CRIS DU COEUR D'UNE TOUBAB

A TOUS CEUX QUI AIMENT, ONT AIME ET AIMERONT TOUJOURS LA COTE D'IVOIRE.
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Anne marie Veillet

Envoyé par Koulin MAH
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Le vendredi 21 février 2003

Aujourd'hui j'ai encore un ami qui nous a dit au revoir après dix ans de Côte d'Ivoire. Un de plus. Depuis un an, je vois partir peu à peu mes amis. Des gens qui faisaient partie intégrante de ma vie, qui formaient mon cercle du quotidien, avec qui j'avais partagé de nombreux moments, de délicieux instants.

D'autres m'ont annoncé que leur départ était décidé, qu'ils rentraient pour emballer leurs affaires, que malgré leur regret de quitter la Côte d'Ivoire, ils avaient franchit le pas de non retour, qu'une vie paisible était désormais une utopie.

Chacun d'entre eux avait sa propre aventure ivoirienne, son souvenir personnel, son histoire particulière. Chacun d'eux possède en moi un souvenir propre, une vivance individuelle. Ils signifient une partie de mon passé, un morceau de mon hier, un bout de mon chemin abidjanais.

C'est si triste de penser que plus que partis, ils ont fui, contraints par les conditions douloureuses de cette dispute, acculés par la déchéance économique, traqués par l'insécurité du lendemain.

Ils ont été chassés malgré eux, contre leur volonté et pour cela, je m'insurge contre les coupables de leur départ, par ce qu'ils ont volé leur futur aussi et les possibilités de partager avec nous, un amas de nouveaux instants de joie.

J'admire ceux qui ont eu le courage de tout quitter, de partir vers d'autres futurs sans se retourner, en faisant abstraction de la douleur qui leur déchirait l'âme. Je salue tous ceux qui ont été capable de prendre cette décision ardue et de recommencer ailleurs en faisant face à la réalité.

Je les trouve si vaillants ! Renoncer au rêve qu'ils avaient sûrement forgé, aux espérances qu'ils avaient sans doute fondé en cet avenir insolite.

Combien je voudrais être aussi forte, aussi déterminée, aussi sûre de moi même afin de réagir, de me rebeller contre ce présent médiocre, ce non sens, ce jour à jour insatisfaisant que je vis actuellement. Pouvoir fuir de cette geôle de laquelle nous sommes prisonniers depuis cinq mois *****, les enfants et moi. M'évader, être à nouveau maître de mon destin, goûter à la douceur de la liberté.

Le plus triste de tout cela, c'est que petit à petit, nous nous habituons à cette existence minable, nous nous adaptons aux conditions imposées par cette querelle inepte que traverse notre terre d'accueil. Nous avons accepté de rester cloîtrés chez nous tous les soirs, de côtoyer la peur, de vivoter doucement en essayant de garder la tête hors de l'eau pour ne point nous noyer et faire naufrage dans un océan de désespoir.

Nous avons admis d'être insultés, bafoués, traités comme de vulgaires " toubabous " sans se plaindre, sans gémir car nous voulons avant tout préserver foi ivoirienne intacte. Nous nous taisons, nous acceptons, nos baissons les bras. Nous sommes otages des événements. Je suis si fatiguée de faire renaître les espoirs à chaque fois que quelqu'un ou quelque chose me les assassine!

Je suis si éreintée de me relever moralement et physiquement à chaque bataille contre la tristesse de ces ruines, afin de pouvoir survoler ma déception et atteindre un nouvel espoir d'amélioration. Je suis épuisée de reconstruire mes espoirs pour que quelques semaines après ils s'écroulent comme un château de sable.

Lasse de rebâtir des illusions éphémères pour que quelques jours plus tard elles s'effondrent comme de simples empires de papier.

J'espère en silence, en cachette presque, que tout s'arrangera, que " ça va aller " comme on dit ici, que tout finira par devenir comme jadis, que des jours meilleurs viendront et nous feront reprendre foi en la Côte d'Ivoire.

Cela fait trois ans je garde mes illusions, que je fais confiance en cet avenir tant désiré et qu'il n'arrive jamais.

Trois ans à subsister malgré les coups de poignard, malgré les tensions, de plus en plus vives, malgré les attaques permanentes contre notre intégrité, malgré ce destin qui s'acharne à nous prouver que c'est la fin, que plus rien ne peut sauver ce continent, que malgré l'amour de ses habitants, elle refuse d'être aidée.

C'est un processus irréversible qui a commencé a donné ses fruits d'intolérance, de racisme, de colère.

Nous sommes toujours là, stoïques, mais de plus en plus faibles, avec de moins en moins de force, de volonté.

Nous sommes si las de nous battre pour cette patrie, qui finalement, comme ils disent, n'est pas la nôtre.

De résister aux conséquences de la guerre, de tenir bon afin de pouvoir renaître, de croire en la résurrection de l'Afrique.

Même les plus acharnés, les plus résistants, les derniers mohicans de cette terre, commencent à abandonner leur derniers rêves, renonçant à leur promesses d'avenir.

La peur et l'angoisse ont laissé place au doute et l'incertitude. De quoi sera fait notre demain ? Ou allons nous vivre si Abidjan nous fait ses adieux et nous repousse à tout jamais ? Notre avenir résistera-t-il a ce départ obligé ? Saurons nous vivre de la même façon ? Aimer à nouveau et tout donner à un autre pays ?

Je sais qu'il existe d'autres horizons plus bleus, moins nuageux. Que le monde est rempli de belles terres pleines de promesses et de nouveaux espoirs. Je sais qu'il suffit de marcher droit devant nous pour emprunter un autre chemin moins tortueux, moins sombre. Que nous sommes jeunes et que tout est encore à venir.Je sais qu'en fermant simplement les yeux et sans nous retourner, nous pourrions reprendre à zéro ailleurs.

Mais quel autre pays d'Afrique peut égaler la Côte d'Ivoire ? Lequel peut se vanter d'être aussi complet, aussi évolué, aussi plein de ressources, aussi agréable à vivre ? Quel terre jouit de tant de richesses, de tant de complicité, de toute cette abondance fastueuse ?

Partir en Europe ? J'en suis incapable. Je ne puis me résoudre à vivre comme tout le monde, dans une petite routine monotone et déprimante. Je refuse d'être une parmi tant d'autres, de renoncer à ce niveau de vie dans lequel j'ai toujours vécu. Je ne connais rien d'autre et je ne peux admettre perdre tout cela.

J'appartiens à l'Afrique, je me sens identifiée à elle, c'est elle qui m'a fait. Je ne peux effacer son empreinte, ni faire abstraction de ce qu'elle signifie pour moi. Je souffre quand elle pleure, j'ai des insomnies lorsqu'elle reste éveillée, je ressens chacun de ses malheurs comme s'ils m'étaient propres.

Je rêvais qu'un jour mes enfants puissent ressentir toutes ces émotions si merveilleuses, qu'ils connaissent la même attirance pour cet univers magique, qu'ils suivent mes pas de bonheur, de joie, d'insouciance, qu'ils jouissent de mes expériences uniques, qu'ils puissent aimer autant cette terre que moi par le simple fait qu'elle leur ait ouvert son âme. Qu'ils soient eux aussi les fils de l'Afrique.

C'est toute ma vie que j'ai là, tous mes souvenirs, tous mes rêves. Abidjan était mon modèle, mon idéal, la meilleure chose qui me soit arrivé dans mon enfance, ma jeunesse, ma maturité aussi sur le plan émotionnel et personnel.

J'ignorais que l'on pouvait être aussi proche, aussi attachée à un bout de tertre, que l'on puisse partager autant de souvenirs avec elle, qu'elle nous procure tant de plaisir et de sérénité. Je suis si fière de ce paquetage d'ans que je traîne et que j'enseigne à chaque occasion, comme un trophée inestimable, comme une récompense à tant d'années de fidélité.
C'est avec orgueil que je brandis mon appartenance et mon adaptation à ses coutumes, ses effluves, ses cultures, ses musiques, ses danses aussi, tout ce qui la caractérise et la rend si unique et si attachante.

Tout ce que je possède, je le lui dois. Tout mon bonheur acquis, est son oeuvre. Comment pourrais-je la trahir, partir ainsi, abandonner ces dons, ces cadeaux si précieux ? Comment ferais-je pour survivre sans ses odeurs, ses couleurs, ses gens, ses lieux si familiers, ses lagunes ? Partir ? Mais qui effacera les traces indélébiles de la Côte d'Ivoire ? Comment pourrais-je survivre à ce désarroi, à cette douleur ? A ce déchirement sentimental ?

Lorsque je repense au 26 janvier dernier, et que je revois tous ces milliers de manifestants en bas de chez moi, dévastant tout sur leur passage, brandissant des bois, des briques, des cailloux, proférant des menaces. Lorsque je revis ces images cruelles, inouies de ces êtres enragés, furieux comme des bêtes, courant sans directions précise, suivant leur instinct animal, déchaînés ! Mon Dieu, jamais en 28 j'aurais pu imaginé un tel tourbillon de fous, d'insensés. Jamais j'aurais
pu croire que nous vivrions cela un jour, que je verrai mon Afrique perdre la raison ainsi, détruisant les derniers espoirs, l'ultime chance.

Alors je ressens une haine immense, une colère indéfinissable. J'ai un ressentiment envers ces hommes ineptes qui ont anéanti mes rêves, mes plus beaux jours. Je les méprise pour leur stupidité, leur insensibilité, leur combat idiot et sans motif. Pour leur manque de bon sens.

Je les déteste pour le mal qu'ils nous ont fait, qu'ils font aussi à la Côte d'Ivoire et qu'ils se font à eux même inconsciemment.

Je les maudits pour avoir ainsi brisé toute une vie de rêves pour beaucoup d'entre nous, pour avoir ruiné mon patrimoine affectif, mon héritage sentimental. Je les renie à tout jamais pour s'être conduits comme des fauves lâchés en pleine nature et attaquant sans but précis, sans comprendre leur gestes, pour m'avoir rejetée et m'avoir exilée contre mon gré.
Pour tout cela je les hais, et plus encore, parce qu'ils ne méritent pas notre dévouement, notre respect, notre admiration, notre amour.

Oh oui, je voudrais les haïr d'avantage. Leur crier mon désespoir, ma douleur, mon chagrin. Tout ce qu'ils m'infligent, tout ce qu'ils m'imposent depuis si longtemps à moi et aux miens. Je souhaiterai leur transmettre mon indignation en tant que " vieux blanc " et leur faire comprendre que cette terre qu'ils défendent est aussi la mienne, que je la chérit autant, que je veux la préserver au delà de toute agression, discorde ou " palabre ". J'aimerai qu'ils puissent comprendre à quel point ils se trompent, combien le chemin qu'ils empruntent est erroné et long.

Mais hélas, nous savons pertinemment que tout est vain, que rien ne peut changer le cours des choses et que nous ne pouvons qu'attendre le déroulement des jours. Nous savons à quel point il est difficile de faire oublier les tensions, les haines racistes, les chocs religieux. Il faudra des années pour redresser les torts qu'ils ont commis, pour assainir la Côte d'Ivoire des ces insurgés, pour stériliser Abidjan des vieux démons.

Pourquoi rester alors ? Parce que l'amour est plus fort que la haine. Parce que, malgré tout, les souvenirs me rappellent qu'il fut un temps, pas si lointain, ici c'était le paradis. Parce que je crois que tant de bonheur partagé, tant de béatitude ne peut pas disparaître en si peu de choses. Parce que nous n'avons rien de certain nulle part, que nous n'avons pas encore trouvé un chemin sûr et paisible pour l'instant.

Parce que nous devons nous convaincre que tout à été fait pour résister, que nous nous sommes battus jusqu'au bout pour notre survie ici.

Nous ne pouvons partir encore car nous ne sommes tout simplement pas prêts moralement. Nous n'avons pas fait notre deuil définitif de la Côte d'Ivoire.

Ce jour arrivera, je le sais, car même si la paix revient, même si le calme se réinstalle, l'insécurité arpentera nos rues et nos villes. Les armes ne seront jamais reprises, il y aura la faim, le chômage, les mercenaires.; Le problème déjà existant de l'insécurité s'accentuera, les vols se multiplieront, les attaques fleuriront.; Qui aura l'audace de combattre tout cela, le courage de faire face à tant de soucis incontrôlables ?

Qui saura maîtriser toute cette fureur ensilée depuis des années, qui a grandi au fur et à mesure des coups d'états, des manifestations ?

Qui trouvera nécessaire de vaincre tous ces obstacles et aura l'endurance suffisante pour mener un si long et épuisant combat ?

Je refuse que mes enfants aient à connaître une telle vie de peur et de craintes. Je ne veux pas vivre dans un pays ou règne le chaos et l'anarchie.

Je trouve que tous les souvenirs du monde, tout le bonheur passé et tous les rêves éventuels, ne méritent pas de risquer mon intégrité et mon bien être et celui de ceux que j'aime. Je sais à quel point tout ce que les ivoiriens sont en train d'anéantir sera difficile à reconstruire, combien il sera ardu de reprendre confiance en soi même, de pardonner, de recréer. Economiquement mais aussi et surtout sentimentalement.


Parfois, lorsque le soir, couchée dans l'obscurité, à l'insu de tous, je remémore les vieux souvenirs que j'ai au plus profond de moi, j'ai l'impression que ce n'est pas ma vie que je vois mais celle d'une autre, une vie parallèle. La Baie des Sirènes à Grand Béréby, le Bandama Lodge à Grand Lahou, Monogaga, Dagbego, la Baraka à San Pedro, Assinie même.
Tout cela me semble des morceaux d'une existence lointaine et imaginaire. Lorsque je vois ces images dans les journaux ou la télé, il me semble impossible que ce soit la même Côte d'Ivoire que j'ai connue qui m'a bercé toutes ces années.
C'est un cauchemar terrifiant, un film horrible, une séance de cinéma qui tourne à la catastrophe. Tous les matins, je prie pour me réveiller et ouvrir les yeux sur un nouveau départ ivoirien. Je souhaite qu'en m'éveillant tout ait disparu, toute la haine des uns envers les autres, toute la colère de certains, que tout soit à sa place, et que la Côte d'Ivoire soit ce pays d'hospitalité que Nana Houpouet Boigny avait construit peu à peu, avec acharnement et lucidité.

Redécouvrir ce temps insouciant où nous voyagions à travers les contrés pour découvrir de nouveaux sites, de nouvelles forêts, de nouvelles plages désertes. Ces jours remplis de joie où nous nous retrouvions dans les maquis, les boîtes, les restaurants pour fêter un anniversaire, un nouvel an, un départ parfois. Ces instants de rires où nous ne pensions qu'au présent, où nous croyions notre futur certain et beau, où nous ne craignions ni la ruine, ni le temps qui passe, ni les aléas du destin. Ou sont tous ces gens qui mordaient la vie à pleines dents et dont le seul souci était de vivre bien, de profiter de l'existence tranquille et moite ? Quand retrouverons nous ce plaisirs là ?

La dernière fois que je suis allée à Assinie, il y avait des barrages tenus par des civils, armes en main qui se sont mis à fouillé dans ma voiture, s'immisçant dans ma vie, entre mes enfants, provoquant en moi cette impression d'impuissance, de détresse, de peine. La peur aussi, car qui peut me garantir ma sécurité, qui peut m'assurer qu'il n'y aura pas de débordements? Je les connais, je sais à quel point ils se sentent invincibles, puissants dès qu'ils ont le pouvoir ! Combien ils sont imprévisibles lorsqu'ils perdent la tête (et Dieu sait à quel point ils la perdent vite !) et à quelle vitesse tout peut basculer!

Je me suis dit : " qu'est ce que c'est ce bordel ? Maintenant on donne légalement de armes au villageois ? La Côte d'Ivoire a perdu la raison ! Plus rien n'a aucun sens ! "

C'était la limite de l'irrationnel.

J'ai été choquée, indignée, fâchée car ils venaient de me soutirer la dernière chose qui me rattachait encore au bons souvenirs d'Abidjan. L'unique plaisir qui nous restait et qui nous faisait oublier, le temps d'un week-end, l'ébranlement de notre pays.

Assinie était mon lieu de recueillement, de soulagement, de décompression, là où tout semblait comme auparavant, où rien n'avait était terni.

Les signes s'acharnent à me dire que c'est le commencement de la fin, qu'il faut que je renonce à tout ce que j'ai connu, à toutes ces idées saugrenues d'un retour possible, d'un futur éventuel.

Que j'oublie mes rêve d'enfant, mes illusions de jadis, mes espoirs sans limites. Tout semble m'indiquer qu'il n'y a pas d'issue de secours, que le seul moyen de préserver mon sentiment d'amour et mes souvenirs intacts, est de renoncer à cette terre, de m'évader de son emprise empoisonnée, d'oublier qu'elle existe telle que je l'ai rêvée.

Je pense à tous ceux qui sont restés là bas et qui continuent à se battre et à préserver la foi en un meilleur demain ivoirien.

Je pense à tous ceux qui sont exilés momentanément, comme moi, et dont la seule envie est de retrouver les leurs et leur univers. Je pense à tous ceux qui sont partis pour toujours et qui malgré cela, partagent notre chagrin, notre souffrance morale.

Je vous embrasse et surtout n'oublions pas :

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