Une autre histoire
- médecine et écriture -

 
Martin Winckler

 
Winckler
La Vacation

LA CRITIQUE DU MONDE
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Le Monde 1999


 


                     Le 21 Avril 1989,
  L'homme qui avortait les femmes
  Le dernier chapitre de ce roman submerge d'une énorme colère. Contre l'auteur, contre soi, contre la littérature.
Faut-il que la littérature, quand elle est forte et vraie, surgisse de la névrose, du refus de la vie, du désespoir ? Faut-il qu'un livre naisse d'un avortement ? S'il est vrai que tout avortement est un échec et que, comme le montre Sartre sur le cas de Flaubert, la littérature moderne nait de l'échec à vivre, alors la Vacation, de Martin Winckler, premier roman d'un médecin de province sans doute encore jeune et qui signe d'un pseudonyme emprunté à la Vie mode d'emploi de Georges Perec (1), est le dernier avatar du roman flaubertien.
  La dédicace du livre dit : "Pour MLB, cet enfant de papier." Et le livre raconte, avec une technique objective ("behaviouriste"), la pratique d'un "avorteur" dans un centre d'IVG utilisant la méthode Karman d'aspiration du foetus dans l'utérus. Tressé à ce récit parfois insoutenable, se déroule celui de la conception; il faudrait dire de la gestation du livre lui-même et des fantasmes qui entourent et le meurtre et la création.
  Le récit nous fait pénétrer dans un tunnel sans fin de vulves rougies, écartelées par le froid spéculum, ouvertes jusqu'à l'utérus que palpe la main caoutchoutée. Les restes démembrés de ce qui aurait pu devenir un être humain vont finir dans le sac-poubelle ouvert sous les jambes écartées de la femme qui a voulu être débarrassée, délivrée de ça, de sa peur, ou de beaucoup de bonnes raisons de ne pas vouloir un enfant.
  Un bébé en papier Bruno Sachs, le protagoniste du roman, à qui celui-ci s'adresse à la deuxième personne, au tu, comme dans la Modification de Butor, est un médecin humaniste (sans doute coupable d'une culpabilité essentielle qu'il n'entrevoit  même pas, comme ces personnages de Bergman qui ne se sont jamais remis des valeurs chrétiennes inculquées dans         l'enfance et que la vie ne leur a pas permis de réaliser jusqu'au bout et qui se le font payer, cher). Tout le contraire d'un adepte sadique de "Laissez-les vivre" qui pratiquerait l'IVG pour régler des comptes obscurs : il ne blâme pas ces
femmes, il les aide du mieux qu'il peut, avec affection et compréhension si de tels sentiments sont attendus de lui, avec
douceur et technicité si on ne lui demande rien de plus.
  Le compagnon ou le mari, quand il est présent (rarement), est traité avec patience aussi, sauf s'il se montre vraiment
trop nul, trop bête, trop moche. L'IVG existe, semble dire ce roman : il est bon que vous le sachiez, qu'il y ait quelqu'un
qui la pratique et que ce quelqu'un ne soit pas un garagiste qui ouvre le capot pour décrasser la culasse, referme et s'en lave les mains.
  Ce médecin pensif rappelle le héros de L'homme qui aimait les femmes, le film de Truffaut. Comme lui, par tendresse, il se penche sur les femmes, les décrit dans leur infinie variété, en zoologue épris de typologie, qu'il consigne en détail.
  Comme lui il aime les livres et ce qui le motive, plus encore que le plaisir de se rendre utile et, somme toute, de faire aux femmes ce qu'elles lui demandent, c'est le livre qu'il tire de son expérience. Car, pour qui veut écrire, rien n'est vécu qui ne soit écrit.
  Et de l'avorton démembré qu'est son propre manuscrit, fait de papiers disparates où l'auteur en gestation consigne,
objectivement, ses actes médicaux, en ne laissant apparaitre ses sentiments que par des insistances qui font virer la
description au fantasme ou par de brusques véhémences et jeux de mots stylistiques qui rappellent Un amour de soi de
Serge Doubrovsky et sa violente revanche contre sa souffrance et celle des autres, il tire pour finir un livre admirablement construit, un corps littéraire à la constitution parfaite. Un beau bébé de papier. Qu'il a un instant la tentation d'abandonner sous la banquette d'un train mais qu'une femme lui rapportera et qu'il va offrir. Offrir à qui ? A vous, à moi, bien sûr. Mais aussi à une femme, la femme aimée. C'est à elle qu'est consacré le dernier chapitre, qui peut irriter. Car, enceinte, il l'avorte aussi, lui-même, tendrement, avec son consentement, puis ils sanglotent tous les deux, mains liées sur son ventre vidé, et nous ne saurons jamais pourquoi elle le lui donne, ce consentement. Parce qu'elle l'aime, qu'elle est entrée dans son fantasme de géniteur de papier ? Parce qu'elle pourrait lui dire, comme il se dit à lui-même : " Tu dis : écrire, c'est tuer quelque chose en soi pour pouvoir continuer à vivre. "
   Alors, le nihilisme contemporain a donc gagné ? Il faut tuer pour survivre? On tue les bébés, on tue les femmes, à       présent, pour survivre par écrit ? Cioran est-il définitivement le prophète de nos temps d'affliction et de dérision ?
   Pour un optimiste volontariste, il y a de quoi se fâcher, quand il lui faut saluer une si belle performance littéraire.

CONTAT MICHEL
 
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