PREFACE DE KEETJE, HENRI POULAILLE


Je ne parlerai pas du récit lui-même, le lecteur en pourra apprécier l'intense intérêt. Je m'arrêterai seulement sur quelques, confidences que la narratrice nous fait au cours de l'ouvrage. Keetje, c'est en quelque sorte une Education Sentimentale qui, au rebours de celle de Flaubert, retrace l'ascension d'un être vers l'idéal. Keetje Oldema nous expose ses expériences douloureuses, nous dit ses humiliations, ses souffrances morales, ses aspirations aussi. Elle nous parle de ses contacts avec les arts et de ses lectures. Ses impressions sont importantes et aident à comprendre pourquoi et en quoi ses livres diffèrent des autres, et de certains dont on aurait tendance à les rapprocher. Ce n'est pas la partie la moins curieuse de cette confession vibrante, que ce qu'elle dégage de ses tête-à-tête avec les livres.

Nous parlant de Jean-Jacques, de Hugo, de Zola, ce ne sont pas des opinions littéraires qu'elle nous soumet, ce sont ses réactions spontanées. Ce n'est pas le métier déployé par l'écrivain qu'elle étudie, ni l'habileté de jeu du metteur en scène du drame imaginé qu'elle examine; elle évalue ses qualités d'humanité Son critère n'est pas esthétique, il part d'un postulat éthique rigoureux. L'art du roman étant une représentation de la vie par la fiction, c'est ce que l'œuvre apporte de profitable, de fécond ou de salutaire qu'elle recherche avant tout. Et certes, elle est difficile, son expérience de la vie ayant été si dure Elle confronte les personnages avec elle-même et leur vie avec la sienne. Son angoisse. Son inquiétude se superpose à celle des héros du récit. Elle s'identifie avec eux, ils vivent à travers elle. Le livre envisagé de cette manière est soumis à rude épreuve. On le voit pour Zola.

Une des impressions, les plus fortes qu'eut Neel Doff fut la lecture des Confessions de Jean-Jacques. (Rousseau)

Jamais aucun livre ne m'avait autant remuée. Il avait (Rousseau) eu de la misère comme moi, il avait été mercenaire comme moi, il avait vécu de charité comme moi, et chez Mme de Warens n'avait-il pas dû tout accepter de ses mains ? Il y avait donc eu des misérables qui avaient osé parler et ne pas cacher leurs souffrances et leur avilissement involontaire. Puis, était-ce un avilissement quand on avait été contraint ? Est-ce que l'avilissement ne vient pas d'actes volontaires et choisis ?

C'est à l'auteur des Confessions que nous devons donc Neel Doff; cependant, le coup décisif fut porté par Dostoïevski, qui était de tempérament plus proche d'elle.

Parlant de Crime et Châtiment, elle dit : " J'avais tant souffert, tant lutté, tant eu à me défendre contre la vie et la vilenie des hommes que je compris ce livre comme l'expression même de l'injustice ".

Vers le même temps elle lisait Zola. " J'ai lu tous les Zola qui avaient paru. Il ne m'émouvait pas, avoue-t-elle, j'avais la sensation de je ne sais quelle peinture superficielle, d'une réalité inventée ou observée en surface. Il me semblait qu'il s'était trop fié à son intuition, surtout quand il s'agissait du peuple. L'intuition ne vous livrera jamais l'âme de cet être malodorant qui déambule là, devant vous.

Je me disais bien que j'étais ignorante; mais étais-je ignorante ? Ma foi, je suis certaine que je connais autrement bien cela que Zola. Mieux encore, je sentais que je n'aurais jamais compris ni pénétré les gens d'une autre classe que celle dont j'étais sortie. Même Si dorénavant, tout contact entre ceux de ma classe et moi devait cesser, je les avais dans la moelle et je ne m'assimilerais jamais l'âme des autres. Alors, Zola.. D'où leur vient la prétention de nous connaître si facilement ? "

Cela n'est pas injuste. Le naturalisme, le réalisme sont des systèmes, des formules. Zola parlait souvent de choses qu'il ne connaissait que par ouï-dire. Il se documentait honnêtement et avec la meilleure volonté, s'appliquait à donner l'apparence de la véridicité. Neel Doff n'avait qu'à transcrire ses sensations vécues pour être vraie. Ce n'était plus la tranche de vie de Zola, mais la vie même. Le génie de Neel Doff a été de savoir se cantonner à la vérité. Quelle pudeur dans ses livres où les sujets pouvaient Si facilement entraîner le grand succès par le scandale ! L'auteur eût des défenseurs au nom de l'art Elle resta volontairement dans l'authentique.

" Je n'ai pas écrit pour allécher le goût  ordurier du public, mais pour mettre à nu des plaies douloureuses sous lesquelles ploient les trois quarts de l'humanité. "  (Lettre datée du 30-1-1930.)

Dans ses remarques à propos de Zola c'est le problème même de la création littéraire  que pose d'une manière directe Neel Doff.
En face du jeu, ou à ce qu'on appelle le " métier "- " Ecrire est un métier ", me disait Jean Guéhenne en manière de reproche - Neel Doff opposait l'authenticité.
Depuis des écrivains éminents, comme Ramuz, ont prôné cette loi, et des écrivains de grande classe, comme le Portugais Ferreira de Castro, se plient à ses exigences. A son insu, cet auteur continue l'oeuvre de sa devancière et bien qu'on ne se soit pas encore fait à l'idée de considérer la qualité d'authenticité d'une oeuvre comme la première , le succès mondial qu'il obtient démontre qu'elle est appelée à entrer enfin en ligne de compte.

Qu'on le veuille ou non, la littérature est à un tournant. Le cinéma, la radio, la télévision sont aptes à remplacer avantageusement la littérature d'évasion, du roman romanesque le plus gratuit au roman d'introspection le plus compliqué. Cette littérature a fait son temps. La littérature de demain ne saurait avoir le droit de vivre qu'en sortant de l'impasse où ses manoeuvriers actuels la cultivent.

C'est dans l'authenticité qu'est son salut.
Keetje est un des plus indiscutables~témoignages de cette littérature, que Neel Doff fut la première à expérimenter.

Mais, lecteur, lisez ce livre. Agé de plus de quarante ans, il est plus d'aujourd'hui que le plus récent roman dont parlerait en le vantant la critique.
Keetje est une des rares oeuvres qui ait l'actualité éternelle de la vie.


Henry Poulaille.
" La Renaissance du Livre " 1954
Première page
Retour Neel Doff
Seconde page
Retour accueil
Hosted by www.Geocities.ws

1