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1944
Provence – Québec
Sur mon cahier d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
J’écris ton nom…
LIBERTE
Paul Eluard ©
Première partie: Madeleine JUIN 1944
Le monde entier est en guerre: Europe, URSS, Amérique, Japon, Chine, colonies et dominions. Tous se mobilisent. C'est une guerre totale: industrielle, idéologique, technologique. Depuis 1940, la France écartelée souffre, résiste. C'est en Juin 1944 que commence sa libération.
Marie-Madeleine pédale sur la route déserte pour aller dîner chez ses parents comme tous les dimanches soirs. Trois kilomètres dans la campagne des faubourgs. Il y aura un vrai repas ; ils se débrouillent toujours pour mettre un morceau de viande juteuse, de l’huile d’olive sur les légumes, du fromage et une tarte aux fraises. Un repas comme avant la guerre ou presque. D'ailleurs, si elle n'avait pas ses parents, elle serait morte de faim. Les Allemands prélèvent d'énormes quantités de nourriture; les tickets de rationnement sont ridicules: comment vivre avec deux kilos de pommes de terre par mois et 630 grammes de viande, sans parler du pain ni du reste! Tout le monde fait du marché noir et personne ne meurt de faim. Mais elle se refuse à déployer toute cette énergie. Elle compte sur son père et sa mère.
Le soleil est immobile à l’horizon ; les jours semblent ne plus finir. Le ciel s’enflamme de traînées rouges avant de prendre des teintes violettes de plus en plus sombres jusqu’au bleu noir de la nuit. Après le repas, elle rentrera chez elle et corrigera sa pile de cahiers bien couverts, chacun avec son étiquette où se lisent les noms, prénoms et classe de chaque enfant.
Marie-Madeleine a vingt ans. Depuis peu, elle est institutrice. Elle avait d’autres ambitions et ne comprend plus quelle voix lui a murmuré de choisir ce métier au lieu de poursuivre ses études en faculté. Ce n’est pas celle de ses parents. Ils avaient les moyens de l’envoyer à l’université et ils ne lui ont donné aucun conseil, la laissant libre de ses choix. Peut –être a-t-elle eu peur à cause de la guerre ? Peur qu’ils ne meurent tous! Peur de ne pas avoir de moyens d'existence!
Elle pédale lentement parce que ses jambes lui font mal tant elle a dansé. Elle adore la fête et tous les dimanches en dépit de la guerre, il y a fête. Plaisir de suivre avec tout son corps le rythme de la musique, surtout la nouvelle, celle qui vient d’outre-mer. Plaisir de sentir les regards des hommes sur elle et ceux des femmes qui l’envient.
Elle oublie les soucis du quotidien, cède à la fièvre de tous les instants parce que l’on ne sait jamais ce que le jour suivant ou même l’heure suivante nous réserve. Elle comprend aujourd’hui le sens de cette version latine de troisième « l’épée de Damoclès » qui à l’époque de ses quatorze ans lui avait paru élucubration. Elle sourit car elle revoit sa classe au lycée. Le professeur leur explique au-delà des mots l’histoire de ce tyran. Il vivait dans d’opulentes richesses n’ayant qu’à faire un signe de la main pour qu’un esclave accède à ses moindres désirs. Mais il vivait avec cette épée pendue à un fil au-dessus de sa tête, dans la peur que ce fil ne cède à n’importe quel moment. Elle aussi a toujours peur qu’un éclat d’obus ne l’atteigne, que la milice vienne l’arrêter, qu’un franc tireur la touche en plein cœur. Il faut profiter et faire la fête.
Son frère est en Allemagne comme le mari de sa sœur pour le service du travail obligatoire[1]. Il y avait eu une affiche pour le recensement de tous les Français mâles nés entre le 1er janvier 1920 et le 31 décembre 1922. Il y avait eu la convocation:" J'ai l'honneur de vous faire connaître que la commission mixte franco-allemande, etc." Cette nouvelle était tombée comme un coup de tonnerre, et son père avait dit qu’il l’avait cherché ; au lieu de tergiverser après son baccalauréat, il aurait dû être inscrit en faculté… "Tergiverser" cela voulait dire tenter de joindre la Résistance[2]. Il avait eu trois jours pour se préparer à partir, trois jours pendant lesquels il avait cherché où se cacher, où il avait craint des représailles contre sa famille. En 1942, la Résistance n’était pas encore assez organisée pour lui offrir une autre solution. Maintenant il travaille onze heures par jour, il n’a plus le temps de chercher ce qu’il veut faire de sa vie… Marie-Madeleine se sent gagnée par la tristesse; elle aime son frère. Puis une autre scène se superpose à celle-là. Elle ralentit encore tant l'émotion la gagne.
Raoul, son amour d’adolescente, son amour de toujours avait été arrêté. La Citroën noire surgie de nulle part avait freiné dans un grand bruit. Les pneus fumants avaient projeté des gerbes de cailloux. Les miliciens s’étaient précipités dans le café, en étaient ressortis poussant Raoul devant eux, Raoul qui portait sa main à sa bouche. Quelques secondes après, il s’était écroulé et c’était un corps sans vie qu’ils avaient traîné dans la voiture noire.
Sur le moment elle avait cru que les Allemands l’avaient tué mais le lendemain elle avait compris que c’était faux, qu’ils l’avaient juste arrêté et entraîné. Elle avait appris qu’il faisait partie d’un réseau de la Résistance, qu’il y occupait une place très importante et qu’il portait sur lui une ampoule de cyanure. Il l’avait brisée dans sa bouche. Quelqu’un l’avait trahi, lui ne trahirait personne.
De tels événements se produisaient au fil des années d'occupation de plus en plus souvent depuis l’appel du Général de Gaulle du 18 juin 1940, appel qu’alors presque personne n’avait connu mais qui avait fait son chemin au point que tous croyaient l’avoir entendu ! Résister, résister, c’était venu dans la tête des Français progressivement, en cette année 1944 plus que jamais. Les gens qui en 1940 soutenaient plus ou moins le maréchal Pétain [3] et le régime de Vichy [4] soutiennent maintenant la Résistance. La première fois qu'elle en avait entendu parler, c'était en août 1941 quand les trois jeunes communistes avaient abattu sous les ordres de Pierre Georges un officier allemand au métro Barbès-Rochechouart.
Est-ce que la directrice du lycée où elle était élève en quatrième était déjà une résistante? Elles étaient, en cours de littérature. On avait frappé à la porte de la salle. La directrice était là avec deux hommes en civil. Elle avait appelé Françoise Stein. Cette élève était arrivée d’Allemagne en 1940, avec sa famille. Nous savions toutes qu’elle était juive.
--"Cette fille est bien Françoise Stein," avait dit fermement la directrice", elle est sous ma responsabilité et elle y restera. Je ne peux de part ma fonction l’autoriser à vous suivre".
Ils étaient sortis tous trois. Le cours avait repris. La directrice l'avait cachée ensuite, avait prévenu discrètement ses parents. Sans revoir leur fille, ils avaient donné de l'argent et grâce à ce chef d'établissement courageux, Françoise avait pu rejoindre les États–Unis et retrouver son véritable prénom.
Elle n’avait rien su pour Raoul. Quand il partait, il revenait quelques jours après. Il n’était jamais absent longtemps.
Elle n’avait rien su et aujourd’hui par respect pour lui, elle a besoin de tout savoir. Quelles étaient ses fonctions exactes dans la Résistance ? Quelles actions avait-il conduits ? Quels en étaient les résultats ? S’occupait-il d’un réseau de renseignements, envoyait-il des informations à Londres sur les troupes allemandes, le matériel, les déplacements ?
Luttait-il contre la propagande nazie par des tracts, journaux clandestins ? Etait-il un des saboteurs des lignes de communications allemandes? Elle s’informera davantage. Pourquoi s’était-il impliqué de cette façon au point de mourir en brisant dans sa bouche une ampoule de cyanure ? Elle sait bien qu’elle n’y est pour rien: son amour d’enfance ne pouvait perdurer…Il y manquait la part de mystère qui la pousserait vers un autre…
Le repas chez ses parents se déroule comme elle l'a imaginé. Ils évitent de parler politique. Son père leur annonce que deux des enfants Barbier allaient s'installer chez eux. Depuis le bombardement anglo-américain du 22 mai sur Marseille, leur appartement avait été entièrement détruit et leur famille avait dû se disperser pour se reloger. On écoute la BBC [5], comme tout le monde, on ne commente pas. On plaisante sur le bébé de sa sœur qui sera bientôt là. Puis elle reprend sa bicyclette dans le clair-obscur des étoiles. L'école est proche. Elle aperçoit la silhouette de Hans "son" Allemand en faction devant les grilles.
Il a vingt ans. Il est beau comme un dieu grec. Il sourit comme l'ange de sa médaille de baptême qu'elle porte autour du cou. Il la salue toujours très poliment dans son uniforme. Parfois, il caresse la tête d'un de ses élèves "comme petite sœur" dit-il en s'excusant. Elle n'éprouve aucune compassion. Il l'attire malgré lui, malgré elle. Elle aurait aimé qu'il la serre contre lui, oui elle aurait aimé mais elle ne le veut pas. Sa mère qui pressent les désirs de sa fille sans qu'un seul mot ne soit échangé, l'avait mise en garde: " Attention, ne lui adresse jamais la parole, garde tes distances. Tout jeune et beau qu'il soit, c'est l'ennemi ce malheureux Hans, il y aura toujours quelqu'un pour te voir et un autre pour te dénoncer!"
Pourtant, la veille au soir, elle s'était approchée de la grille et lui avait signifié de passer derrière, là où personne ne le verrait. Elle lui avait tendu un bol de fraises cueillies du matin. " pas le droit" avait-il dit tristement, mais elle avait insisté parce qu'elle ne pouvait supporter ce refus. Il avait fini par accepter sans cesser de sourire. Elle avait eu envie de lui parler dans sa langue qu'elle avait apprise au lycée mais elle se retint. L'un et l'autre avaient enfreint les lois. L'un et l'autre pour quelques minutes et quelques fraises cueillies du matin s'étaient mis au-dessus des lois, bien au-delà de la guerre; Raoul était mort et ce jeune soldat n'y était pour rien.
Elle ouvre sa porte, ôte ses souliers à talons hauts, les jette dans un coin. Il lui faudrait arroser le jardin potager de l'école. Elle est trop fatiguée. Elle pourrait demander à quelqu'un de le faire, mais elle lui serait redevable. Elle n'a pas envie. Elle pourrait demander à Marcel qui lui fait la cour, qui veut l'épouser parce qu'il a peur de mourir… Peut-être fait-il partie d'un réseau lui aussi? Pourquoi n'est-il pas au travail obligatoire en Allemagne? Tous approuveraient ce mariage sauf sa mère qui rêve de Canada pour sa fille depuis qu'elle a découvert une lointaine parentèle émigrée là-bas. Par ces temps de guerre et d'incertitude beaucoup de ses amies de classe se sont mariées enceintes. L'amour est plus fort que la mort.
Elle s'installe avec ses cahiers d'écoliers, ses livres, sa lampe à pétrole devant la fenêtre ouverte sur le ciel immense empli du dernier cri des hirondelles. Demain elle étudiera avec eux Victor Hugo, la rencontre de Jean Valjean et de Cosette[6] et à partir de là elle leur racontera "les Misérables". Elle les fera lire …
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Paul Eluard pseudonyme de Paul Grindel poète français 1895-1952 écrivit en 1942 le célèbre poème"Liberté"
[1] Pierre Laval, Premier Ministre du régime de Vichy instaure le STO ( Service du Travail Obligatoire) en 1943 : 80 000 déportés du travail, beaucoup ont refusé et se sont engagés dans la résistance de Jean Moulin. Avec la création du STO la France entre dans la collaboration allemande
[2] « L’armée de l’ombre » rassemble des hommes et des femmes engagés dans la Résistance sur le sol national. Leur action est variée. Avec l’aide de Jean Moulin, le général de Gaulle parvient à unifier cette Résistance intérieure à la Résistance extérieure.
[3] Pétain (1856-1951).
[4] En 1940, le gouvernement de la France se replie en zone libre à Vichy.
[5] "Radio Londres" d'où a été lancée l'appel du général de Gaulle.
[6]Jean Valjean et Cosette sont les héros des "Misérables", roman de Victor Hugo. |
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