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Ao�t 1944
La rencontre
Depuis une semaine, Vincent a foul� la terre de France avec le colonel Walker. Il a d�barqu� en Provence; c'est de l� que viennent ses anc�tres. Jamais encore il ne s'�tait int�ress� � ses origines. Mais en s'engageant dans la guerre, les pr�occupations changent. Il a rendu visite � ses grands-parents avant de quitter le Qu�bec. Son grand-p�re a ouvert des livres pour lui, examin� des cartes et de son doigt gonfl� et noueux de rhumatismes a suivi pour Vincent les c�tes de la m�diterran�e jusqu'� Marseille:
"Prends soin de ta vie Vincent, puis va dans cette ville et continue mes recherches, je te donne le double de tout ce que j'ai trouv� ici aux Archives et dans les registres des paroisses."
Ainsi, l'odeur des pins, des romarins et le crissement des cigales toutes ces nouveaut�s lui semblent famili�res parce que proches de son c�ur. Il a peur aussi de mourir sur la terre de ses anc�tres. La n�cessaire coordination l'a d�tach� pour �tre l'interpr�te du g�n�ral am�ricain Patch, lui un Qu�b�cois bilingue.
Marie-Madeleine vit ses vacances dans un �tat de perp�tuelle agitation. Sur son v�lo, elle croise des soldats fran�ais et ceux des forces Alli�es. Les d�barquements de Normandie et de Provence ont eu lieu. Il faut lib�rer la France. Des Allemands sont encore l�, moins visibles. Hans a disparu. Les grandes vacances l'ont conduite � G�menos[1], chez sa tante.
Ce matin du 21 ao�t, une copine frappe � la porte, s'�crie:
"Viens, il se passe des �v�nements chez Madame Marignanne au relais[2]. Il y a un grand d�ploiement de militaires grad�s, des n�tres!" Elles partent toutes deux avec leurs v�los. Oui, Madame Marignanne a mis son relais � la disposition du G�n�ral Sudre[3] et dans le grand salon o� quelques mois auparavant les Allemands buvaient leurs cognacs toutes les cartes de la r�gion sont d�ploy�es. La propri�taire leur demande de rester chez elle pour aider avec sa propre fille au service de tous ces g�n�raux et de leurs jeunes officiers de liaison.
Dans la journ�e, d'autres grad�s arrivent avec trois jeunes officiers de liaison envoy�s par Patch pour suivre les d�bats entre ces g�n�raux fran�ais et en r�f�rer. Les trois jeunes sont � table et parlent anglais. Madeleine accompagne la servante qui pr�sente la carte. Elle traduira les mets. Elle a r�p�t� avec l'aide de son dictionnaire.
L'un des trois la regarde intens�ment. Elle rougit, troubl�e comme elle ne l'avait jamais �t� sous le regard d'un homme. Vincent prend la carte et lui dit en fran�ais qu'il est qu�b�cois avec un accent si particulier qu'elle n'a jamais encore entendu et qui pourtant lui para�t familier. L'un � l'autre ils se pr�sentent.
Tous deux vont se promener sous les ombrages des grands platanes au bord de l'Huveaune[4], vers la for�t de la Sainte-Baume. Vincent prend la main de Madeleine. L'un vers l'autre, dans cette aura de guerre et de paix, ils sont pouss�s par une force qui les d�passe � laquelle ni l'un ni l'autre ne veut r�sister.
Pour Madeleine, sans qu'elle en ait tout � fait conscience, Vincent comble ses r�ves d'aventures et son besoin de s�curit�. Qu�bec, Canada, pays des glaces et des neiges, Am�rique, Vincent est tout cela. Il est aussi m�decin, catholique, et ses lointaines racines sont proven�ales par sa lign�e paternelle.
Vincent est d�livr� de toute angoisse. Cette rencontre gomme la difficult� des choix. Il ne r�fl�chit pas et sa pri�re muette est actions de gr�ce. Au retour de cette promenade, ils rendent visite � l'oncle et tante de Madeleine.
L'apr�s-midi du 22 ao�t, le salon du relais va servir de sc�ne � un conseil de guerre orageux. Vincent s'y tient un peu en retrait. Madeleine et madame Marignanne sont vite au courant des d�cisions. Il y a l� de Lattre de Tassigny, de Monsabert, Sudre et d'autres. L�, dans ce salon, le sort de Toulon et de Marseille se d�cide. Quand ces villes seront�elles lib�r�es?
Les g�n�raux de Monsabert et de Lattre s'opposent avec v�h�mence. Le premier est bien renseign� par les unit�s de la troisi�me division d'infanterie alg�rienne. De plus il est en relation avec le colonel Chappuis, commandant le septi�me r�giment de tirailleurs alg�riens. Monsabert veut p�n�trer sans attendre dans Marseille car ils ne sont qu'� quinze kilom�tres, s'installer au centre de la ville, obtenir par ce coup de surprise la capitulation des Allemands. Il a pris des contacts. Ses unit�s de t�te savent que l'on pourra compter sur l'appui des civils malgr� le g�n�ral Schaeffer et ses 15 000 soldats. Tout le monde sait que les F.F.I. [5] ont d�cr�t� l'insurrection depuis le 19 ao�t.
De Lattre n'est pas d'accord pour un coup de main. Ils ne sont pas g�n�raux pour se lancer dans de folles aventures et entra�ner leurs hommes. Monsabert frappe un coup sur la table et s'�crie:" Apr�s demain, je boirai le pastis sur la "Canebi�re[6]". Vincent �coute sur le fond de toile de son amour pour Madeleine. Il a h�te de conna�tre Marseille. Il transmet par radio. Madame Marignanne fait go�ter du pastis � Vincent avec de l'eau et des gla�ons. Elle en a encore quelques bouteilles en r�serve.
Ils doivent se s�parer avec leur promesse et leur certitude dans le c�ur. Madeleine donne rendez-vous � Vincent � partir du 25 ao�t � 16 heures devant le Palais Longchamp[7]. Elle lui explique que c'est son quartier, � quelques pas de son Lyc�e. Petite fille, elle allait dans ce jardin avec ses parents voir "Poupoule"[8]. Vincent a bien s�r l'adresse des parents de Madeleine au cas o� il ne pourrait se rendre sur ce lieu symbolique.
Le 27 ao�t, le fort Saint-Nicolas[9], dernier Bastion de la r�sistance allemande capitule. Derri�re les �paisses murailles de Vauban, les bombardements alli�s n'avaient jamais pu �tre d�cisifs. Mais les goumiers[10]approchant, le g�n�ral Schaeffer[11]n�glige les consignes d'Hitler, envoie � Monsabert sa lettre de reddition[12] la deux cent quarante quatri�me division allemande s'est courageusement comport�e, Monsabert accorde une capitulation honorable.
Le 27 ao�t devant les grilles ouvertes du palais Longchamp, Madeleine et Vincent se retrouvent. Ils se tiennent par la main et se m�lent au flot des m�res et de leurs enfants, des couples qui flirtent. Tout le monde sent qu'ici la guerre va finir. Madeleine porte des chaussures ouvertes � hauts talons, une robe d�collet�e � manches courtes, rouge avec des fleurs blanches. Ils prennent un ticket et l'employ� municipal leur sourit surtout lorsqu'il entend Vincent, malgr� son uniforme, parler fran�ais. Ils vont jusqu'� la cage de Poupoule.
Vincent et Madeleine montent � Notre-Dame de la Garde[13] pour la c�r�monie d'actions de gr�ces. Ils jurent devant la "bonne m�re" dans cette basilique o� le feu et les combats ont fait rage, de se marier d�s la fin compl�te de la guerre. Puis sur le port avec la foule en liesse, ils chantent avec les autres " La Marseillaise" dont Vincent ne conna�t que le refrain. Les cordons de police sont d�bord�s, on applaudit tirailleurs, tabors[14], cuirassiers, artilleurs, FFI[15].
Le lendemain Vincent rejoint son �tat-major, avec son r�giment se met en route vers le Rhin et l'Allemagne. Chaque jour au fil des combats, la France est rendue � la France. Marseille et Toulon sont libres tandis que Madeleine ne l'est plus. Elle est devenue une femme. Elle porte � son doigt la bague qu'il lui a offerte et qu'ils ont achet� ensemble chez le c�l�bre bijoutier de la Canebi�re.
Elle sait qu'il ne va pas mourir. Elle sait qu'il ira voir sa famille au Qu�bec. Elle sait que leur f�te de mariage aura lieu � G�menos au relais de la Magdeleine, l� o� ils se rencontr�rent.
. �PILOGUE
La deuxi�me guerre mondiale a pris fin.
Arnaud a surv�cu � l'op�ration "Spring" qui fit tant de morts parmi les Canadiens fran�ais. Il �crit dans un journal du Qu�bec. Il est responsable de la rubrique "Arts et spectacles"
Le docteur Martin est mort apr�s le retour de ses fils.
Vincent et Madeleine se sont mari�s. Ils sont rest�s en Provence. Vincent est m�decin � l'h�pital de la Timone � Marseille. Ils ont eu trois enfants qui vont au Qu�bec en vacances.
Hans n'est jamais rentr� en Allemagne. Il repose dans un cimeti�re de la Dr�me et sur sa tombe comme sur celles des Fran�ais et des Alli�s poussent mille fleurs.
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[1] Petite commune pr�s d'Aubagne � 20 Kilom�tres de Marseille.
[2] Le relais de la Magdeleine � G�menos effectivement tenu par les Marignanne a re�u l'�tat major de Monsabert et de Lattre de Tassigny les 21et 22 ao�t 1944. Cette h�tellerie existe toujours; elle jouit d'une bonne r�putation. Voir les Photos dans les Annexes
[3] commandant le septi�me r�giment de tirailleurs alg�riens
[4] petit fleuve qui se jette dans la mer � Marseille
[5] F.F.I. "Forces fran�aises de l'int�rieur" cr��es le 1er f�vrier 1944, elles absorbent toutes les formations militaires de la R�sistance.
[6] Rue la plus c�l�bre de Marseille qui part du Vieux-Port fond� par les Phoc�ens au sixi�me si�cle avant J-C.
[7] construit sous Napol�on III. Voir photos
[8] Il y avait un zoo dans les jardins et "Poupoule" en �tait l'�l�phant roi.
[9] Construit par Vauban sous Louis XIV
[10] soldats d'Afrique du Nord
[11] commandant les forces allemandes � Marseille
[12] " je demande pour la nuit qui vient, un armistice qui permettrait l'�laboration des conditions d'une reddition honorable dans la matin�e du 28 ao�t, sinon nous nous battrons jusqu'au dernier homme."
[13] Voir annexe Notre-Dame de la Garde et photos
[14] soldat d'Afrique du Nord
[15] voir plus haut note 5 |
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