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22 avril 1944

         Demain, nous partons pour notre premier raid a�rien ensemble sur Laon. L'avion que l'on nous a attribu�, un bombardier Armstrong Withley, est en assez piteux �tat : le fuselage est macul� de rouille. Cela ne nous inqui�te pas davantage, nous avons effectu� pr�c�demment plusieurs missions avec des appareils semblables ! Nous ne sommes donc pas effray�s. Je n'ai pas beaucoup de temps � me consacrer : c'est pour cette raison que mes �crits ne sont pas r�guliers. Le rythme est tel que la journ�e finie, je suis �puis� et n'ai donc pas la force et le courage d'�crire. Je suis tout de m�me conscient qu'il est pr�f�rable de mettre cette force et ce courage dans mes devoirs quotidiens. Nous sommes en guerre, ne l'oublions pas.





2 mai 1944

         Aujourd'hui, je suis en permission. J'ai donc le temps de r�diger un petit paragraphe et d'essayer de gagner un peu d'argent aux cartes. Dans deux jours, nous irons larguer des tracts sur Paris scandant : � Retroussons nos manches pour lib�rer la France. �
          Cette mission n'est pas des plus difficiles : il suffit d'�tre rapide, tr�s rapide puisqu'un quadrimoteur fait �norm�ment de bruit et les tracts lanc�s du ciel par milliers sont visibles par les ennemis. Nos missions sont donc tr�s vari�es : bombardement, rep�rage, propagande,...






27 mai 1944

         � notre grand d�sarroi, une �pid�mie de gastro-ent�rite a atteint notre campement et a touch� Arthur DeBreyne, notre pilote ainsi qu'un grand nombre de soldats. Aucun rempla�ant n'est disponible, nous avons d� annuler notre mission de demain.
          Les hommes ne sont pas en grande forme en ce moment. Les troupes sont fatigu�es et notre c�l�bre, Joe, est malade comme un chien lui aussi.
          En temps de guerre, nous avons pour devise de nous soutenir mutuellement. Ce soir, mon �quipage se reposera, et nous bavarderons au sujet de cette guerre sur fond de BBC...
          Souhaitons un prompt r�tablissement � notre pilote dont nous avons tellement besoin.







29 mai 1944

         Je me demandais hier matin, ce qu'�tait devenu mon copain Georges Verreault. Un ami a moi a entendu dire que le pauvre avait �t� fait prisonnier au Japon. Les conditions de vie l�-bas sont terribles et quelqu'un m'a racont� que les soldats enferm�s tombaient malades � force de manger du riz et de l'herbe. De plus, des rumeurs disent qu'ils font des exp�riences biologiques et diverses sur leurs cobayes prisonniers... Doux J�sus, prot�gez-le.






31 mai 1944

         Arthur se r�tablit plus vite que nous ne le pensions. Nous sommes de plus en plus unis, cela nous aide � passer avec davantage de facilit� les moments difficiles.
          Ma famille et mes amis me manquent. Le seul lien que nous ayons est l'�criture. Et les lettres mettent un temps incroyable � arriver !
          Plus les jours passent et plus je me lie d'amiti� avec Adrew Minarsky : nous avons les m�mes centres d'int�r�ts, et nous discutons de projets futurs que nous envisageons de faire � notre retour au Qu�bec.
          Je trouve chez lui une certaine sagesse que je n'ai pas encore acquise, ses discours optimistes et r�fl�chis redonnent du courage � son entourage.
          Lors d'une veill�e, il y a une semaine, il m'a racont� qu'il avait quitt� l'�cole � 13 ans, � la mort de son p�re, afin d'aider sa m�re � �lever ses 4 fr�res et soeurs. Ce gar�on de 27 ans, massif et tranquille, au large et calme sourire d'enfant, �tait le fils d'immigrants polonais. Pour lui, les amis comptent beaucoup... Pour moi, il est tr�s important !





2 juin 1944

         �tant de nouveau en permission, je suis all� � Londres avec Minarsky et deux autres membres de mon �quipage. Nous faisions la tourn�e des cabarets en ville quand je fus pris, tard dans la nuit, dans une rixe. Me retrouvant seul, j'ai t�l�phon� � mes co�quipiers du Commissariat de police. Cela les amusa beaucoup et ils me dirent qu'un petit s�jour en prison me ferait le plus grand bien. Ils se rendormirent, seul Andrew s'est lev� pour venir me tirer de l�. Cet �v�nement montre � quel point nous sommes intimement li�s. Nous avons d� rentrer dans la noirceur et avons rejoint nos cantonnements distincts. Nous nous sommes s�par�s transis de froid.
          Je lui donnai une tape dans le dos en lui disant : � Salut Andy. � Il se raidit, me fit un salut militaire irr�prochable et r�pliqua avec un l�ger accent polonais : � Bonsoir mon capitaine. �







7 juin 1944

         Hier, les troupes alli�es sont d�barqu�es en Normandie. Il y a eu des milliers de morts mais il semblerait que la mission a r�ussi...      






12 juin 1944

         Cette nuit, nous effectuons notre 13e mission. Nous sommes � la base de l'escadrille 419, dans le Nord de l'Angleterre. Les deux heures qu'il nous reste nous sont laiss�es, c'est pour cette raison que j'�cris un peu. Il y a 10 minutes, nous �tions tous les sept assis dans l'herbe, c'est alors que Mynarski a trouv� un tr�fle � quatre feuilles. Faisant tournoyer ce porte-bonheur comme une petite h�lice, il me dit : � Tiens Pat, prends cela, c'est pour toi. � Bons ou mauvais pr�sages.
          Il est 21h30, on nous appelle. Je pense que le d�part sera donn� d'ici une dizaine de minutes. De toute fa�on, nous avons un appareil flambant neuf qui n'a assist� qu'� deux raids pour l'instant. Courage...







15 juin 1944

         Je suis vivant !... Coup de chance ou caprice du destin ? J'ai surv�cu � ce qui aurait pu �tre ma derni�re mission. Aucune nouvelle des six autres soldats qui �taient des amis... et qui, j'esp�re, le sont encore !
          Apr�s le passage du d�troit du Pas-de-Calais, nous avons franchi la c�te aux abords de Dieppe. Cambrai, notre ville cible, n'�tait plus qu'� une vingtaine de minutes. J'�tais seul � mon poste de mitrailleur dans la tourelle de queue du bombardier, poste de sinistre r�putation, � l�-bas, � l'arri�re, on est coup� de tout � et on s'y sent tellement � l'�troit ! Je n'�tait reli� � mes compagnons que par l'interphone parasit�.
          Je commen�ais � apercevoir des �clairs lumineux balayant le ciel et des sifflement d'obus me per�aient les tympans.
           Le Landcaster fut alors pris dans un rayon �blouissant d'un projecteur ennemi suivi d'autres faisceaux aveuglants qui convergeaient sur nous.
          DeBreyne hurla dans l'interphone un � cramponnez-vous ! �. En fait, nous �tions dans leur c�ne. Notre pilote piqua du nez vers le sol, en tentant une rapide manoeuvre en zigzag pour essayer d'�chapper � cet �blouissement mortel, puis il remonta en pivotant. Nous venions d'�tre rep�r�s par la DCA. Nous l'avions �chapp� belle, mais �tait-ce vraiment fini ?
          J'ai un violent mal de t�te, je continuerai d'�crire demain. 







16 juin 1944

          Il est 10h35, o� en �tais-je ? Ah oui, nous venions d'�chapper pour la premi�re fois aux Allemands quand j'aper�us un avion de chasse � l'arri�re. Je hurlais alors � Appareil non identifi� ! �. Imm�diatement, notre pilote amor�a une vrille pour se d�faire des projecteurs une fois de plus. Or, un JU 88 montait vers nous : nous �tions rep�r�s, il arrivait par le dessus.
          Je fis pivoter ma tourelle rapidement et ouvrit un feu violent. Le Junkers, JU 88, passa au-dessus de nos t�tes tel un �clair, faisant rugir ses canons. Trois explosions �branl�rent notre appareil en peu de temps. Les deux premi�res bombes firent sauter les moteurs � b�bord et enflamm�rent un r�servoir d'aile. La troisi�me d�chira le fuselage et cr�a un foyer d'incendie entre la tourelle d'Andrew et la mienne. Ainsi atteint, le Landcaster �tait bless� � mort et nous constat�mes qu'il perdait rapidement de l'altitude. Notre avion �tait condamn�, la lumi�re rouge, signal de sauter, qui s'�tait allum�e, me l'indiqua.
          Je jetai un coup d'oeil � ma montre, il �tait alors 00h13 et nous �tions le 13 juin 1944...

         Tandis que DeBreyne emp�chait l'avion de s'incliner sur le c�t� et de plonger en tournoyant, le bombardier Jack Friday tirait sur le panneau de secours avant qui s'ouvrit brutalement sous la force d'un brusque appel d'air, lui heurtant la t�te et l'assomant. Il �tait encore sans connaissance quand Roy Vigars, le m�canicien, l'expulsa par le trou, tirant d'un coup sec sur le cordon d'ouverture de son parachute. Il sauta derri�re Jack, suivi de Body, le navigateur et de Kelly, l'op�rateur radio.
          Je pense que quand DeBreyne r�ussit � s'�chapper de l'engin en perdition,  il �tait persuad� que Mynarski et moi-m�me avions saut� : nous �tions si solidaires qu'il ne nous aurait jamais abandonn�s. Pourtant, il se trompait ; je n'avais plus de nouvelles de Mynarski, et moi j'�tais bel et bien coinc�. Ayant manoeuvr� ma tourelle vers la gauche pour faire feu, il me fallait maintenant la r�orienter dans l'axe, en position normale afin de pouvoir acc�der � mon parachute et sauter vers l'ext�rieur. J'actionnai la p�dale de rotation de la tourelle, mais rien ne bougea. � cet instant, je me rendis compte de la situation tragique dans laquelle je me trouvais. Ma tourelle �tait bloqu�e, il �tait impossible d'en sortir. Pendant ce temps, � l'int�rieur, les flammes gagnaient du terrain. � Pas d'affolement � me dis-je. Je parvins alors � entrouvrir la porte de quelques centim�tres pour prendre mon parachute et me le fixer sur le dos. H�las, il n'y avait plus aucune issue.
          Emprisonn�, les paroles de Mynarski me revinrent � l'esprit : � l�-bas, � l'arri�re, on est coup� de tout �. � ce moment, je vis, avec grand �tonnement, appara�tre mon ami Mynarski. Il avait r�ussi � se faufiler � travers les flammes et se situait maintenant � environ 5 m�tres de moi. Il gagnait peu � peu le panneau de secours arri�re. Avant de sauter, il regarda autour de lui et c'est � ce moment m�me qu'il m'aper�u, pris au pi�ge dans ma tourelle. Sans h�siter, il se d�tourna de la trappe et accouru m'apporter son aide. L'avion vacillait, il lui �tait impossible de tenir debout : il d� se mettre � quatre pattes. Pour me rejoindre, il traversa une flaque de liquide hydroliques enflamm�. Instentan�ment, sa combinaison de vol prit feu. Je lui fis signe pour tent� de le dissuader de m'approcher, et essayais de lui faire comprendre que ses efforts n'aboutiraient � rien. Andrew n'y prettait aucune attention : il saisi une hache d'incendie pour briser la tourelle et ainsi me lib�rer. Mais la br�che fut trop �troite, il essaya vainement de l'�largir � mains nues. Les flammes gagnaient sur lui et l'envahissaient jusqu'� la ceinture. Son �tat pitoyable me culpabilisait, je lui hurlais : � Vas-t'en Andrew, sauve toi! �.
          Les minutes d�filaient une � une, il finit par r�aliser qu'il ne pouvait plus rien pour moi. Reculant sans me tourner le dos, il hocha la t�te comme honteux de me laisser seul et de ne pouvoir me sauver.
          Se levant lentement, il se mit au garde � vous. Debout , dans ses v�tements enflamm�s, il me fit un salut militaire irr�prochable. Avant de sauter, il me dit quelque chose que je ne pu entendre. Je lus sur ses l�vres que c'�tait � bonsoir, mon capitaine �. Me retournant, j'aper�u son parachute s'ouvrir. Cette fois j'�tais bien seul! Le Lancaster incontr�l� perdait de l'altitude. Je savais que d'ici peu de temps, aurait lieu le crash final, notre avion �tait encore charg� de 18 bombes se situant � peine � 10 m�tres de moi.
          Recroquevill�, je n'avais plus qu'� attendre la mort. Ces derni�res minutes semblaient durer une �ternit�. Des pri�res et des id�es noires me traversaient l'esprit. Je ne peux correctement exprimer ce que j'ai ressenti. L'appareil heurta le sol sur le ventre dans un bruit infernal. Il laboura un champ sur plusieurs m�tres et l'aile gauche du Lancaster fut arrach�e par un arbre ce qui fit brusquement tourner l'avion vers la gauche. Il passa sous une ligne t�l�phonique allemande sans dommage. � ce tout dernier moment, sous l'effet d'un coup sec, ma tourelle s'ouvrit. Je perdis connaissance; sans m'en rendre compte, je fus �ject� en l'air. Je repris mes esprits quand j'entendis deux explosions. Je r�alisai que tout �tait fini et que par miracle, j'�tais en vie, quand je sentis le sol trembler. Me redressant lentement, je remuai bras et jambes. Rien de cass�, juste une l�g�re blessure sur le haut du cr�ne. Ma tourelle gisait � quelques m�tres, tordue et en feu. Incroyable mais vrai : seules deux bombes sur les 18 avaient explos�. Je passai le reste de la nuit � me cacher et me montrai au petit matin � un agriculteur qui se trouvait � �tre un chef de la r�sistance. Je fut donc acueilli par Paul Cresson, jeune de 21 ans, et Edmond Brunin, ancien combattant de 14-18. Ils me soignent et aujourd'hui m�me je suis encore chez eux. Voil� comment s'est achev�e notre treizi�me mission.

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