Les cloches du quai des Chartrons

(Épisode II)

Un petit croquis que j'avais fait il y a deux ans. De l'autre coté du bâtiment, c'est la ville.

Devant nous, il y avait le fleuve du sud-ouest, la Garonne, dans lequel on jetait un bouchon dans l'espoir de se faire du poisson pour casser la graine. Ceci les jours ou nous n'avions pas envie de turbiner et que nos poches étaient a fond de cale.

Jamais de réveil. Quelque soit l'état dans lequel nous avions sombré, à 6h00 Antoine sortait la tête de ses couvrantes, se la grattait vivement puis avec un automatisme inné, allait perdre sa main gauche dans son fouillis poilu pubien qu'il grattait avec énergie. On aurait dit qu'il raclait une outre de bouc gonflé d'air. C'était bruyant mais supportable a partir du moment où il ne venait pas nous toucher. Chez Antoine la seule chose de propre journellement, c'était ses mains. A peine levé, il attrapait son savon et les plongeaient dans un bidon d'eau toujours plein. Nous avions cette chance d'avoir l'eau courante l'extérieur. Un simple robinet de laiton diffusant une eau non potable écrit en toutes lettres sur une plaque émaillée. Si Antoine avait un sens appliqué de l'hygiène matinale de ses dix doigts, c'est qu'il avait tout simplement attrapé l'an passé une leucoplasie buccale. C'est vraiment répugnant. Des plaques saillantes et ulcérées. Le docteur du secours catholique lui avait dit qu'un manque d'hygiène de ses mains et une grosse consommation de tabac pouvaient être a l'origine de ses maux. En temps normal c'est la syphilis qui cause ce mal mais le docteur lui ne voulait pas croire que ce problème soit devenu possible depuis l'emploi de la pénicilline.. Quoi qu'il en soit, Antoine avait une horloge dans la tête.

Puis il y eu ce fameux 10 mars 2001 où Byzance perdit tout son symbole…

À 6h00 du matin, Antoine se réveilla, accomplit son rituel et sorti caresser son chien Tobby blotti dans un monticule de couvrantes a l'intérieur d'un cageot qu'Antoine changeait tous les mois.

Tobby, avait pris l'habitude de dormir dehors à cause des puces. Une fois par semaine, on l'aspergeait d'une poudre blanche anti-aphaniptères. Son pelage couleur moutarde virait au blanc crasseux. Dans ces moments là je l'appelais Louis XVI. La poudre blanche était le traditionnel maquillage a base d'arsenic et grande mode de la monarchie de Versailles. Seulement, alors encore dans la trentaine, ils en paraissaient 60 tant l'arsenic leur avait vieilli la peau. Tout comme Louis, ce chien était doté d'intelligence moyenne, d'un caractère indécis et timide, mais Tobby à la différence de ce roi n'eut pas la tête tranchée. Il l'avait toujours. Un peu folle de temps à autre, mais nous, on l'aimait notre cerbère qui reculait devant le danger tout en aboyant... suffisant pour faire fuir d'éventuels rôdeurs.

Quelques secondes après qu'Antoine s'en fut à l'extérieur pour une caresse matinale à Tobby, sa tête pénétra à nouveau dans l'odeur animal de notre nuit et il s'écria :
- Tobby est mort ! tobby est mort !

> J'avais mis ma couvrante sur les épaules, Antoine et Maurice étaient en caleçon et t-shirt. La fraîcheur humide du début de printemps ne nous incommodait pas. Nous étions là, debout, tel des critiques d'art devant un tableau de nature morte, à se demander le pourquoi de cette triste peinture.

-Je ne comprends pas, dit Antoine.
-Il était en pleine forme et il a mangéé la même chose que nous hier soir.
-As-tu des maux à l'estomac Jeannine ?
-Bien non, tout va bien !
-Et toi Maurice ?
Maurice se regarda les mains, puis se toucha l'estomac, prit une position cambrée, leva légèrement la jambe droite et lâchât un pet monstrueux et dit.

-Mis à part le ventre ballonné et l'odeeur printanière du lisier, provoqué par le goût vinaigré et tannique de la saloperie de vin que tu nous as rapporté hier, tout va bien !
Antoine secoua la tête puis souleva le chien aussi raide qu'un pince-lacet. On aurait dit qu'il sortait du congélateur. Il mit sa face devant la sienne. Ses sourcils prirent une forme interrogatrice. C'est alors qu'il me vint une image me rappelant une situation théâtrale de Shakespeare. J'eus la stupide idée de l'exprimer.
-Tobby or not tobby, that is the questiion.
Tous deux me regardèrent.
Antoine, avec un esprit surpris de celui qui n'a rien compris. Maurice avec un regard désagréable, qui pris une inspiration très fortement auditive. Comme celle d'un homme qui va se ruer dans les brancards d'une bande d'abrutis. Il faut dire que je venais de lui donner une occasion en or d'exprimer sa colère, dû à sa libido de vigoureux sexagénaire qu'il tentait vainement de satisfaire depuis plus d'un mois en ma compagnie. Chose qu'il nous était déjà arrivé d'accomplir en catimini lorsque j'en avais l'envie et que je nommais, "cent mètres chrono ". Mais ces temps ci, je n'avais plus de désir. Alors sa colère je me la suis prise en pleine poire.

-Madame nous la sort bonne, dit-il. Ce n'est pas parce que madame Jeannine a fait la Sorbonne dans sa jeunesse et les barricades de 68 quelle doit chier à l'aurore sa science infuse. Puis faut voir ou cela t'a mené tes neurones d'intello. Dans les Cévennes a forniquer et picorer comme des animaux et essayer de vendre des fromages de chèvres. Et comme cela n'était pas suffisant madame Jeannine a fait comme notre bon vieux gaulois. Elle a plongé dans la marmite du bonheur. Haaaaaaaaaa ! Ça d'vait être joli a voir un corps aussi troué qu'une passoire et tout ça pour de la schnouff. Puis madame a voulu reprendre ses études pour colmater avec des rustines tous ces trous…. ! Attends c'était quoi déjà ta reprise d'étude, ha mais ouiiiiiiiiiiiii ! , La géométrie et les maths. La géométrie pour arpenter avec tes jambes en forme de compas, chaussé de talon aiguille, le cercle de la victoire et le triangle des capucins. Et les mathématiques pour comptabiliser tes mètres de queue, tes passes et son total toutes taxes comprises après passage de ton maquereau. Haaaaaaaa elle est jolie la babacouille de la Sorbonne…… !
J'me demande même pourquoi la Sorbonne n'a pas encore édifié une statue en ton honneur pour le plus bel échec des lettres et sciences humaines de l'Académie française.

Je n'avais que des larmes pour répondre à ce chapelet d'horreur que Maurice me jetait au visage. C'est Antoine qui réagit.

-Tu n'as pas le droit Maurice, c'est cruel ton comportement.
-Écoute Antoine, cela ne regarde que moi et Jeannine.
-Ha ouaii ! Ça regarde que toi ? Mais y'en a que pour toi, c'est toujours le même qui ouvre sa grande gueule, mossieur Maurice par çi, mossieur Maurice par là…
-Fait pas chier Antoine ! ! Dit Maurice
-Et pourquoi j'te ferais pas chier, hein ? Tu veux bien me le dire ? On sait rien de toi…Tes arrivé sans raison un jour sur Bordeaux. Ca fait trois ans qu'on est avec toi et on ne sait toujours rien. . Même pas ce qu'il y a dans ta petite boite en métal que tu trimbale toujours avec toi.
-Ca mon p'tit c'est mon secret !
-Ton secret, mais tout est secret chez toi, tout comme ta vie. Alors c'est facile de t'en prendre aux autres.
-Mon pauvre Antoine, je suis pas comme toi a étaler ma vie au bout de quelques verres de rouges. Tout Bordeaux rigole de toi. Pauvre type que tu es : le plus grand cocu que toutes les cloches aient connu sur ces quais. Se faire dilapider par sa femme avant de se barrer avec ton propre frère. Et t'as rien fait. Ha que si, pardon ! Tu as trouvé le moyen de vendre ta baraque pour lui filer de la tune pensant qu'elle te reviendrait. Mais t'es tellement con mon pauvre Antoine, que même ta fille n'a jamais voulu te revoir, encore moins aujourd'hui tant tu pues et t'es devenu laid. Et t'es pas le seul à puer, parce que celle qui se trouve à coté de toi, elle ne peut même plus lever ses bras sans répandre une odeur malsaine a sa vertu.

Antoine s'agenouilla tenant toujours dans ces bras tobby et se mit à pleurer.

-Ha elle est belle la France ! Vous devvriez vous voir tous les deux. C'est pitoyable. J'en ai marre , je m'fais la malle.
Sur ces mots Maurice s'habilla, prit son sac en bandoulière dans lequel se trouvait sa boite en fer et s'en alla sur les pavés humides du quai des chartrons.

À suivre...

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