PREFACE DE KEETJE, HENRY POULAILLE.


Quand Neel Doff mourut, il y a dix ans, en pleine pagaïe de guerre on ne le sut même pas en France. Il y avait des nouvelles plus importantes à publier, sans doute, que celle de la disparition d'une des plus belles figures de l'époque. 

Depuis, le silence a continué de se faire sur elle... Ses livres, restés aux catalogues, ne sont plus demandés et ne se rencontrent qu'au hasard de boîtes à bouquins. C'est que personne ne se rappelle ni le nom ni l'oeuvre ! La critique d'aujourd'hui n'a plus  d'encre que pour la littérature noire et les pseudo grands reportages politiques ou animaliers, et dans la farandole de la gloire au jour le jour, une quinzaine de noms vedettes reviennent sempiternellement, alternant sur les lumineux publicitaires des tréteaux de la Foire aux Vanités.

Neel Doff, parmi d'autres, a sombré dans l'oubli. C'est un oubli momentané dont il n'y a pas à s'alarmer. Chaque siècle connaît des décades creuses, et la roue tourne. Ce qui est vivant, même à l'écart des regards, reste vivant et la plongée dans l'ombre réserve les résurrections retentissantes.

Les esprits, fatigués par une drôle de guerre, suivie d'une non moins drôle d'après-guerre, finiront bien par se lasser de s'abreuver des cocktails malsains qu'on leur sert, et l'on retrouvera alors l'eau pure des sources.

Certains indices semblent indiquer que cela ne tardera plus guère.

La réédition présente de Keetje est peut-être le premier signe annonciateur du retour à la lumière. On ne pourrait d'ailleurs mieux choisir cette rentrée dans le domaine de la vie qu'avec Neel Doff.

Le cas de Neel Doff est un cas très particulier. Née à Amsterdam en 1858, neuvième enfant d'un ménage ancré dans la misère, elle vint aux lettres assez tard, et devait donner, non dans sa langue mais en français, quelques-uns des plus étonnants chefs-d'oeuvre de la littérature moderne.

Une dizaine d'ouvrages, outre quelques traductions de Timmermans et de Couperus, et des inédits que les héritiers devraient se donner la peine d'examiner ou de montrer.

De ces ouvrages, trois seulement eurent une assez large audience Jours de Famine et de détresse, Keetje et Keetje trottin; Contes Farouches, Ange; linette, Elva, Campine parvinrent, en de longues années, à épuiser leur tirage; les deux derniers; hélas, que je présentai en vain aux éditeurs : Une fourmi ouvrière et Quitter tout cela furent publiés par mes soins; l'un fut imprimé à mille exemplaires, l'autre, je ne sais plus s'il le fut à 300 ou 250 exemplaires.

La critique boudait ces oeuvres. Le public non renseigné ne pouvait les acheter de lui-même. C'est souvent ainsi qu'on montre de la reconnaissance à ceux qui donnent le plus ! Heureusement, Neel Doff avait l'âme bien trempée et elle sut ne pas s'en aigrir. Elle connaissait la valeur de son témoignage, et la pensée que son message avait été entendu de quelques-uns lui suffisait.

Neel Doff est l'un des plus grands écrivains du monde, et sans doute le plus poignant. Nul avant elle ni depuis elle ne s'épancha avec une telle sincérité d'accent. On avait, certes, parlé déjà souvent de la misère et de la faim en des tableaux émouvants, et des auteurs avaient imposé ces horizons jusqu'alors quasi inconnus dans la littérature, Knut Hamsun et Gorky en particulier. Avec Jours de Famine et de détresse, la nouvelle venue se plaçait devant eux. Ces récits avaient un ton de véridicité si incontestable que les héros du grand Russe apparaissaient romantisés, et la Faim d'Hamsun une transposition orchestrée, comparativement aux notations directes de la Symphonie de la faim de la romancière.

Elle réussissait dès ce premier livre la performance inouïe de se montrer indépassable. Elle ne devait pas être dépassée, ni se dépasser. On peut préférer Keetje à Jours de Famine, mais les deux livres sont sur le même plan. Ce qui frappe dans l'oeuvre de Neel Doff, c'est l'unité qu'ont tous ces livres entre eux, qu'elle parlât de son enfance, de sa vieillesse, des gens de la ville ou de la campagne ou des bêtes, la même sensibilité les anime  Neel Doff devait rester égale à elle-même, ce qui est littérairement une manière de miracle.

Or cet écrivain extraordinaire, sinon unique, est quasi inconnu. Cela est bien triste.
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