PREFACE DE KEETJE, HENRY POULAILLE. Neel Doff avait connu la misère la plus atroce, elle ne l'oublia jamais. Elle était restée gravée en elle. " Toute mon oeuvre est née de ma misère, confiait-elle à Frédéric Lefèvre, et cette misère, qu'avec les miens j'ai endurée pendant vingt ans et qui m'a meurtrie pour le reste de ma vie, me rend sensible à toutes les misères du mondé. " Elle précisait " J'ai été trop et trop longtemps misérable pour aimer le romantisme de la misère. " L'originalité de son oeuvre est expliquée par ces deux phrases. Elle n'avait qu'à appeler ses souvenirs pour en écrire. Elle se borna à les dire sans broder ni épiloguer. Sans amplifier, mais sans diminuer non plus. La vérité, rien que la vérité. Elle écrivit " poussée par un besoin de soulagement de peau trop étroite " m'a-t-elle dit un jour. De fait, seuls ses livres donnent au lecteur la sensation physique de la misère. Il y a là un art bouleversant et l'écriture est cependant sans apprêt, c'est qu'ici le style est chair et sang. Neel Doff ne se faisait pas d'illusion sur le retentissement de son cri, mais elle en savait le prix. Quand elle lut à Laurent Tailhade, venu la voir à Bruxelles, son premier manuscrit, Tailhade enthousiasmé lui dit " C'est admirable !... Surtout, n'y changez rien ". Elle n'en avait pas l'intention et plus tard elle restait sur ses positions. " On ne me ferait pas changer une syllabe dans mes livres, m'écrivait-elle. Ce qu'il y a de plus intéressant dans un livre, c'est l'âme de l'auteur. Je comprends une modification de mot, mais pas de pensée ". Elle était intransigeante et, faisant cette présente préface, je me rappelle qu'elle avait refusé cet honneur au poète d'Au pays 'du nulle. Dans une de ses lettres elle me disait : " Je n'ai pas voulu qu'il fit la préface. J'ai voulu que mon livre, que j'avais écrit comme une grande blessée de la vie, marchât seul. " Il marcha alors. Gaston de Pawlowsky en publia un à un les récits dans Comoedia en leader, puis Mirbeau pensa en faire un Prix Goncourt. Gustave Geffroy et Lucien Descaves firent campagne avec lui pour le livre, mais ils furent les seuls à voter en sa faveur; on leur objecta que Neel Doff était étrangère. Keetje devait paraître deux ans plus tard, les Contes Farouches étaient sortis, entre-temps, chez Ollendorff. Mais venons à Keetje. |