques et toutes les couches populaires plus grossières. (Il faut bien séparer cela des besoins manifestés par les neurasthéniques et les décadents: chez ceux-là on trouve le besoin de poivre et même de cruauté.)
Nous tous, nous cherchons des conditions où la morale bourgeoise n'a plus son mot à dire, et encore moins la morale ecclésiastique - (dans chaque livre où il reste quelque chose de l'atmosphère du pasteur et du théologien nous avons l'impression d'une pitoyable niaiserie et d'une grande pauvreté). La " bonne société " est en somme celle où rien n'intéresse que ce qui, dans la société bourgeoise, est défendu et fait une mauvaise réputation: il en est de même des livres, de la musique, de la politique, de l'appréciation au sujet de la femme.

430.

Transmuer des valeurs - que serait-ce cela ? Toutes les impulsions spontanées doivent exister déjà, les impulsions nouvelles et fortes, qui serviront dans l'avenir: mais on les connaît encore sous de faux noms et des appréciations erronées et elles ne sont pas encore devenues conscientes d'elles-mêmes.
Une courageuse conscience, une courageuse approbation de ce qui a été atteint, - une séparation de la routine des vieilles appréciations, qui nous déshonore dans ce que nous avons réalisé de meilleur et de plus fort.

431.

Il faut défendre la vertu contre les prédicateurs de la vertu, ce sont ses pires ennemis. Car ils enseignent la vertu comme un idéal pour tous; ils enlèvent à la vertu le charme de ce qui est rare, inimitable, exceptionnel et hors de la moyenne, sa magie aristocratique. Il faut, de même, faire face aux idéalistes endurcis, qui frappent assidûment contre toutes les poteries, et sont satisfaits de s'apercevoir qu'elles rendent un son creux: quelle naïveté d'exiger des choses grandes et rares et de constater avec colère et mépris contre les hommes qu'il n'y en a pas ! - Il est, par exemple, évident qu'un mariage vaut tout juste ce que valent ceux qui l'ont conclu, c'est-à-dire que, somme toute, il sera quelque chose de lamentable et d'indécent: ni le prêtre, ni le maire ne peuvent en faire autre chose.
La vertu a contre elle tous les instincts de l'homme moyen: elle est désavantageuse, déraisonnable, elle isole; elle est du même ordre que la passion et peu accessible à la raison; elle gâte le caractère, le cerveau, le sens, - toujours selon les mesures moyennes de l'homme; elle crée l'animosité contre l'ordre, le mensonge caché dans toute règle, dans toute institution, dans toute réalité, - elle est le pire vice, en admettant qu'on la juge d'après le caractère nuisible qu'elle peut avoir pour les autres.
Je reconnais la vertu en cela: 1) qu'elle ne s'impose pas, 2) qu'elle ne suppose pas partout la vertu, mais précisément autre chose, 3) qu'elle ne souffre pas de l'absence de la vertu, mais qu'elle considère cette absence comme un rapport de distance grâce à quoi il y a quelque chose de vénérable dans la vertu (elle ne se communique pas), 4) qu'elle ne fait pas de propagande... 5) qu'elle ne permet à personne de faire le juge, parce qu'elle est toujours une vertu pour elle, 6) qu'elle fait précisément tout ce qui généralement est défendu (la vertu telle que je la comprends est le véritable vetitum dans toute législature de troupeau), 7) bref qu'elle est vertu, au sens de la Renaissance, virtù, vertu libre de moraliste.

432.

Un sentiment qui s'appelle " idéalisme " et qui ne veut pas permettre à la médiocrité d'être médiocre, à la femme d'être femme. Ne pas uniformiser ! Nous rendre compte combien une vertu coûte cher, et aussi qu'elle n'est rien de désirable pour la moyenne, mais qu'elle est une noble folie, une belle exception, avec le privilège d'avoir de forts accents...

433.

Quel que soit le bizarre idéal que l'on suit (par exemple, en tant que " chrétien ", ou en tant qu'" esprit libre "; ou en tant qu'"immoraliste", ou en tant qu'" Allemand de l'Empire "), il ne faut pas exiger que cet idéal soit l'idéal par excellence: car ainsi on lui enlèverait son caractère de privilège, de prérogative. Il faut l'avoir pour se distinguer, et non pas pour se placer en égal aux autres.
Comment se fait-il que, malgré cela, la plupart des idéalistes fassent de la propagande pour leur idéal, comme s'ils ne devaient pas y avoir droit, pour le cas où tout le monde ne la reconnaîtrait pas ? C'est ce que font par exemple toutes ces courageuses petites femmes qui se donnent la permission d'apprendre le latin et les mathématiques... Qu'est-ce qui les y force ? Je crains bien que ce ne soit l'instinct du troupeau, la crainte du troupeau: elles luttent pour l'" émancipation de la femme " parce que, sous la forme d'une activité généreuse, sous le drapeau du sacrifice " pour les autres ", elles réussissent le mieux à faire passer leur petit séparatisme...
L'habileté des idéalistes qui ne veulent être que les missionnaires et les " représentants " d'un idéal: ils se transfigurent ainsi aux yeux de ceux qui croient au désintéressement et à l'héroïsme. Du reste, le véritable héroïsme ne consiste pas à lutter sous le drapeau du sacrifice, de l'abandon, du désintéressement, mais à ne point lutter du tout... " Je suis ainsi, je veux être ainsi - que le diable vous emporte ! " -

434.

En fin de compte, qu'ai-je réalisé ? Ne nous cachons pas ce résultat des plus singuliers: j'ai prêté à la vertu des charmes nouveaux, - elle agit comme quelque chose d'interdit. Elle a contre elle notre plus subtile loyauté, elle est mise en salaison dans le cum grano salis, du remords scientifique; elle sent le démodé et l'antique, de sorte qu'elle finit enfin par attirer les raffinés et les rendre curieux; - bref, elle fait le même effet que le vice. Ce n'est qu'après avoir reconnu que tout est mensonge et apparence que nous avons de nouveau obtenu la permission d'avoir recours à cette erreur, la plus belle de toutes - la vertu. Il n'y a plus d'instance qui puisse nous l'interdire: ce n'est qu'en démontrant que la vertu est une des formes de l'immoralité que nous sommes parvenus à justifier de nouveau, - elle est mise à sa place et coordonnée, par rapport à sa signification fondamentale, elle prend part à l'immortalité foncière de tout ce qui existe, - comme une manifestation de luxe de premier ordre, la forme la plus arrogante, la plus chère et la plus rare du vice. Nous l'avons décidée et défroquée, nous l'avons délivrée de l'importunité du grand nombre, nous lui avons pris la rigidité stupide, l'oeil vide, le port empesé, la musculature hiératique.

435.

La vertu ne trouve plus créance aujourd'hui, sa force d'attraction a disparu; à moins que quelqu'un ne s'entende à la remettre sur le marché comme une forme inusitée de l'aventure et du libertinage. Elle exige de ses croyants trop d'extravagance et d'esprit borné pour n'avoir pas la conscience contre elle. Il est vrai que cela peut être justement une séduction nouvelle pour les hommes sans conscience et sans scrupules: - elle est maintenant ce qu'elle ne fut jamais jusqu'à présent, un vice.

436.

Ai-je nui par là à la vertu ?... Tout aussi peu que les anarchistes aux princes: ce n'est que depuis que l'on tire de nouveau dessus, qu'ils sont assis fortement sur le trône... Car il en fut toujours ainsi, et il en sera toujours ainsi, et il en sera toujours de même: on ne peut pas être plus utile à une cause qu'en la persécutant et en excitant toute la meute contre elle... C'est cela que j'ai fait.

437.

Les princes de l'Europe devraient en effet y réfléchir, avant de se passer de notre soutien. Nous autres immoralistes, - nous sommes aujourd'hui la seule puissance qui n'ait pas besoin d'alliés pour arriver à la victoire: par là nous sommes de beaucoup les plus forts parmi les forts. Nous n'avons pas même besoin du mensonge: quelle puissance en dehors de nous, pourrait donc s'en passer ? Une grande séduction combat de notre côté, la plus grande peut-être qu'il y ait - la séduction de la vérité... - La vérité ? Qui donc me met ce mot dans la bouche ? Mais je le sors de nouveau, mais je dédaigne ce mot hautain: non, nous n'en avons pas non plus besoin, même sans la vérité nous arriverions à la puissance et à la victoire. Le charme qui lutte pour nous, l'oeil de Vénus qui ensorcelle même nos adversaires et les rend aveugles, c'est la magie de l'extrême, la séduction qu'exercent toutes les choses dernières: nous autres immoralistes, nous sommes les extrêmes...

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11/3/1996 by Serge ZAJAC - [email protected]


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