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Juin 1944 VINCENT QUÉBEC
Le conflit mondial malgré les morts outre-atlantique a relancé la production dans tous les secteurs, fait disparaître les séquelles de la dépression. Le père de Vincent, le docteur Martin, le constate dans son cabinet. Les patients ont retrouvé un emploi[1].
Mais la guerre est présente dans les esprits, au bout des lèvres. Que de difficultés la famille Martin a éprouvé par ses opinions politiques! Que de discussions passionnées à propos de la conscription!
Dès le début du conflit, le gouvernement établit un service national. Comme lors de la première guerre mondiale, la participation aux activités militaires hors du pays resta volontaire. En 1939, les libéraux promettent aux Québécois qu'il n'y aura pas de conscription pour le service outre-mer. Devant l'ampleur du désastre en 1942 ils se ravisent, organisent un plébiscite demandant aux Canadiens de les libérer de leur promesse.
Les Martin n'ont pas suivi les nationalistes québécois, qui firent voter "non" au service hors du territoire alors que le reste du Canada votait"oui[2]"
Deux neveux du docteur Martin se sont engagés volontaires et participent à la campagne d'Italie. Arnaud son fils aîné vient de débarquer en Normandie. Et Vincent est rentré de Montréal.
Vincent est revenu à Québec chez ses parents fêter son succès. L'été sera bientôt là. Déjà les plantations de sa mère parsèment de couleur le vert sombre de la pelouse. Le docteur Martin a réuni les amis, la famille, malgré l'inquiétude pour les enfants qui sont au front en Europe. Vincent a réussi brillamment; comme son père il est médecin ! Il a décidé de poursuivre à l'université Mc Gill[3].
Dans sa chambre d'enfant et d'adolescent, devant la fenêtre ouverte sur le jardin, Vincent se laisse gagner par un malaise croissant. Est-ce la guerre et les décisions qu'il lui faut prendre? Est-ce le choix de sa spécialité, la neurologie? Est-ce cette fête en son honneur quand le véritable héros est son frère sur les plages de Normandie, avançant sur des terrains minés? Est-ce Barbara à laquelle il est officieusement fiancé par la volonté des deux familles? Il ne l'a pas revue depuis Noël. Il n'est plus sûr de vouloir l'épouser si tant est qu'il l'ait jamais été.
Il est heureux de revoir sa famille et il regrette d'avoir quitté le campus de Mc Gill où avec ses pairs il est libre d'exprimer ses idées, de prendre les bonnes décisions. Y-a-t-il des guerres justes? C'était le sujet de son devoir en dernière année d'école. O combien d'actualité! Pour son pays la question ne se pose pas : dès le début, cette guerre est juste. La conscription depuis cette année est obligatoire[4]. Mais les volontaires anglophones sont si nombreux! Son pays tout entier est devenue une usine de chars, de navires, d'avions, de munitions. Il expédie la nourriture, forme les pilotes. Arnaud son frère a débarqué avec des Québécois, c'est un des rares officiers de langue française et encore parce qu'il est bilingue.
Sa décision est prise, il va rejoindre comme médecin et officier de liaison le général Walker dans le "Sitka Force"[5], ainsi il se trouvera avec l'élite. Il y aura sans doute fort peu de Québécois engagés avec les Américains. Serait-t-il le seul qu'il en serait satisfait! Le Québec ne restera pas toujours subalterne dans ce service outre-mer. Il tourne entre ses doigts la lettre d'Arnaud arrivée de France que ses parents ont lue tant de fois.
7 Juin 1944 en Normandie
Mon cher petit frère
Cette fois ça y est, je suis un vrai soldat et je suis entré dans cette guerre dont nous avons tant parlé tous les deux. Hier, c'était le "D Day" (le "Jour J").
Au moment où je t'écris la bataille fait rage sur toute la Côte française où nous avons débarqué hier. Te dire mon émotion quand j'ai posé le pied sur cette terre de France. En fait ce n'était pas de la terre mais le sable d'une plage de Normandie près du petit village de Bernières[6] St Aubin. Le 1er corps attendait l'ordre depuis plus d'un mois dans son cantonnement du Sud de l'Angleterre, et puis le 30 mai, le grand mouvement avait commencé pour nous.
Nous nous étions dirigés en colonnes vers les ports d'embarquement. Le ciel était bleu, et le soleil chauffait comme en plein été. Les hommes savaient maintenant qu'ils allaient en France, que le grand départ était proche. Nos officiers nous ont harangués et nous ont dit que les forces d'assaut étaient absolument formidables, que nul de pourrait leur résister. Des milliers et des milliers d'avions écraseraient les défenses allemandes, des centaines de navires de guerre soutiendraient le débarquement du feu de leurs canons. En attendant il n'y avait qu'à se reposer et se maintenir en forme. La plupart des hommes tuaient le temps en jouant aux cartes, pour oublier que dans quelques heures beaucoup d'entre eux auraient perdu leur tuque[7], tu sais ce gros bonnet de laine surmonté d'un pompon qui fait courir les filles de chez nous.
Une semaine interminable à attendre l'ordre de départ, à entretenir son matériel, à penser à vous. Mon seul compagnon était mon poste de radio, muet pour l'instant, mais qui dans quelques heures deviendrait la voix de tout le régiment de la Chaudière. Je ne cessais de le caresser en pensant que de son fonctionnement dépendrait la vie de centaines d'entre nous. Et que mon rôle d'officier de liaison[8] serait capital dans les premières heures de combat.
Et puis l'ordre est venu d'embarquer, libérant chacun de ses angoisses et je me suis retrouvé a bord du LCVP[9] sans même réaliser que j'avais quitté la terre anglaise. Les convois s'allongeaient en files infinies sur la mer agitée, sous le ciel gris crépusculaire plein d'avions. Une immense procession avançait avec une lenteur solennelle et impressionnante, surmontée d'un troupeau de ballons argentés. Le grand bourdonnement des escadrilles aériennes dont on apercevait à peine les bandes blanches et noires sur les ailes, couvrait la mer d'une rumeur rassurante et effrayante à la fois comme un bruit de cataracte.
Les bateaux progressaient difficilement dans une mer forte et les péniches les plus lourdes donnaient l'impression d'un asphyxié tendu pour aspirer de l'air, tombant et retombant, tanguant et roulant à la fois sur les rouleaux des vagues. Je crois que j'ai vomi plusieurs fois par-dessus le bastingage me délivrant ainsi d'une partie de mon angoisse. Le crépuscule devint la nuit. Demain serait le 6 juin.
Peu après minuit quelques lueurs lointaines vers la côte de France provoquèrent une clameur sur le pont. L'offensive aérienne avait commencé et pendant quelques minutes j'ai scruté le ciel croyant voir surgir des avions allemands. Mais rien ne vient. Et chacun retourna à sa solitude sur le pont du bateau. Vers cinq heures la progression s'interrompit. Le convoi était parvenu à sa position d'attaque. Il faisait froid. Les hommes grognaient en échangeant de rudes plaisanteries. Les officiers regardaient constamment leur montre.
L'aurore succédait à peine à l'aube. Je distinguais difficilement, bien que je la sente très proche, la ligne grise de la côte française. La France, nous en avons tant parlé ensemble, qu'en apercevant cette côte dans le petit matin, les visages de Papa et Maman me sont apparus dans un éclair juste à la seconde où l'ordre est tombé : "Maintenant c'est notre tour. Allez".
Je suis descendu par des filets de cordage sur une péniche amarrée au flanc du transport, mon émetteur sanglé contre moi. Au ras des vagues, la côte semblait de plus en plus lointaine. Les hommes serrés, leur arme sur les genoux, allumaient des cigarettes. Quelques uns vomissaient leur peur dans des sacs de papier brun.
La progression vers le rivage était très lente et la mer ravageait les embarcations de ses vagues énormes. Une clameur a submergé le bateau. A quelques mètres de nous un LCA[10] coulait, renversé par l'assaut de la mer. On ne voyait que des hommes surnageant, soutenus par leurs ceintures de sauvetage. Les vedettes sont arrivées à toute vitesse. Je ne crois pas qu'elles ont pu récupérer tout le monde. Ceux-là avaient perdu leur gomme[11], avant même de toucher le sol de France.
Et toujours pas d'Allemands. Est-ce que moi aussi je vais mourir avant de me battre ? Les hommes regardaient à nouveau vers la côte, les officiers à travers leurs jumelles. Tout d'un coup des escadrilles de bombardiers volant à faible altitude formèrent comme un plafond par-dessus les bateaux avant d'atteindre la terre. La côte parut se désintégrer. Il était 6 heures à ma montre.
On ne distinguait plus aucun contour, seulement une bande sombre de poussière et de fumée, troublée de lueurs. Les hommes regardaient le rivage et se regardaient les uns et les autres avec des expressions de joie qui étaient des rictus, et ils juraient en criant pour s'entendre, disant que ce devait être un sacré abattoir sur les plages et que si l'invasion continuait comme ça, ce serait du billard… Les péniches continuaient leur progression vers la côte mais celle-ci semblait encore trop lointaine pour être rapidement atteinte.
Ces moments me semblèrent interminables. Sur notre droite je pouvais deviner que les contacts étaient engagés entre les troupes anglaises et l'ennemi. Et soudain ma radio a hurlé l'ordre de débarquer. Et tout mon être a hurlé l'ordre dans le fracas du mouvement de centaines d'hommes projetés vers l'avant lorsque la péniche a talonné sur la plage. Dans la même seconde toute la 3ème division canadienne s'est jetée à l'assaut.
Je me suis retrouvé dans l'eau jusqu'à la taille tenant mon poste à bout de bras parmi les hommes qui couraient en crachant l'eau salée, qui juraient contre le froid, qui juraient contre ces foutus allemands qui avaient semé des barrières de fer, des rails entrecroisés et de grosses poutres plantées dans le sable. Ma radio a craché "Il y a des mines sur les poutres" et j'ai hurlé à mon officier:. »"Il y a des mines". Mais déjà des explosions formidables projetaient dans l'air des gerbes d'eau et de pauvres garçons désarticulés.
C'était ma première image de guerre. Je suis resté quelques secondes sans pouvoir rependre ma course vers la plage. Glacé autant par l'eau froide que par cette vision de ces soldats frappés avant même de combattre. Un hurlement de mon capitaine m'a projeté vers l'avant et j'ai couru de toutes mes forces pour sortir de cette eau mortelle. Autour de moi les hommes se regroupaient sur la plage et déjà les files se formaient pour monter à l'assaut des dunes couronnées des blokhaus allemands.
Les défenses sont rapidement emportées par nos premières vagues, preuve que l'artillerie des cuirassés a atteint ses objectifs.
Parvenu au sommet de la dune je me suis retrouvé à bout de souffle. La mer était couverte de navires, dans toutes les directions, et la plage grouillait d'une activité impressionnante et réconfortante. Mon cher petit frère comme j'aurais aimé que tu sois à côté de moi pour voir cette nouvelle invincible Armada se lançant à l'assaut du continent.
J'avais envie de rire et pleurer en même temps, de hurler et de chanter, oubliant qu'autour de moi les combats étaient terribles.
J'ai pénétré avec mon groupe dans un blokhaus que les bombardements avaient éventré. Nuage de poussière, fumées blanches, tout semblait désert comme si les hommes avaient fui. Mais trois Allemands étaient là, accroupis près d'une rangée de caisses de munitions. Ni morts ni blessés, seulement choqués par la violence du déluge de bombes et d'obus. Ils nous ont regardés et ont levé les bras lentement. Un lieutenant leur a crié en anglais l'ordre de ne pas bouger et l'un d'eux a répondu quelque chose en allemand que je n'ai pas compris. Nous étions face à face, et aucun de nous n'avait trente ans. Je n'avais jamais imaginé pareille rencontre. L'un d'eux était si jeune qu'il m'a rappelé le petit Rosenberg avec lequel tu jouais au hockey. Lui aussi venait d'Allemagne mais avait dû fuir les menaces des nazis.
C'est de cette manière que nous avons fait nos premiers prisonniers.
La journée a été épuisante. Courses en avant. Combats violents. Mais d'après ce qui disent les messages, nous avons subi moins de pertes que tout ce qu'on pouvait craindre. Pourtant j'ai vu mourir trois de mes camarades. La guerre est triste, petit frère.
Malgré toute l'excitation de cette journée extraordinaire, malgré le bruit de la canonade et des bombardements, je me suis endormi quelques heures à même le sol dans la cour d'une école qui nous sert de QG. Mais la nuit a été brève, et je me suis réveillé glacé et douloureux des images d'hier. Alors je t'écris ces quelques lignes pour me réchauffer auprès de toi. Dis à Papa et Maman que je suis en France et que je pense fort à vous tous.
Cher Vincent, nous avons tant parlé de liberté, tu comprends ma fierté d'être soldat aujourd'hui. Je sais que toi aussi tu veux être un homme libre. Si tel est notre destin, retrouvons nous à Noël à Berlin.
Ton frère qui t'aime et t'embrasse.
Arnaud
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[1] Afin de satisfaire aux besoins des Alliés, des investissements considérables sont réalisés dans l'agriculture, l'extraction des matières premières, l'industrie manufacturière. Le niveau du plein emploi est atteint. On fait appel à la main d'œuvre féminine.
[2] Les résultats du plébiscite en 1942 montrent la division entre anglophones et francophones. Alors que dans le reste du pays 77% votent "oui", 71% des Québécois la rejettent.
[3] Fondée en 1821, elle a aujourd'hui une réputation mondiale.
[4] La conscription pour service outre-mer ne sera finalement imposée qu'en 1944.
[5] Sur les îles d'Hyères en Provence, 3 régiments de la "First special service"; Force américano-canadienne débarquent le 15 août 1944. Ils comportent quelques canadiens-français.
[6] Village de la côte normande situé dans le secteur "JUNO" où débarqua le premier corps de la deuxième armée britannique à laquelle appartenait la troisième division canadienne.
[7] Expression canadienne utilisée par les soldats pour éviter de prononcer le terme de mort.
[8] Officier chargé de transmettre informations et ordres par radio.
[9] "Landing Craft Vehicle and Personal": bateau transportant des soldats et leurs véhicules .
[10] péniche à pont-levis permettant aux hommes de débarquer
[11] expression canadienne, source: récit du soldat Denis Gosselin |
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