Au bonheur du jour




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Le mois de septembre - du 8 au 14

Dimanche, le 8 septembre

De retour chez moi depuis hier soir. Ce petit séjour m'a fait le plus grand bien. Je reviens dans ma bulle, heureuse. J'ai retrouvé mon état d'avant. Comme on dirait, d'avant le déluge... Je pense du moins avoir retrouvé ma capacité "quotidienne", c'est-à-dire ma capacité de vivre le ici/maintenant. Oh, pas brillamment et avec grande performance, non, tout simplement avec le pouvoir de savourer les minutes qui passent, bien consciemment. Et avec encore un peu plus la notion de la nécessité de vivre à fond les relations humaines qui meublent ma vie. Je me suis sentie encore plus proche de ma fille et aussi encore plus réceptive à qui elle est vraiment comme être humain. J'ai regardé avec plus d'attention et plus d'ouverture les amis croisés et j'ai réalisé combien ils m'étaient chers, chacun à sa manière. Quand on perd un être important et que ce ne soit pas en raison d'une crise amoureuse ou autre et qu'on n'ait pas de combat spécifiquement relié à cette perte à mener, on réalise que les autres relations humaines prennent un autre sens. On a comme le besoin de ramener encore plus en soi celles qui nous sont importantes. Je dirais que le sentiment de l'urgence s'intensifie, l'urgence de vivre pleinement cette magnifique vie, parfois difficile, en étant le plus possible disponible aux siens. Et je pense que ce sentiment d'urgence décuple la joie ressentie au privilège de l'amitié ou de l'amour que l'on reçoit ou que l'on donne.

J'ai regretté de ne pas pouvoir tenir mon journal durant ce court séjour chez ma fille. J'aurais aimé y glisser des détails précis qu'il m'aurait fait plaisir de me rappeler dans quelques années. J'ai relu mon journal depuis ses débuts et bien qu'il soit encore jeune, j'avais déjà oublié certains des petits bonheurs qui ont cohabité avec d'autres événements de cette période pourtant difficile. Tous ces petits bonheurs que j'ai cueillis, les sons, les arômes, les belles phrases lues sont le témoin que la vie n'est jamais entièrement noire. Or, j'ai déjà de la difficulté à dégager de tels petits moments heureux des deux périodes plus longues durant lesquelles j'ai été silencieuse qui coïncident avec le décès de ma mère et qui ont pourtant aussi connu leurs moments plus doux. Question de santé mentale, question d'être capable de bien faire le bilan de mes profits et de mes pertes, je veux consigner mes petits bonheurs. Cela a toujours été un des buts que ce journal visait, d'où son titre d'ailleurs.

Et l'autre but, soit l'enrichissement intérieur, ne peut se faire qu'en écrivant, puisque cela permet de fixer une pensée, de l'approfondir et de la développer ensuite. Mon compagnon de réflexion pour le moment, c'est évidemment Julien Green. Puisque je parle de lui, j'écoute en ce moment même le Nocturne no 4 (Bal fantôme) que Poulenc lui a dédicacé en rapport avec son roman Le visionnaire.

Voici ce qu'il en dit le 5 avril 1935 :

R... et moi allons voir Elie-Anne vers six heures. Elle nous a joué le nocturne que Poulenc m'a dédié. Nous étions dans la pièce qu'elle appelle son dépotoir, où il y a un peu de tout, en effet : livres, tableaux, bibelots dans un charmant désordre. Elle s'est assise à son piano. Le jour tombe et la lumière devient incertaine. Les hautes fenêtres étroites d'où la vue plonge dans la cour de l'hôtel Matignon. R... assis devant moi, son beau profil se détachant en silhouette sur le fond clair des rideaux de mousseline, j'espère que je n'oublierai jamais cela. Je me suis senti heureux.

Le journal de Green nous permet comme cela de voir qu'il fixe pour toujours certains moments qui lui sont précieux. Et si sa mémoire s'était estompée au sujet de ce moment précis, il aurait pu un jour y revenir avec bonheur. C'est aussi ce que je veux faire pour moi. Ainsi, je veux garder le souvenir de cette belle conversation téléphonique avec l'ami très cher, conversation qui a porté sur le bonheur. Qu'il n'a pas très facile d'ailleurs... À cet égard, il est la plupart du temps surpris de mes réponses à ses objections. Parfois je me demande si c'est moi qui suis d'une naïveté totale, d'une inconscience crasse. Et pourtant non, je ne nie pas la souffrance humaine, je ne nie pas le mal, je ne nie pas les injustices sans nom, les horribles conditions de vie d'une grande partie de l'humanité. Je ne suis ni savante ni érudite, je ne puis rien expliquer du bien et du mal, mais je sais qu'ils existent tous les deux, et en dedans de moi comme partout ailleurs. Mais il me semble que la joie est possible en dépit du mal, que le monde a besoin de gens intérieurement heureux, qui connaissent cette joie qui transforme. J'ai la certitude d'un sens à la vie, même si je ne puis rien expliquer. C'est inscrit dans le fond de mon âme et cela me rend heureuse. Et c'est cette certitude qui était là quand j'ai accompagnée ma mère dans les derniers moments de sa vie terrestre et quand je l'ai laissée à la porte de l'au-delà.

Une dernière fois, le Bal fantôme. Il faudra que je trouve un moyen de le joindre à ce journal. Je vais en glisser un mot à la fée informatique... :-) Pour le moment, je vais me préparer. Je sors manger avec le grand copain. Belle soirée en perspective... :-)

Mardi, le 10 septembre

Journée mémorable. J'ai passé quelques heures, seule, dans l'appartement de ma mère. Je sentais sa présence. Son odeur, l'odeur de son parfum flottait encore dans l'air. Les quelques premières minutes ont été difficiles. Puis, tranquillement, j'ai ouvert chacun des tiroirs de ses commodes, que nous avions déménagées au printemps sans en vider le contenu. J'ai touché chaque pièce de vêtement. Et j'ai trié, j'ai jeté, j'ai fait des piles de choses que l'on pourra donner. Le tout s'est fait dans le silence, sans musique et avec le plus grand respect. J'étais contente d'être seule pour cette intrusion dans sa plus grande intimité. J'ai pour ainsi dire davantage resserré mes liens avec elle. Les autres peuvent maintenant venir pour terminer.

Le rideau ondule dans la fenêtre ouverte. Enfin, la pluie est venue. Oh, pas encore abondante mais tellement appréciée. J'aime l'odeur de la pluie sur le pavé chaud et sur les végétaux assoiffés. Et j'entends les si beaux Impromptus de Franz Schubert interprétés par mon cher Krystian Zimerman que j'ai eu quelques fois le grand bonheur d'entendre en concert. Mon préféré, c'est le No.3 en sol bémol majeur. C'est un andante si mélodieux. À la fois nostalgique et serein. Un peu comme je me sens ce soir. Je suis dépassée par la grandeur de la vie. Sentiment paradoxal s'il en est un ce soir puisqu'il y a quelques heures seulement la mort m'était tellement présente. Et puis, je ne puis oublier l'horreur non plus et tout ce qui en découle. Il y aura un an demain. Pauvre, pauvre et chère humanité dont je fais partie.

Je ne suis pas certaine que je devrais mettre cette entrée en ligne. Je ne suis pas en train d'écrire dans un petit cahier... Non je ne suis pas triste, je suis grave et je suis fragile ce soir...

Mercredi, le 11 septembre

La journée du 11 septembre tire bientôt à sa fin. Si triste anniversaire. Mais je n'ai entrevu que des bribes des émissions spéciales de commémoration, alors que l'an dernier j'étais restée rivée au petit écran durant plusieurs jours. C'est que, cette année, la vie me presse, bousculée qu'elle est justement par la mort... Encore une journée passée à l'appartement de ma mère, mais tout a été rondement. J'avais vraiment déjà fait le plus difficile et le pire. Demain matin, entrevue chez un notaire pour les questions de la succession et après-demain, jour de déménagement : nous vidons l'appartement et nous en remettons les clés. J'avoue que j'ai hâte de tourner cette page, parce que je suis fatiguée.

Il a plu et il a fait froid toute la journée. Bon, il fallait prévoir que tôt ou tard on en viendrait à cela... :-) J'ai l'air d'arriver d'une autre planète : bien évidemment, mes vêtements d'automne n'étaient pas prêts, c'est comme si j'avais été prise par surprise ce matin... Vraiment, je me décourage parfois. :-) Organisation et méthode, disait-elle???... :-)

Agréable repas chez moi ce soir, tout en musique et en confidences. Contrairement à mon habitude, par manque de temps, j'avais dû tout acheter, moi qui aime tellement cuisiner. Bon, l'honneur est sauf puisque ma réputation culinaire n'est plus à faire auprès de ce convive... :-) J'ai donc pu me permettre cet écart... :-) Menu musical? Schubert, Poulenc, Schumann, Diana Krall.

En ce moment, j'écoute un autre disque que je ne mets que rarement, même s'il est tout simplement magnifique. Les Sonates pour piano et violoncelle, opus 5 No 1 et 2 de Ludwig van Beethoven avec Patrick Cohen au piano forte et Christophe Coin au violoncelle. J'ai pris une bonne initiative de consigner ainsi la musique que j'écoute en écrivant mon journal. Je suis forcée d'innover et de ne pas me fier qu'à mes bonnes vieilles habitudes musicales. Cela me fait un peu penser aux vêtements de ma mère. J'ai trouvé dans sa garde-robe de beaux ensembles et de très jolies robes qu'elle n'avait pas portés depuis bien longtemps. Nous sommes des êtres d'accoutumance, particulièrement dans ma famille... :-) Il faut donc que je lutte contre cette tendance qui me prive inutilement de joies variées. Bon, bon, je sais je ne suis pas très "variée" dans le domaine de la lecture en ce moment, mais ce n'est pas la même chose : j'ai une fixation qui fait mon bonheur, et cela se soigne très difficilement, docteur... :-) Il faut que j'aille au bout de cette manie... :-)

Bon, des bruits bizarres et des grincements qui s'échappent de mon ordinateur... Il faudrait bien que je trouve le temps d'aller le faire réparer avant une catastrophe... Et mon auto aussi... Ah oui, et j'oubliais, il y a une déchirure dans le garage en toile : à faire réparer aussi avant l'hiver. Bon, où donc est ma liste de choses à faire? Organisation et méthode!!! disait-elle... :-)




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