Une autre histoire
- médecine et écriture -

 
Martin Winckler

 
Winckler
La Vacation

 
Bruno Sachs est médecin dans une petiete campagne.
Quatre demi-journées par semaine, il se rend à l'hôpital pour prendre une vavation.
Des femmes viennent le consulter.
Il les aident, non sans tendresse, à faire disparaître ce poids qui envahit leur corps.
Des femmes qu'il regarde, avorte, soigne, aide, décrit, des femmes qu'il aime ....

Editions P.O.L.


 



 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Nous vous proposons deux extraits :
Le grondement emplit la salle.
Les vibrations du moteur accompagnent tes gestes.  Ta main va et vient d'avant en arrière, tirant poussant tournant.  La Karman translucide s'emplit d'un liquide clair, de bulles, d'un magma de choses blanchâtres, puis d'une bouillie rosée, et ses parois se colorent peu à peu pour devenir bientôt presque uniformément rouges.
Ta main va et vient, tirant tournant poussant la sonde, afin que les deux bouches, là-bas au bout, se collent à toutes les faces de la cavité.  Ta main va et vient, poussant tournant tirant dans le grondement de la machine, les borborygmes, les bruits de succion, les sifflements, et tu tâches de repérer ce qui s'écoule entre tes doigts, de reconnaître ce qui teinte les parois de la tubulure, de faire le point de ce qui est aspiré dans le tuyau, d'apprécier si tout se déroule comme tu t’y attends, comme prévu, comme d'habitude.
Tu tournes tu tires tu pousses, en un seul mouvement de poignet; tu regardes la dame; tu jettes un coup d'œil derrière toi, tes yeux suivent le tuyau jusqu'au bocal, prennent connaissance de ce qui l'emplit; tu regardes la darne à nouveau; tu surveilles le conjoint ou la mère ou l'amie; tu regardes A. aussi, qui tient la main de la dame et lui parle Il n'y en a plus pour longtemps et te regarde faire, et son regard te dit que tout se déroule comme il se doit.
L'aspiration ne dure pas longtemps. Une minute ou deux en tout, peut-être. Le temps de t'assurer, à travers un faisceau de sensations familières, de signes spécifiques dont tu guettes l'apparition ou que tu recherches lorsqu'ils se font attendre, que l'utérus est bien vide.
Tu sais que lorsque la main va et vient trop facilement, lorsque la Karman glisse un peu trop bien, c'est que quelque chose là-bas ne veut pas se détacher, ne veut pas s'engager dans l'orifice. Alors, tu dégages d'une chiquenaude la bague de la prise d'air.  Entre tes doigts un sifflement remplace les bruits de succion. Tu retires doucement la sonde, tu te penches vers le tunnel, tu regardes le col. Parfois, tu y découvres l'extrémité d'une chose blafarde. Tu te tournes alors vers l'Agente.
- Vous me la tenez, s'il vous plaît.
Elle te prend le tuyau, et le tient en l'air avec précaution, sans toucher à la sonde. La main gauche toujours arrimée à la Pozzi, tu te penches vers la table roulante, tu ramasses la Longuette, tu la glisses dans le spéculum et tu vas attraper la chose qui sourd du col.  La Longuette se referme avec un cliquetis métallique. Tu tires doucement. Du col surgit un fuseau nacré, une masse un peu gluante, informe, oblongue, qui glisse dans le spéculum suivie d'un ruisselet de sang. Tu tires la chose à l'extérieur, tu ouvres la pince et le fuseau tombe entre les cuisses écartées, dans le sac en plastique noir, au milieu des compresses usagées.  Tu reposes la Longuette sur le champ bleu, tu te retournes pour récupérer le tuyau des mains de l'agente.  A nouveau tu te penches vers le tunnel, tu insères l'extrémité de la Karman au centre du beignet ; tu pousses, tu tournes, tu passes.
- Allez-y.
L'Agente remet l'aspiration en marche.

Au bout de la sonde, la sensation n'est plus la même.  C'est à présent la résistance que tu attendais, un raclement inaudible mais parfaitement perceptible à bout de doigt, et dont les mouvements du spéculum (maintenant comme solidaire de tes gestes), le visage un peu plus crispé de la dame (et parfois ses plaintes), et le hochement approbateur de A., confirment l'apparition.  Tu tournes encore deux ou trois fois la sonde à petits coups de poignet.  Tu repousses la bague de la prise d'air, tu te retires.  L'Agente éteint la machine. […]
 

Déjà, l'oubli t'était intolérable. Tu ne supportais pas l'idée que, de ces trois heures hebdomadaires, rien ne survive, sinon des fragments éparpillés dans une demi-douzaine de mémoires. Tu voulais écrire avant que tout ne s'estompe, ne s'évapore sous le beau soleil dans la salle d'attente vide, ou face aux patients impatients assis ruisselants dans l'air humide des radiateurs électriques.
Oui, seul enfin, tu appuyais ton cahier sur le volant, ou tu murmurais en roulant quelques mots dans un enregistreur portatif ; tu griffonnais sur la serviette en papier qu'on venait de déposer devant toi près d'une tasse de chocolat fumant à la terrasse d'un café de la ville, ou tu te calais contre le bord de ton bureau, pour t'ébrouer sur le papier. Chien mouillé, tu te défaisais de ce qui t'imbibait le poil, pour ne t'interrompre qu'une fois sec, ou du moins suffisamment essoré pour envisager le retour au monde.
Les mots délivrés, tu les enfermais dans un dossier cartonné toujours rangé dans ton cartable, et tu les oubliais.
En notant à la va-vite, sans ordre ni calcul, tu ignorais qu'il te faudrait plus tard replonger dans tout ce fatras poussiéreux.
Tu n'imaginais pas que, sous l'effet d'une pulsion aussi inattendue qu'indéfinissable, tu rouvrirais le dossier pour en sortir une à une les feuilles volantes, tu tirerais les cahiers de l'étagère, tu réécouterais avec étonnement les bandes rangées dans un tiroir.
Une fois encore, le temps t'a fait parcourir un chemin imprévisible.
Un jour, tu ne sais plus quand, tu as découvert avoir amassé un millier de fragments dépareillés : sexes ouverts, lueurs métalliques, formes blafardes, regards vides, taches obscènes, sourires inattendus ; une flaque de sueur comme une mare sur un ventre, la lettre ignoble d'un médecin ignorant une voix sans force au fond d'un lit, l'odeur des croissants ramollis et du café réchauffé, après les anesthésies générales...
En lisant pour la première fois ces mots étrangers, tu ne les as pas reconnus, comme si tu avais été un sculpteur contemplant les éclats de roche tombés d'un bloc disparu, et se souvenant à peine l'avoir autrefois travaillé.  Tout cela ne voulait rien dire.  Les notes, les lignes irrégulières, les paroles assourdies reposaient devant toi sur la table comme les pièces d'un puzzle dont tu ne connaissais pas la figure finale, comme les éléments disparates d'un kit auquel manquait le schéma de montage.
Et puis, au fil des mots, tu as perçu le clapotis infime d'une chose depuis longtemps présente, goutte à goutte accumulée au sein d'un espace jusqu'ici ignoré, condensée à ton insu jusqu'au moment de se faire connaître.
 Tu as dû te rendre à l'évidence :cette chose existe en toi, envahissante, elle s'est nourrie de ce que tu entends et fais et vois, et se manifeste enfin à ta conscience.
Elle vibre, elle remue, et tu ne sais pas très bien quoi en faire, quoi en dire; tu sais seulement que chaque vacation la fait croître encore, que chaque visage de femme la fait tressaillir, que chaque émotion qui t'emplit en est irrémédiablement teintée.
Désormais, lorsque tu te retrouves assis devant un cahier, une feuille, ou une machine à écrire, ce n'est pas juste après.  Le temps est venu de mettre au jour ce qui peu à peu t'a empli, d'assembler ce qui s'est déposé hors de toi.
 
 
 



 
 
 
 
La critique du livre par Michel Contat,
extrait du journal "Le Monde":
L'homme qui avortait les femmes

 


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