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21 mars 1944
La journ�e �tait nuageuse, ni claire ni sombre, ni froide ni chaude. L'air pur du d�but du printemps flottait dans la brise. Une petite Jeep de l'arm�e attendait devant ma maison maternelle. Le silence des grandes pi�ces laissait transpara�tre la tristesse de ma m�re et de mes soeurs. J'embrassai mes deux a�n�es et m'approchai de ma m�re. Elle semblait indiff�rente � mon d�part. Pas un sourire, pas une larme. Je lui donnai un baiser et remarquai pour la premi�re fois les poches sous ses yeux, seule preuve de son chagrin. Le chagrin d'une m�re ayant d�j� perdu deux fils � la guerre. Le chagrin d'une m�re qui comparait l'arm�e � un abattoir et qui voyait son dernier fils s'y faire couper la t�te volontairement. Je respirai une derni�re fois son parfum si familier, me tournai vers la porte et sortit en prenant une grande inspiration. Je descendis les petites marches grin�antes du balcon et me rappelle avoir remarqu� la chaise ber�ante en bois qui se balan�ait au vouloir du vent. Je saluai le soldat dans la Jeep et y embarquai. Je regardai une derni�re fois ma petite maison, jaunie par les ann�es, berceau de mes r�ves et remplie de souvenirs. Mes soeurs se tenaient dans l'embrasure de la porte. Je leur envoyai un baiser et le soldat d�marra la Jeep.
Au revoir Qu�bec, au revoir maman.
22 mars 1944
Hier, le soldat dans la Jeep, Ben Huot, ou � La Crick � pour les amis, discuta avec moi durant le voyage jusqu'au port de Qu�bec. Bien s�r ce n'�tait qu'une promenade d'une dizaine de minutes mais parler avec La Crick, ce pur inconnu, me fit un bien incroyable. Arriv�s � destination, je d�barquai du v�hicule et Ben m'aida � transporter mes sacs. Amarr� au port le bateau Prince-David m'attendait. Je vais sembler cingl� mais c'�tait comme s'il me parlait. Il me disait que les U-Boats allemands, dont le Golfe St.-Laurent �tait rempli, ne pourraient pas l'atteindre durant mon voyage jusqu'� Terre-Neuve. Qu'aucune torpille n'arriverait � le faire couler. |
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24 mars 1944
Nous avons accost� � Terre-Neuve hier matin. J'en suis bien content mais s�rement pas autant que Jacques qui a repris un peu son teint normal en mettant le pied � terre. De plus, la nourriture est bien meilleure ici sur la base anglaise. Un soldat que j'ai rencontr� sur le bateau, Michel Lavigne, et moi sommes all�s visiter un peu notre nouveau domicile, temporaire �videmment, question de changer d'air avant de partir pour la Grande-Bretagne, o� les choses se corseraient. Nous repartirons en bateau t�t dans deux jours, en direction de Newport. Il est tard, je dois dormir.
26 mars 1944
Il y a maintenant une heure que nous avons quitt� Terre-Neuve. La journ�e est froide et le soleil s'est cach� derri�re d'immenses nuages ressemblant � des morceaux de coton. Un soldat couch� sur le pont m'a affirm� que ce n'�taient pas des morceaux de coton mais les plumes des oreillers des anges qui s'amusent au ciel... Chacun son avis... Le moral n'est pas trop mal. Le sergent Blackburn, assis pr�s de moi, joue de l'harmonica alors que trois autres parient de l'argent aux cartes. On pourrait se croire dans un film dramatique. Au fond, peut �tre c'est ce que j'aimerais. Que toute cette guerre stupide ne soit qu'un long m�trage, une histoire, un cauchemar, tout sauf la vraie vie, MA vie et celle de millions de personnes. � Terre-Neuve, j'ai �cris � ma m�re. Elle et mes soeurs me manquent terriblement.
Ah oui: Jacques Miller, le type qui avait le mal de mer, n'est pas embarqu� avec nous pour la Grande-Bretagne. Il a pr�f�r� rester � Terre-Neuve et s'occuper des troupes. Entre nous, c'est une bonne chose: le pauvre gars aurait fini par se vomir les boyaux...
28 mars 1944
Aujourd'hui, nous devrions d�j� �tre � Newport... Nous avan�ons aussi vite qu'une tortue. M�me que la pauvre b�te semblerait courir � c�t� de nous. La comparaison est forte mais les glaces nous ralentissent consid�rablement et nous devons faire attention aux icebergs et aux sous-marins allemands.
J'ai h�te d'�tre arriv�. J'aime le voyage mais je pense d�j� � mon retour chez moi. R�conforter ma m�re, voir le petit de ma plus grande soeur, Jeanne, qui aura s�rement accouch� quand je reviendrai... Reprendre une petite vie tranquille, me marier, fonder une famille...
Le type, �trange admettons-le, qui voyait des plumes dans les nuages, vient de nous annoncer que Dieu n'est pas un homme mais bel et bien �dith Piaf. Pourquoi pas ? Pendant qu'il raconte ses dr�les d'histoires, les soldats gardent le moral et moi aussi.
Le capitaine du bateau pr�voit notre arriv�e pour demain avant l'aube. Pour l'instant, je dois aller d�ner, ou plut�t ingurgiter un repas que l'homme aux nuages en plumes, qui s'appelle en fait Joe Morin, qualifie de �nourriture extra-terrestre�...
29 mars 1944
Enfin arriv�s ! Il est � peine une heure du matin et je suis sinc�rement crev� mais je suis � bon port. Je rencontrerai l'�quipage avec qui j'irai en France demain. Pour l'instant, je dois aller me coucher sinon je vais tomber comme une poup�e.
30 mars 1944
Les �quipages ont �t� form�s. Je me trouve avec cinq Qu�b�cois et un Anglais: Arthur DeBreyne, pilote; Jack Friday, bombardier; Roy Vigars, m�canicien; le sergent Andrew Minarsky, mitrailleur de tourelle sup�rieure; Jimmy Kelly, radio; Robert Body, navigateur; et moi-m�me, Pat Brophy, qui occupe la place de mitrailleur de queue.
Ils ont l'air pour l'instant plut�t sympathiques: la bonne ambiance, n�cessaire pour tout le temps que nous devons passer ensemble, r�gne.
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