Au bonheur du jour




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Le mois de juin - du 8 au 14

Dimanche, le 9 juin

Je sors d'un long moment sous la douche et je suis chaudement enveloppée dans ma confortable sortie de bain de ratine. Ah que je suis fatiguée. Mais combien soulagée! Voilà, nous avons passé le test et nous l'avons réussi... Deux journées absolument épuisantes émotionnellement et physiquement. Et tout s'est bien déroulé. Chacun y a mis du sien. Je pense que nous pouvons être fiers de nous.

Qu'il est difficile et déchirant de découper l'univers familial en morceaux de puzzle. Chacun en prend une poignée dans l'espoir de magiquement recréer, chacun chez soi, ce décor où nous nous sommes forgés comme êtres humains. Comme si, en s'appropriant ces objets, nous pouvions revivre les joies qui se sont envolées, enfin comprendre ce qui nous avait échappé et recommencer ce qui avait été raté. Comme si nous voulions aussi un peu faire la paix avec ce passé qui traîne aussi des blessures...

Que de souvenirs furent évoqués, que de joies furent rappelées... Mais aussi certaines souffrances ou conflits sont venus brièvement nous hanter ou furent évoqués durant ces heures où le temps s'était arrêté, durant ces longues heures passées ensemble.

Et les absents... Notre père, mort il y a trente ans, notre mère, maintenant dans la résidence de personnes âgées et pas suffisamment bien pour prendre part à ces discussions, notre frère, celui qui me suivait immédiatement, mort il y a deux ans..... Donc, que moi et mes deux frères survivants... Bien sûr, il y avait là les conjointes de mes frères, y compris celle qui est veuve, ma fille et une filleule... Mais tout se jouait réellement entre moi et mes deux frères. Alors, nous avons pris soin de répartir les objets dans le plus grand respect possible les uns des autres, en n'oubliant pas les enfants de notre frère décédés qui ont, eux aussi, droit à leurs racines et aux objets qui en sont un peu le symbole.

Bon, je suis fourbue. Pas de musique en ce moment, mais un doux silence chargé d'émotion et l'assurance tranquille que tout va bien, malgré tout. Alors, je continue ma route.

Bonheur du jour : Mes frères. Que je les aime mes deux frères, combien il me sont précieux.

Lundi, le 10 juin

Oh, là je me fais un beau cadeau! La Passion selon St-Mathieu de Jean-Sébastien Bach... Mon oeuvre préférée parmi toutes les oeuvres. Et si je me rendais jusqu'au bout, (ce que je pense bien qu'il risque de m'arriver) j'en aurais pour presque 3 heures. Pas très raisonnable à l'heure qu'il est. Laissons les choses aller d'elles-mêmes, on verra bien...

La grande fatigue d'hier était encore là aujourd'hui. On dirait que mon corps a ressenti qu'il pouvait maintenant relâcher tout le stress accumulé depuis plusieurs semaines, puisque que le pire de la crise est terminé. Alors, je me suis laissée aller et j'ai vécu très lentement aujourd'hui, très doucement surtout.

Ce matin, j'ai tranquillement commencé à regarder, parmi les caisses déposées à la hâte hier dans mon garage, les objets que j'avais choisis à l'ancien appartement de ma mère. Et j'ai cherché à leur trouver une niche dans mon décor. Je suis très surprise de ma réaction. Alors qu'hier j'écrivais qu'en prenant ces objets nous avions l'espoir de recréer le décor où nous nous sommes forgés comme êtres humains, aujourd'hui je ne pense pas du tout comme cela. Au contraire.

Bon, je m'explique : hier et avant-hier, j'étais la fille, la soeur retournée dans la vie de son enfance et de sa jeunesse, regardant le passé et lui étant vulnérable. Tout a été remué hier. Aujourd'hui, je suis revenue dans ma vie régulière. C'est la femme que je suis devenue depuis toutes ces années qui accueille chez elle, dans sa vie d'aujourd'hui, ces témoins de son passé. Non, je ne réorganiserai pas ma vie autour de ces objets, c'est eux qui devront s'intégrer, se fondre dans le décor de ma vie. Je ne renie pas ces objets, non, puisque cette fois, c'est moi qui les ai librement choisis. Mais la seule place qu'ils auront sera celle que je choisirai aussi de leur donner dans mon décor actuel. Or, chose très agréable à constater, les objets s'intègrent très bien et s'harmonisent au décor de ma maison qu'ils rehaussent, mais qu'ils ne dominent pas.

Je ne peux faire autrement qu'établir un parallèle avec la vie elle-même, avec les événements qui ont marqué ou qui marquent nos années. C'est à nous ensuite de leur désigner la place qu'ils doivent avoir dans nos vies, l'influence qu'ils peuvent avoir pour la suite des choses.

En ce qui regarde mes nouvelles acquisitions, j'en aime les résultats. Et j'ai hâte que ma mère puisse elle-même venir constater combien le tout est harmonieux, pour la suite des choses. (Tiens, comme dans ma vie... du moins, je l'espère...)

Une amie est arrêtée quelques heures chez moi aujourd'hui, petit répit dans son voyage de la Côte-Nord vers Montréal. C'était très agréable. Pour la première fois cette année, nous avons mangé dehors, dans le jardin. Puis nous avons fait le tour des plates-bandes (tellement négligées encore, à cause de la température et aussi des problèmes de ma mère). Il faisait très beau et un merle, des mésanges et des tourterelles tristes s'occupaient de la partie musicale. Quel plaisir d'être ainsi témoin de la nature à l'oeuvre.

Je fus particulièrement frappée par la grande épinette blanche (épicea) sur le coin de mon terrain. Dire que quand j'ai fait l'acquisition de ma maison, il y a 16 ans, elle ne m'allait qu'aux épaules. J'avais même, à l'époque, pensé la reculer plus loin sur le terrain tellement elle semblait isolée dans son coin. Aujourd'hui je la trouve immense et superbe. Je lui suis très attachée.

Nous l'avons regardée de près. (Bon, je vais me permettre d'en parler, même si j'ignore tout à fait les termes techniques adéquats et appropriés...) C'est beau une épinette au printemps et sa croissance est visible. D'abord cela commence par un petit bouton qui apparaît sur la pointe des branches, puis les aiguilles commencent à pousser à partir de ce bouton. La nouvelle pousse est d'un vert tendre, ce qui permet de très bien en visualiser l'évolution. À un moment donné, la nouvelle pousse atteint sa dimension optimale et le vert se modifie et s'harmonise au reste des aiguilles de la branche. Donc on a pu visuellement constater sa croissance, et on pourrait ne s'arrêter qu'à cela. Mais ce serait oublier que durant ce temps, les racines discrètement mais avec constance s'allongent dans le sol, l'arbre lui-même pousse et le tronc grossit, mais cela se fait de façon tellement graduelle qu'on ne le perçoit pas. Et puis un jour, on constate que l'arbre est grand et fort, qu'il occupe son espace, qu'il s'impose dans l'environnement.

Je pense qu'il en est ainsi dans la vie. Certaines circonstances, certains événements sont plus visibles que d'autres et on constate facilement qu'ils sont marquants. Mais c'est aussi oublier que la vie quotidienne, la plupart du temps presque silencieusement et sans remous, fait évoluer un être humain, nourrit ses racines, le renforcit dans son tempérament, le fait grandir. Oh il y a bien quelque soubresauts, mais ce n'est pas eux qui conditionnent la survie, c'est le niveau de force acquise au jour le jour, petite difficulté après petite difficulté, petit bonheur après petit bonheur. Un jour, on constate qu'on a sa propre force, que les objets anciens sont des trésors, mais qu'ils ne sont que des symboles, qu'ils ne détiennent aucun pouvoir, sinon ceux de faire sourire en souvenir, ou de tirer une larme, aussi en souvenir. Et que oui, on peut assurer la suite des choses...

Mercredi, le 12 juin

Bon, je n'ai pas vraiment le goût d'écrire encore une fois que je suis fatiguée... :-) mais c'est un fait. Je n'ai évidemment pas commencé ce journal pour suivre l'état de ma fatigue, moi qui suis habituellement, et Dieu merci, en grande forme et pleine d'énergie... Mais comme je le fais pour parler de mon quotidien, et bien cette fatigue, même si je suis persuadée qu'elle est très passagère, fait partie de mon quotidien de ce temps-ci. Quotidien qui a été bouleversé, et pas à peu près, par les circonstances familiales qui sont les nôtres actuellement. Mais je pense que peu à peu les choses vont reprendre un cours plus normal, que ma mère s'habituera à son nouveau décor et que nous saurons la soutenir le mieux possible dans les circonstances. Et nous pourrons aussi revenir à un quotidien moins exceptionnel et reprendre un peu le cours de notre vie normale.

Pour le moment, nous en sommes à l'étape de vider l'appartement de ma mère. Hier, déménagement, par une compagnie de transport, de tout le mobilier lourd, dont le piano. Aujourd'hui, j'y suis retournée pour quelques heures, histoire d'y voir plus clair dans les papiers de toutes sortes que ma mère a accumulés depuis près de 30 ans dans cet appartement et de faire le tri entre ce qui doit être conservé et ce que l'on peut jeter. Puis, je me suis donné congé.

Et quoi faire pour se remettre dans un quotidien normal ? Et bien, civilisation de consommation oblige, quelques courses pour mes besoins réguliers, que j'ai faites avec plus de plaisir qu'à l'ordinaire. Voià qui me ramène sainement dans ma propre réalité qui n'est pas celle d'une vieille personne malade. Du moins, pas encore... Alors, profitons-en! :-) Bien évidemment, le fait d'y avoir ajouté un livre aide... :-) Le Principe du geyser. C'est le deuxième roman de Stéphane Bourguignon, auteur que j'apprécie à cause de son esprit, de son humour et de sa façon tellement particulière de traiter du quotidien, et qui est la suite justement de L'avaleur de sable que j'avais beaucoup aimé. Il est surtout l'auteur de la brillante et très humaine télésérie La vie, la vie qui a malheureusement pris fin cette année. La question du siècle est maintenant : vais-je le lire en même temps que Julien Green, ou vais-je mettre Green de côté quelques heures pour le dévorer, ou vais-je reporter l'humour et mon plaisir à plus tard? Je ne saurais dire encore... :-)

Puis, j'ai ajouté dans mon panier à victuailles un gros morceau de l'excellent Parmigiano Reggiano, un chèvre noir que j'apprécie beaucoup, un gros pot de moutarde de Meaux dont je manquais et un très bon expresso. Petites gâteries non négligeables... ;-) Et en ce moment, le Concerto pour piano et orchestre en la mineur de Robert Schumann dans la très belle interprétation de Wilhelm Kempff. Et bonheur additionnel, sur ce cd, on retrouve aussi Scènes d'enfants et le merveilleux Carnaval. Alors, par la magie du bouton repeat cette très belle musique m'accompagnera tout le temps que durera l'écriture de cette entrée. Schumann est en quelque sorte comme l'oiseau de l'autre jour... Cette très belle musique fut écrite par un homme aux prises avec de sérieux troubles mentaux et, bien qu'il fut très amoureux de Clara, sa femme, qui le lui rendait tout à fait, il a connu la profonde souffrance et le désespoir. Mystère de la souffrance qui engendre la beauté. Et la beauté de sa musique traversera les siècles.

Je viens d'avoir deux conversations téléphoniques qui m'ont fait plaisir. D'abord mon frère qui s'est trouvé un prétexte pour me parler... ;-) Et une très agréable conversation avec un grand ami qui se préoccupait de mon sort... :-) Il était très comique, nous avons beaucoup ri. Sa manière à lui de me faire savoir qu'il sait.

Message à moi-même dans les années futures : Aujourd'hui, je ne sais pas ce qui arrivera à ma mère au cours des mois qui viendront, ni comment sa maladie d'Alzheimer évoluera. Mais si je relis un jour ces pages, je voudrais me rappeler qu'à travers ces heures un peu difficiles, j'ai connu des moments de sérénité et de bonheur paisible qui furent en quelques sortes le support des efforts que j'avais à fournir. L'amour et l'affection des miens y étaient pour beaucoup.

Jeudi, le 13 juin

Petite journée absolument nulle au point de vue pratique, mais combien bénéfique. D'abord je me suis levée plus tard que d'habitude et j'ai pris beaucoup de temps à démarrer ma journée. Puis, j'ai pris soin de moi, j'ai lu, écouté de la musique, parlé avec des personnes qui me sont chères. J'ai vécu tranquillement, en prenant le temps de décompresser. Puis j'ai regardé quelques-unes des vieilles photos familiales dont je suis maintenant la dépositaire. Je ne pensais pas qu'un jour j'éprouverais tellement de bonheur à regarder ainsi mes arrière-grands-parents, et leurs contemporains. Bizarre de prendre ainsi conscience à l'âge que j'ai maintenant que je dois assurer la suite. Pourtant, je l'avais fait bien instinctivement jusqu'ici. Mais aujourd'hui c'est avec bonheur que j'assume. Et un jour, je passerai le flambeau à ma fille.

Il faut dire que dans le partage des effets de ma mère, je me suis retrouvée avec de très vieux objets, transmis dans ma famille depuis plusieurs générations. Et dans mon propre décor, ils me semblent tellement plus beaux, ils prennent une nouvelle signification.

Mais l'objet auquel je tiens le plus ne représente aucune valeur monétaire, mais pour moi, il boucle la boucle. Lorsque j'avais 18 ans, mon premier amour est décédé dans un accident. J'en ai terriblement souffert à l'époque et je ne l'ai jamais oublié. Bien sûr, la vie a continué pour moi, j'ai vécu et aimé de nouveau. Mais je n'ai jamais oublié. Je ne sais pas ce qu'il serait advenu de cet amour, comment les choses auraient évolué entre nous. Mais, voilà, ce chapitre n'a jamais été clos. Bizarrement, mes frères semblent avoir oublié cet épisode et d'ailleurs je ne leur en reparle jamais. Peut-être soupçonnent-ils que je demeure fragile à cet égard, peut-être n'ont-ils pas compris tout ce que ce jeune homme représentait pour moi ou peut-être ont-ils simplement oublié. Je ne sais pas. De toutes façons, parmi les objets que nous avions à partager en fin de semaine, il y avait ce pot à fleurs que ma mère avait jadis admiré chez les parents de ce jeune homme et que gentiment on lui avait offert. Et samedi, j'ai retrouvé cet objet dans un coin de l'appartement et ce fut tout un choc pour moi. Je l'ai réclamé. Mes frères ont souri et se sont moqué gentiment de moi devant l'insistance que j'y mettais... :-) Il est maintenant chez moi. Donc, de cet amour, il me reste maintenant quelques photos de notre enfance, quelques photos de notre adolescence, une photo plus officielle de fins d'études, puis ce pot à fleurs qui avait fait partie de son quotidien et qui m'accompagnera maintenant jusqu'à ma propre fin. Non, je ne suis pas triste, bien au contraire. Je suis très sereine et très en paix. Curieuse sensation de bien-être.

Ce soir c'est toujours ce merveilleux Concerto de Schumann. Mais dans l'interprétation d'Alicia de Larrocha. Je pense à Clara Schumann, pianiste de concert elle-même, qui a consacré une grande partie de sa vie à faire connaître les oeuvres de son mari, dont ce merveilleux concerto. Peut-être le jouait-elle ainsi. J'ai aussi une version d'Alfred Brendel. Mais je n'ai jamais réussi à trouver sur cd celle d'Arthur Rubenstein qui a habité mon enfance. Bizarre, est-ce la situation particulière de ma mère qui me fait tant retourner dans mon passé ces temps-ci ou encore tout simplement ce journal qui me force à entrer en moi-même? Je ne sais pas.

Je me sens bien. Ce soir j'ai mangé avec ce grand copain qui part pour quelques jours à New-York. Nous avons badiné, parlé assez longuement de politique, dégusté un excellent saumon, et j'ai terminé avec un double expresso, le dessert des desserts pour moi... :-)




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