Arrivée en Afghanistan

Octobre 1974

Texte : Isabelle Baudron - Photos : Baud

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Istanbul: Sainte Sophie and Blue Mosque

Je suis allée en Inde avec Baud, mon mari par la route en 1974 et 1975. Nous avions alors 22 et 23 ans. Ce voyage représentait pour moi la réalisation d'un rêve d'enfance, né de la lecture de livres de voyages et des récits de mon grand-oncle Jacques, militaire de carrière, colonial, dont l'épouse, ma tante Marguerite, était née en Inde. Pour la petite fille que j'étais alors, ces récits avaient des allures d'épopées.

Dans les années soixante-dix, il était encore possible de traverser sans encombre tous les pays jusqu'en Inde. C'était le deuxième voyage de Baud, qui l'avait déjà fait seul en 1971, après son service militaire.

Nous avons quitté la France le 2 septembre avec un couple d'amis, Bernard et Catherine, qui nous ont conduits jusqu'à Ljubljana, la première ville de Yougoslavie après la frontière italienne. Nous avons ensuite rejoint Istanbul en stop. Istanbul est le lien entre l'Occident et l'Orient. D'un coté du pont de Galata, vous regardez vers l'Occident, et de l'autre, vers l'Orient. Istanbul est réellement la première ville d'Asie. Nous y sommes restés une semaine. Puis avons rejoint Erzurum en train en quelques jours et la frontière iranienne toute proche, près du Mont Ararat.

 

Mont Ararat

L'Iran offrait à un prix très abordable avait un service de bus très modernes et confortables, avec toilettes, nourriture variée, et distribution de parfums offerte par le conducteur. La traversée du pays était plaisante.

Nous avons fait un bref arrêt de 3 jours à Téhéran, désirant rejoindre rapidement la frontière afghane. Quelques jours à Meshed, après avoir rencontré dans l'hôtel un groupe de touristes avec lesquels nous décidons de voyager : Alex, un Hollandais de 19 ans, qui transportait un plein sac de nourriture biologique, Eva, une Suédoise, Yves, un professeur français qui se rendait en Afghanistan pour la deuxième fois et se rendait à Mazar e Charif pour y faire du cheval, et deux Parisiennes, Claudine, une secrétaire et Stéphanie, modèle, qui avaient apporté avec elles tout un équipement électrique d'esthéticienne sans savoir que l'approvisionnement en électricité n'est pas aussi performant en Orient qu'à Paris.

Le 27 septembre au matin, nous prenons un bus pour la frontière afghane, une station dans le désert. Il nous faudra 4 heures pour remplir les formulaires, vérifier les carnets de vaccination et les passeports. Les douaniers sont franchement déplaisants. Après une longue attente nous montons dans le bus pour Herat sans avoir acheté de ticket : un officier élégant muni d'un fusil entre dans le bus avec nous et nous dit que nous paierons une fois à l'intérieur.

La route traverse le désert le soir tombant. La plupart des voyageurs sont jeunes, des hippies pour la plupart. Quelques Iraniens et Afghans. Un Américain bruyant et arrogant d'environ 55 ans en voyage d'affaires. L'officier nous demande 1 $ US par personne et l'Américain se met en colère, disant que c'est trop cher et qu'il ne paiera pas. Il commence une polémique avec le militaire qui menace d'arrêter le bus s'il ne donne pas son obole, à moins que quelqu'un n'accepte de payer pour lui. L'officier demande au reste du bus, mais personne ne veut payer le voyage de l'Américain, manifestement plus fortuné que les autres. Après avoir testé les réactions, il finit par sortir son dollar. Nous réalisons après coup que l'animal a fait tout ce souk pour tenter de se faire payer son ticket de bus par un pigeon !

Nous atteignons Herat à 21 heures; La nuit est tombée. Le bus s'arrête dans la rue centrale devant un hôtel dont le patron, sur le trottoir, nous dit qu'il a des chambres de libres. Alors que nous descendons du bus, nous entendons un bruit de galop venant de la rue : une carriole a deux chevaux arrive à toute allure. Le conducteur, tenant les reines d'une main et un fouet de l'autre, passe en criant à toute allure devant nos yeux stupéfiés. Notre première image d'Afghanistan reste celle de ce Ben Hur afghan. Nous sommes en Afghanistan !

Nous entrons dans l'hôtel : une vaste salle de restaurant sur la gauche, et un bar sur la droite, qui donne sur un couloir donnant sur les chambres. Les consommateurs attablés au bar nous observent. Le patron de l'hôtel, un homme grand, d'environ 35 ans, aux cheveux courts, vêtu d'un pyjama marron et d'une veste de costume sans manches, nous conduit à une chambre de quatre lits, que nous partageons avec Alex et Eva pour 20 afghanis chacun (moins d'un dollar US).

Il revient dix minutes plus tard, alors que nous arrangeons nos sacs de couchage, muni d'un gros sac de jute dont il vide le contenu sur un lit : "Hachisch, opium, vous pouvez acheter ce que vous voulez !" Gasp !!!!!!! Voilà qui était inattendu ! Nous achetons dix grammes d'afghan, au pris de 4 grammes pour un dollar, et Yves achète un morceau d'opium.

Nous nous relaxons, en savourant le sentiment d'être ici, après en avoir rêvé si longtemps. Baud relate dans son journal de voyage les aventures du jour. Yves, qui a pris trop d'opium, est malade et va vomir de temps en temps.

Le lendemain matin, nous nous rendons à la banque en carriole pour changer nos dollars en travellers cheques contre des afghanis. Devant nous dans la fille de clients, se trouve un Occidental enchaîné entre deux policiers. Nous entendant parler français, il entame la conversation : il vient voir si l'argent de sa caution est arrivé : il a été arrêté six mois auparavant à la frontière alors qu'il se rendait en Iran avec un camion porteur de 15 kilos de hash. Les douaniers, au courant de ce qu'il transportait et de la cache de sa cargaison, avaient trouvé celle-ci immédiatement. Ensuite ils avaient restitué le haschich au vendeur, avec une commission. Le prisonnier devait payer 20 000 francs français pour sortir de prison, et attendait l'argent que sa famille lui avait envoyé.

Plus tard en ville, j'achète un bracelet artisanal en lapis lazuli pour 2 $. Dans la soirée, le patron de l'hôtel nous invite Baud et moi à venir voir un film indien en sa compagnie.

Nous nous lions d'amitié avec Nick, un probation officier britannique, qui écrit un poème sur "Les Hippies". Il porte un manteau afghan marron et fume son shit dans une pipe turque en écume de mer.

L'Afghanistan est pauvre et plutôt sale, les gens utilisant les trottoirs et l'eau du caniveau comme toilettes. L'administration ne semble pas plus fortunée : la plupart des policiers et soldats ne portent qu'une partie de l'uniforme : certains ont la veste, d'autres simplement la casquette; seuls les officiers portent d'un uniforme complet.

La plupart des femmes sont invisibles, semblables à des fantômes. Certaines ne portent qu'un voile qui recouvre leur tête. Mais comme occidentale, je n'ai jamais senti de discrimination dans l'attitude des Afghans, qui se comportaient de la même façon envers Baud et moi. Beaucoup d'hommes portent des fusils : les Afghans sont un peuple de guerriers et de cavaliers, fiers et amicaux.

Nous mangeons dans des petits restaurants dans la rue qui vendent du pain et des légumes. Peu de maisons sont alimentées en eau, et celle-ci est imbuvable en raison des risques de dysenterie. Baud veut retrouver l'hôtel où il avait résidé en 1971, pour revoir un garçon qui s'était alors occupé de lui, lui sauvant probablement la vie, quand il était tombé malade et était trop faible pour quitter son lit. Il retrouvera bien l'hôtel et le garçon, mais celui-ci ne le reconnaîtra pas et, ne parlant pas anglais, ne comprendra pas la raison de ses remerciements.

Un après-midi, alors que nous marchons dans la rue en compagnie d'Alex et d'Yves, deux Afghans nous appellent en sifflant discrètement d'une petite rue, nous invitant à les suivre d'un signe de la main. Nous entrons en leur compagnie dans un labyrinthe de ruelles minuscules; l'un nous précède et l'autre nous suit, regardant apparemment si personne ne suit notre petit groupe.

Nous arrivons à une petite maison d'argile, traversons une première pièce où sont assis deux vieillards, jusqu'à une autre pièce dans laquelle ils nous invitent à nous asseoir. L'un des deux hommes s'absente pour revenir quelques minutes plus tard avec une théière et des petits verres. L'autre roule un joint de hash sans mot dire et nous fumons en silence en buvant du thé avec les deux Afghans qui nous ont amenés ici. Deux autres hommes arrivent et restent quelques minutes, le temps de tirer quelques bouffées du joint. Aucune parole n'est prononcée. Une fois le joint terminé, un homme qui faisait le gué à la porte vient nous dire que nous devons partir rapidement. L'un des deux hommes qui nous a conduits ici nous raccompagne à travers le dédale de ruelles jusqu'à la rue principale. Il nous la montre de la main et disparaît dans le labyrinthe. Nous ne le reverrons jamais.

J'ai besoin d'acheter des sandales, mes espadrilles ayant rendu l'âme. L'Afghanistan est spécialisé dans le travail du cuir ; on n'y trouve pas de chaussures manufacturées et je dois aller en faire faire chez un artisan. Je montre à celui-ci le modèle que je désire et il nous invite à boire un thé. Il est curieux de l'Europe et veut nous entendre parler de notre conception de la vie et échanger avec nous à ce sujet. Deux heures plus tard il revient aux sandales, mesure mes pieds et dit qu'elles seront prêtes le lendemain.

Je porterai ces sandales tout le temps du voyage. J'en ferai refaire au retour à Quetta l'année suivante. L'homme qui les a faites m'a dit en me les donnant "Elles vont te faire cinq ans et tu pourras jouer au football avec." Je les ai encore, 27 ans plus tard.

Baud achète un pyjama afghan marron pour 2 dollars. Le soir à l'hôtel, nous assistons à un concert de divine musique afghane en l'honneur du ramadan. C'était notre dernier jour à Herat.

Camion afghan 

 L'un des aspects les plus étranges de l'Orient pour un Occidental est la conception du temps, différente de celle de l'Ouest, non seulement les Orientaux ne semblent pas prisonniers du temps, mais celui-ci semble à leur disposition. De ce fait, il s'écoule beaucoup plus lentement, un jour y semble plus long. Le mot "temps" ne signifie pas la même chose sur les deux continents, les concepts eux-mêmes étant différents. Nous pourrions dire qu'il existe un "temps 1" en Occident, et un "temps 2" en Orient.

Autre aspect très étonnant est que les gens tentent souvent d'établir avec vous une relation réelle à travers les simples actes de tous les jours, en vous traitant comme un hôte ou en abordant avec vous des sujets importants. Le côté commercial est présent bien entendu, mais la partie affaire semble être un moyen d'atteindre un autre niveau de relation. Les premières questions que les gens vous posent sont "D'où venez-vous ? Quel est votre nom ? Quelle est votre religion ?" Ce qui conduit parfois à des échanges passionnants. Un acte aussi banal que l'achat d'une paire de chaussures, qui se milite en Occident à l'achat de la paire de chaussures, peut en Orient rester dans votre souvenir pour le reste de votre vie, grâce à la personnalité du vendeur et le moment magique qu'il vous a fait passer. Le phénomène du fondamentalisme, apparu au cours des deux dernières décennies, n'existait pas alors, et nous n'avons jamais eu de controverse sur le plan religieux avec qui que ce soit en Orient.

Une des raisons de l'intérêt des gens pour nous vient du respect des Orientaux envers les voyageurs : le voyage y est considéré comme une expérience initiatique (voir Ibn Arabi : "Le Dévoilement des Effets du Voyage" Editions de l'Eclat), et les gens qui ne passent pas leur temps à gagner de l'argent sont considérés comme plus évolués spirituellement que ceux qui se concentrent sur l'accumulation des biens. Je dois dire que venant d'un pays dans lequel nous sommes considérés comme des hippies, ce statut est plutôt valorisant.

Pour ce qui est des régimes politiques, Baud avait connu le règne du roi Zaher Shah lors de son premier voyage en 1971. Aux pressions du gouvernement américain sur la production de haschich, il répondait : "Aussi longtemps que je serai roi, mon peuple aura le droit de fumer le haschich." Au cours de l'été 1973, alors qu'il était en vacances en Italie, son cousin Mohammed Daoud organisa un coup d'état et prit le pouvoir. L'Afghanistan a été depuis des lustres une zone d'influence des Russes et des Américains. La route qui traverse le pays de Herat à Kandahar a été faite par les Russes, et l'autre partie jusqu'à Kaboul, par les Américains. En 1974, le pays était sous influence américaine : au bar de l'hôtel à Herat se trouvaient en permanence des clients parlant français, anglais, allemand, observant tous les voyageurs, au courant de tous les trafics dans les hôtels : Si vous achetez du hash pour fumer, pas de problème. Mais si vous voulez l'exporter et le vendre, vous vous faites prendre inéluctablement puisque les organisateurs des trafics et ceux qui le répriment travaillent ensemble. Cette influence était pernicieuse car elle agissait comme une barrière entre les voyageurs et la population, certains Afghans étant réticents à entrer en relation avec des gens sous contrôle.

En raison de l'aridité du pays, le cannabis y est une des rares cultures qui y pousse, avec le pavot, si bien qu'ils font partie de mode de vie depuis des siècles, tout comme le vin en Europe. Toutefois ils n'ont pas engendré dans la population de phénomène de drogue comme en Occident depuis l'apparition de la prohibition : utilisés dans des buts spécifiques, ils ne sont pas considérés comme "des drogues". L'opium, qui arrête les diarrhées, est utilisé comme traitement symptomatique dans la dysenterie et le choléra, et comme antalgique; à doses homéopathiques les routiers l'utilisent pour combattre la fatigue. Le haschich est à l'origine utilisé par les mystiques, comme un moyen de développement spirituel. En Iran, si leur usage et leur commerce était interdit dans les années soixante-dix, les deux étaient discrètement autorisés aux personnes âgées qui pouvaient s'en procurer auprès des producteurs locaux Dans les pays traditionnellement producteurs, l'opium n'a jamais conduit à la production d'héroïne ni de drogues synthétiques, ni à un trafic illégal à l'intérieur du pays, et ses prix n'ont jamais atteint des taux exorbitants, d'où le fait qu'il n'y avait pas de phénomène de toxicomanie dans la population.

L'opium et le haschich étaient aussi légaux au Pakistan, et vendus dans des magasins du gouvernement à bas prix.

Cependant personne ne songerait sérieusement à décrire les Afghans comme des "drogués". Là encore, les mots "haschich" et "opium" ont beau être les mêmes sur les deux continents, leur contenu sémantique est différent en Orient et en Occident, de même que les images qu'ils évoquent, et l'usage qui en est fait. Il y a le "haschich 1" dans une culture et le "haschich 2" dans l'autre. Il en va de même avec l'alcool, qui fait partie de la culture occidentale depuis toujours, alors qu'il est interdit dans un certain nombre de pays musulmans. Ces contenus sémantiques différents ont engendré des critères d'évaluation différents et des interdits différents, ce qui étant permis en Occident étant interdit en Orient, et vice-versa.

Maintenant le discours occidental sur le haschich et l'opium est comparable au discours oriental sur l'alcool: si nous voulons acheter une bouteille de vin français, quel sera le meilleur conseiller en la matière : un vigneron français ou un législateur musulman ? De la même façon, qui sera le plus fiable en matière de hachisch et opium: le producteur afghan ou le législateur français ? Rede Caesari Caesare. (1)

 (1) Bien qu'en l'occurrence il semble que César ait eu une certaine propension à s'approprier ce qui ne lui appartenait pas. :-)

Next : Kandahar (to come soon)

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