Chapitre 15: Interdiction

 

 

Alex et moi nous étions relativement proches ; en effet, le fait que nous évoluions dans un monde d’hommes ne pouvait que nous lier même si nous étions différentes.

Johnny et moi étions finalement ensemble. Nous nous étions revu après le nettoyage de Saigon et ça s’était passé très naturellement ; comme si nous avions échangé notre premier baisé la veille.

Alex était maintenant avec Myron et je trouvais que c’était bien. Ils allaient bien ensemble et je voyais qu’il était heureux, comme avec moi au début de notre relation.

De part sa profession, Alex assistait souvent à des conférences qu’elle relatait ensuite dans ses articles. Lors de l’une d’elle, elle fit la connaissance d’un journaliste français, Fourniet.

Au même moment nous étions en mission.

 

LG «  Allons-y 3ème section, et attention aux pièges à con ! »

 

Nous étions en mission près de la frontière du Cambodge. Le Vietnam était séparé du Cambodge par une rivière (elle devait avoir 30 cm de fond). C’était en fait une toute petite séparation qui pouvait tout changer pour nous. Dès que ça se gâtait, les Viets filaient, ils traversaient la rivière en courant et ils n’avaient plus rien à craindre, nous ne pouvions pas les suivre ; les Etats-Unis n’étaient pas en guerre contre le Cambodge et n’y entraient donc pas.

Ce jour là, nous nous sommes fait attaquer, et nous n’avons rien pu faire ; comme les autres fois, ils se sont enfuis au moment où ça chauffait pour eux.

Cette situation nous frustrait, ça nous énervait de ne rien pouvoir faire ; on aurait aimé les suivre, nous occuper d’eux, ni vu ni connu et hop, retour chez nous mais on ne pouvait pas.

 

DP  « Pourquoi on ne les suit pas ?

LG  _ De l’autre côté c’est le Cambodge.

SA _ Donc pas de soutien aérien, pas d’artillerie et pas de John Mc Key avec son hélico.

LG  _ Les Etats-Unis n’entrent pas au Cambodge. »

 

Nous avons laissé tombé, ça ne servait à rien, nous avions autre chose à faire.

Nous avions pour mission de disperser des détecteurs de mine le long de la frontière.

Chacun faisait son boulot deux par deux, dans son coin et c’est là que nous avons entendu une explosion et des hurlements.

Le binôme de Taft, le nouveau, avait marché sur une mine anti-personnelle. Il était mortellement blessé et gisait sur le sol. Il était coupé en deux au niveau de la taille, et il hurlait tellement fort... Il était toujours en vie et suppliait Taft de l’achever. Taft était hébété, sous le choc, déboussolé, il ne savait pas quoi faire, le temps semblait s’être arrêté, ce fut la plus longue minute de leurs vies à tous les 2. Devait-il se résoudre à l’achever ? Tuer un de ses camarades ? Taft regardait successivement son binôme dans les yeux puis ses jambes étendues plus loin et finalement il lui tira dessus, une balle en plein cœur.

Alertés par l’explosion et les cris nous nous sommes tous précipités dans la direction d’où provenait le bruit. C’est là que nous avons découvert la scène macabre.

 

DP  « Oh merde ! C’est dégueulasse !

SA  _ Une mine anti-personnelle…Mettez le dans un poncho.

LG  _ Où est Taft ? Vous n’avez pas vu Taft ? »

 

Taft était déjà ailleurs, poussé par la rage et la colère, il avait franchi la frontière, la petite rivière, pour aller au Cambodge. Il n’était plus le même, il avait passé le point de non-retour.

Il tomba sur les Viets qui nous avaient attaqués, ces derniers mangeaient tranquillement autour d’un feu, ils rigolaient, discutaient, pas du tout inquiets. Pourquoi l’auraient-ils été ? La rivière était censée les protéger contre nous puisque les Etats-Unis n’avaient pas le droit d’entrer au Cambodge et donc de les suivre.

Il était allé à leur rencontre sans se cacher, droit comme quelqu’un qui n’a peur de rien, il les tua tous sans leur laisser la moindre chance.

C’est à ce moment là que nous avons entendu des coups de feu.

 

DW « Et bien je crois qu’on a retrouvé Taft.

SA  _ On va le chercher ?

LG  _ On va chercher Taft et on rentre. »

 

Nous nous sommes tous précipités au Cambodge, nous n’avions pas d’autre choix que d’aller le chercher. Ca a fait bizarre de traverser cette rivière, enfin.

Lorsque nous avons retrouvé Taft, il se tenait debout devant ceux qu’il venait d’abattre. Il avait toujours le doigt sur la gâchette, son M16 le long de la jambe ; tous ses muscles étaient contractés, ils étaient luisants de sueur et les veines de ses tempes étaient gonflées. Il ne disait rien, c’était une boule de nerf, il avait la mâchoire serrée ; et dans les yeux brillait la lueur inquiétante de quelqu’un qui a perdu la raison.

Lorsque nous l’avons découvert, nous nous sommes arrêté, personne n’osait parler.

 

LG  « Ca va Taft ?

GiT _ Mm…vous avez vu le nouveau ?

LG  _ Oui. »

 

Il était inutile d’en dire plus, nous sommes repartis de là.

L’atmosphère était lourde durant le retour. Dans l’hélico nous essayions de ne pas trop regarder vers le poncho mais nos regards étaient invariablement attirés vers lui.

Arrivés à la base, le sergent a accompagné Taft chez le psy de la base : le docteur Seymour. Il fallait que quelqu’un s’occupe de lui, qu’on lui fasse le bilan de son état ; mais nous savions bien que c’était fini pour lui.

Après la mission, Myron et Alex sont allés à Saigon pour se balader Elle devait également y retrouver quelqu’un pour un interview.

 

AD  «  Qu’est ce que tu penses de cette interdiction d’entrer au Cambodge ?

LG   _ Je n’ai pas le droit d’en parler.

AD  _ Je sais mais…

LG   _ Tu sais mais tu n’arrêtes pas de me poser des questions. Je peux quand même te donner mon avis en tant que soldat ; ils nous envoient au combat les mains liées et ils s’étonnent qu’on perde !

AD  _ Merci, je finis mon article et après on passe la journée ensemble.

LG   _ Promis?

AD  _ Promis. »

 

Alex avait l’art et la manière de faire parler Myron, elle savait comment le prendre.

Cette semaine-là, Jhonson et Ruiz étaient de corvée de vaisselle ; c’était la galère. Nous devions tous y passer. Nous sommes passés les voir travailler, histoire de se marrer.

 

DW «  Alors les mecs, comment ça va ? Tu sais Ruiz, tu vas devenir une vraie petite ménagère !

MT _ On va en ville, on vous rapporte quelque chose ?

DP  _ Des balayettes peut être ?

DW _ Bye !

AR  _ Ils vont se saouler la gueule ! »

 

Nous avons rencontré Fourniet, le reporter français, juste avant de partir en jeep

Tout le monde était au courant de notre incursion au Cambodge et de ce qui c’était passé en mission. Il voulait des renseignements sur notre mission, il nous a affirmé qu’il n’écrirait que notre version, nous n’y avons pas trop prêté attention (nous oui mais pas Dany) Nous sommes allés rejoindre Johnny au parc des véhicule, nous devions aller en ville ensemble.

Durant les premières semaines de notre relation, Johnny et moi étions très discrets et puis en fait, toute la section avait finie par être au courant, Myron le premier. Il n’avait fait aucune allusion ou remarque donc pour le moment tout allait bien, nous avions en quelque sorte sa protection. Johnny et moi avions su dépasser le stade qui nous avait stoppé Myron et moi. Nous pouvions être ensemble quasiment au grand jour mais nous faisions tout de même attention surtout vis à vis de la hiérarchie.

Pendant ce temps, Myron était avec Alex dans un bar, elle y interviewait un chef d’entreprise américain et Myron attendait patiemment que ça se passe.

 

AD  « Alors, comment ressentez-vous cette guerre ?

CiE  _ Et bien, il faut bien le dire, d’un certain côté cela m’arrange ; on a signé un contrat avec l’étranger. On en a besoin, mais je pense que les soldats sont dans le même cas que nous.

LG   _ Ah ! Vous croyez ? ! »

 

Alex sentait bien que Myron allait exploser, qu’il était à bout alors elle préféra détourner la conversation.

Nous étions Dany, Johnny, Taylor et moi dans la jeep en route pour la Saigon.

 

MT  «  Pourquoi avez vous besoin de cette antenne ?

LM  _ Ras le bol des programmes de l’armée, je veux recevoir Bangkok et Hong Kong. »

 

Au bar, Myron écoutait l’interview d’Alex, il était en train de sombrer.

 

CiE «  Je voudrai bien savoir comment est la jungle ; c’est vrai, seul les soldats savent comment ça se passe.

AD _ Si on parlait d’autre chose ?

LG  _ Non, s’il te plait, Monsieur attend une réponse. Et bien, il y avait un nouveau, il aurait pu devenir médecin ou braqueur de banque, mais il a marché sur une mine, ses jambes sont parties d’un côté et son tronc de l’autre.

CiE _ C’est affreux !

LG _ Attendez, le plus drôle c’est qu’il était encore conscient et qu’il suppliait un de ses camarades de l’achever ! Je peux aussi vous expliquer comment les Viets écorchent vif les soldats pour les faire parler ! Bon, salut !

AD _ Je vous prie de m’excuser une minute. »

 

Il est parti avec Alex sur ses talons, laissant le chef d’entreprise muet sous l’effet de la surprise.

L’antenne que Johnny avait commandée n’était pas encore prête. Il faudrait qu’il revienne plus tard, nous sommes donc repartis. Nous avons ensuite déposé Dany et Taylor.

 

LM  « On se retrouve ici à 18h.

MT  _ Où allez-vous ?

LM  _ On va faire un tour à mon appart’

MT  _ Nous, on va se trouver de la musique et des filles. Salut !

DW _ A tout à l’heure.

DP  _ Non, on va au Paradies. »

 

Le « Paradis » était le lieu de rendez-vous donné par Fourniet. Dany a tant insisté que Taylor a cédé. Le reporter les y attendait au bar. Ils étaient là depuis à peine 15 minutes que Fourniet les entraîna sur le terrain glissant de la politique.

 

CiF «  Il y a quand même une grande majorité des noirs qui désertent.

MT _ Tous les noirs sont là.

CiF  _ Pourtant il y en a pas mal à Shu Long.

DP  _ Shu Long c’est comme le Cambodge, vaut mieux éviter.

CiF _ Ah oui ! Vous n’avez pas peur d’entrer au Cambodge, mais dans Shu Long… »

 

Il voulait les tester; vles pousser à bout.

Johnny et moi sommes allés à son appartement. Là-bas nous étions tranquille, personne pour nous déranger. J’aimais cette façon quasi insatiable qu’il avait de m’embrasser, de me tenir tellement serré dans ses bras. C’était un passionné, excessif. Toujours et encore, comme la première fois. Il était vraiment très doux, ses baisés étaient légers comme une plume et ses mains parcouraient ma peau avec une dextérité qui me donnait l’impression qu’il m’effleurait à peine. Chaque fois qu’il me touchait, mon corps était parcouru de frissons de la tête au pied. Ce que je préférais c’était cette façon qu’il avait de me serrer dans ses bras après l’amour, comme s’il avait peur que je m’en aille. Il ne me lâchais pas et bien souvent je me réveillais dans la même position dans laquelle je m’étais endormie.

Pendant ce temps, Alex et Myron se baladaient dans les rues, il s’était calmé.

 

AD «  Mais de toute façon, je suis sûre que tes hommes ne seront pas réprimandés parce qu’ils sont entrés au Cambodge.

LG  _ Tu recommences ! De toute façon, n’oublie pas que s’ils y étaient, j’y étais aussi. »

 

Elle le cherchait, c’est comme ça qu’elle arrivait à lui tirer les vers du nez.

Fourniet avait tellement poussé Dany et Taylor qu’il les avait convaincus de le suivre à Shu Long pour voir quelque chose.

Le sergent discutait avec le docteur Seymour du cas de Taft, entre autre, quand quelqu’un vint leur annoncer que ce dernier s’était enfui du dispensaire. Il s’était réfugié dans la réserve d’armes contenant 200 kg d’explosif et il menaçait de tout faire sauter avec la grenade qu’il tenait dans sa main. Il l’avait déjà dégoupillée.

Un sergent supervisait l’opération, et essayait de faire sortir Taft de là, sans qu’il y ait de casse. Nous savions également que si ce sergent se trouvait dans l’obligation de l’abattre, ça ne lui poserait aucun problème (si Taft faisait tout sauter, ça serait dramatique, et ils étaient tous au courant de cette réalité)

Le sergent Anderson et le docteur Seymour voulaient entrer afin de parler à Taft mais on leur refusa l’autorisation ; après mains efforts, on leur permit quand même d’entrer. Ils parlementèrent longtemps avec Taft, ce dernier avait dégoupillé sa grenade, tout le monde avait peur qu’il la lâche. Il s’en voulait d’avoir tué Crawford, il leur dit tout ce qu’il pensait, ce qu’il ressentait. Cette culpabilité énorme qui l’oppressait et qui le rendait fou.

Dans Shu Long, Dany, Taylor et Fourniet se firent attaquer par des Viets armés. Ils laissèrent seulement partir Fourniet parce qu’il n’était pas un militaire et qu’il était journaliste et Français.

Quand nous sommes revenus, Marvin et Ruiz finissaient leurs corvées.

 

SJ    « C’est tuant de faire la vaisselle !

AR  _ Je préfère 100 fois aller au casse-pipe

DW _ Et ! Vous n’auriez pas vu Dany et Taylor ?

AR  _ Non, mais qu’est ce que vous foutez là ?

LM  _ On est revenu, on aurait dû se retrouver à 18h, et il est 19h. »

 

C’est à ce moment là que Fourniet est apparu en courant.

 

CiF  «  Vos amis ont des ennuies.

LM  _ Ok, 5 M16 !

CiF  _ On s’est fait attaquer par 2 Viets à Shu Long.

LM  _ Qu’est ce que vous foutiez à Shu Long ?

CiF  _ Je voulais leur faire voir quelque chose.

LM  _ En route, on prendra Goldman au passage. »

 

Nous avons récupéré Myron dans sa chambre, il était avec Alex.

Pendant ce temps, Dany et Taylor se faisaient tabaser dans une ruelle ; grâce à une seconde d’inattention, ils réussirent à fausser compagnie aux Viets. Shu Long est un vrai labyrinthe pour celui qui ne le connaît pas, et ils se perdirent.

Ils ne savaient pas quoi faire ni où aller, alors ils entrèrent au hasard dans une maison à l’intérieur de laquelle il y avait une femme et ses trois enfants, ils étaient en train de manger à même le sol. La famille était effrayée, ils ne comprenaient pas ce qui se passait.

Au bout d’une demi-heure, ils entendirent du bruit provenant de l’extérieur. Taylor regarda par la fenêtre et il vit des Viets, ils étaient armés et entraient en force chez les particuliers, ils fouillant toutes les maisons du quartier une par une.

Dans la jeep qui nous menait à Shu Long, la conversation était animée.

 

LG  « Je vous préviens Fourniet, si jamais il arrive quelque chose à mes hommes, je vous en tiendrai personnellement pour responsable ! ! »

 

Quand les Viets entrèrent dans la maison où se trouvaient Dany et Taylor, les mecs étaient en train de se tirer par la fenêtre de derrière. Dany était le premier, Taylor le suivait ; il commençait à enjamber la fenêtre quand il se fit tirer fermement par le col à l’intérieur de la maison.

 

DP  « Dépêche-toi Taylor !

Vt   _ GI ! !

MT _ Dany, casse-toi ! Va chercher de l’aide ! ! »

 

Nous n’étions pas loin, nous avions ralenti.

 

LM  « Ce sont des 30.

DW  _ Ca venait de pas loin.

LG  _ Par-là ! »

 

Dany déboucha d’une ruelle juste devant la jeep. Johnny dut piler pour l'éviter.

Dany avait fait le tour de la maison et il était tombé sur nous.

 

DP  « Ils sont dans cette maison ! Ils ont Taylor !

LG  _ Attention ! En position !"

 

Marcus se faisait tabaser sous les yeux de cette famille, ils étaient complètement paniqués, ils étaient regroupés, serrés les uns contre les autres dans un coin de la pièce ; se demandant ce qui allait ensuite leur arriver.

Les Viets eurent un moment d’inattention, ce qui lui permit de s’enfuir, il sortit en trombe par la porte d’entrée, il tentait le tout pour le tout. C’est là qu’il nous vit.

 

MT «  Ne tirez pas !

LM  _ Tirez dans le tas !

MT  _ Non, il y a une femme et des enfants ! ! »

 

Les Viets sont sortis peu après, ils étaient cachés derrière la famille dont ils se servaient comme otages, ils leur servaient de bouclier. Nous leur avons proposé un échange, la famille contre leur liberté. Ils se concertèrent et acceptèrent. Ils partirent ensuite en courant.

Nous n’avons pas essayé de leur tirer dessus, il sont partis trop vite et se sont faufilés dans les ruelles sombres.

 

SJ   « On se reverra au Cambodge !

MT _ Je suis désolée mamassan pour ce qui s’est passé ; vraiment désolé, rentrez chez vous. Au revoir. »

 

Marcus se retourna vers la famille et s’excusa. Il avait les mains jointes devant cette femme espérant qu’elle le pardonnerait. Ils avaient été en danger à cause d'eux. Il les raccompagna jusque devant l’entrée.

 

DP  «  Hier le Cambodge, aujourd’hui Shu Long, décidément on va partout où il ne faut pas.

LG  _ On va vous ramener Fourniet, vous pourrez écrire votre article comme ça !

CiF _ Ca ne va pas être facile.

LG  _ Ah c’est dur d’écrire la vérité ! »

 

Nous sommes rentrés et nous avons déposé Fourniet à son hôtel.

A la base, ça s’était arrangé. A force de dialogue, le sergent avait réussi à désarmer Taft, il lui avait pris la grenade et avait replacé la goupille. Taft était à bout ; lui et le docteur Seymour pleurèrent dans les bras l’un de l’autre. Ils repartirent tous les 3 au dispensaire. La guerre était finie pour lui, il ne s’en remettrait sûrement jamais.

Les pièges à con (booby traps) étaient responsables de 17% des blessés au Vietnam.

 

 

A suivre                                                                                              Retour au sommaire

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