Chapitre 33 : Pertes
acceptables
Pendant
une semaine environ, nous avons fait du repérage en vue d’une super mission.
Jhonson
ne parlait pas beaucoup mais il nous manquait énormément, il faisait parti de
l’équipe du début, notre section, cette équipe qui était devenue notre 2ème
famille.
Nous
avions eu des nouveaux dans la section, ce n’était pas facile mais il fallait
faire avec. Nous nous étions en quelque sorte ressoudés les uns aux autres.
Les
missions continuaient. Nous sommes repartis avec Fontaine.
SA
« On a repéré leurs armes, on fait sauter le tout et on revient. »
C’était
le premier jour d’une série de mission et dès le début ça merda.
On
fit exploser la 1ère réserve d’arme et au moment de la détonation
les différents groupes ont compris qu’il fallait décrocher. Tous ont courus
vers l’hélico.
SA
« On décroche ! Purcell ! Fontaine ! Gryner ! »
Pendant
ce temps plus loin, ça chauffait, les Viets étaient partout et ils nous
tiraient dessus.
MT
« Ruiz ! Wosnaik ! Capwell !
AR
_ Wosnaik est blessé, j’y retourne !
MT
_ J’arrive ! Capwell est mort ! »
Les
balles fusaient de tous les côtés.
AR
« Grouille Wosnaik une balle dans les fesses ce n’est pas la mort !
Allez, avance ! »
Pendant
ce temps, dans l’hélico, nous attendions les derniers en ripostant face aux
tirs ennemis.
DF « Bon, on y va ! On balance toute
la sauce ? !
LM _ J’attends encore un peu.
DF _ On va pas risquer la vie de tout le monde
pour 4 mecs qui sont sûrement déjà mort !
DW
_ 2 secondes ! »
J’avais
presque dis ça en suppliant. Les tirs s’étaient intensifiés quand ils ont vu
qu’on ne partait pas tout de suite.
LM
« Je ne peux plus attendre ! »
Nous
avons décollé, quand j’ai vu le sol s’éloigner, ça a été épouvantable, on les
abandonnait.
Ils
sont arrivés peu de temps après qu’on soit partis et nous n’étions plus là. Les
tirs les ont contraint à s’enfuir.
AR « Ils nous ont laissé Taylor ! Ils
nous ont laissé !
MT
_ De toute façon on ne peut pas rester là ! Allez, on dégage ! »
Ils
se sont rapidement éloignés et après s’être enfin trouvé un coin un peu à
l’abri pour la nuit, ils ont fait l’inventaire de leur sac. Ils ne savaient pas
combien de temps ils allaient rester dans la forêt et même s’ils avaient encore
quelques trucs ils n’allaient pas aller loin : 9 chargeurs, 2 fumigènes, 3
briquets, 2 paquets de clopes, 1 anti-moustique, 2 litres d’eau potable, 4
boites de conserve, 2 paquets de gâteaux et des comprimés pour l’eau. Leur
situation à tous les 3 n’était pas enviable, ils ne pouvaient pas faire de feu
pour ne pas être repérés et il ne faisait pas chaud la nuit.
Lorsque
nous sommes rentrés, je suis allée directement me coucher, nous n’allions pas
repartir et j’étais complètement abattue, je ne voulais pas avoir à parler. Je
pensais seulement au lendemain, au fait qu’on allait partir les chercher.
La
mission du lendemain n’a rien donné et ça me minait.
4
jours plus tard, nous n’avions toujours pas réussi à les retrouver. Le moral
n’était vraiment pas bon.
Ce
jour là, Dany et moi rentrions dans notre baraquement et là, j’entrais dans une
colère noire. Des nouveaux prenaient la place de nos disparus. Doc. essaya bien
de me calmer mais rien n’y fit. Les 3 bleus ne savaient pas quoi faire, ils
restaient là avec leur paquetage à leurs pieds, quant au 4ème, il
finissait de s’installer comme si de rien n’était.
Sc’ « Salut, je m’appelle Scarlet mais les
amis m’appellent Papy.
DW
_ Vire tes affaires de là Scarlet, c’est le lit de Ruiz !
Sc’ _ La guerre ne s’arrête pas parce qu’un mec
est parti.
DH _ Allez, viens Dèb, Dany, Gryner. »
J’étais
furieuse, cette façon qu’il avait de diminuer l’importance de leur disparition.
Doc.
nous a entraîné dehors, c’est là qu’on est tombé sur le sergent.
DP « Sergent, qu’est ce qui se passe ?
SA _ Comment ça va ?
DW
_ Vous vous trouvez marrant ? C’est quoi ces nouveaux ? Ce
Scarlet ? ! Il prend la place de Ruiz !
SA _ Prenez exemple sur lui, il a 45 ans, a fait
la campagne de Corée, 39/45, alors un peu de respect ! »
Au
même moment, en forêt, Ruiz inspectait pour la nième fois la plaie de
Wosnaik ; c’est Ruiz qui jouait les toubibs.
MT « Alors toubib ?
AR _ Ca ne s’infecte pas, c’est bien.
GiW
_ J’te fais confiance.
MT _ Normalement, si je me repère bien, il
devrait y avoir une rivière plus au sud à 3 km. »
Une
heure plus tard, ils étaient au bord de la fameuse rivière. Ils n’avaient plus
rien à manger alors ils décidèrent de pêcher.
GiW
« Je vais plus en aval pour me faire pardonner de vous ralentir.
AR _Pour moi, se sera saumon sur canapé avec
mayonnaise.
GiW
_ Oui ben je vais voir ce que je peux faire.
Après
un petit moment, ils entendirent Wosnaik crier.
GiW
« Ruiz, Taylor ! J’ai un serpent sur le bras !
AR _ On arrive ! Ne bouge surtout
pas !
GiW
_ Il m’a mordu ! »
Ils
avaient lâché ce qu’ils étaient en train de faire, et se sont précipité vers les
cris. Quand ils sont arrivés, Wosnaik était allongé dans l’eau, seule sa tête
n’était pas encore sous l’eau. Il n’y avait plus trace du serpent.
Ruiz
a attrapé Wosnaik, il le tenait dans ses bras tandis que Taylor tentait de lui
faire un garrot.
GiW
« Ruiz, ne me laisse pas mourir…J’ai froid, …J’ai froid…
MT _ C’est fini. »
A
la base, ce n’était pas la joie, on ne buvait presque plus, au cas ou il y
aurait eu une alerte, mais plus les jours passaient et moins on avait de chance
de les retrouver. La tension était palpable.
DP « Qu’est ce que tu fais ?
WG
_ J’apprends l’espagnol.
DP _ Et tu crois que ça va te servir ici ?
WG
_ On s’occupe comme on peut.
DH _ Arrêtez tous les 2 ! »
Le
lendemain nous partions en mission et nous avons appris qu’un photographe
allait nous accompagner et ça n’enchantait pas le sergent.
Ce
jour là, le sergent allait accueillir de nouvelles recrues et le photographe
était là et observait la scène. Il avait l’air d’un baba « peace and
love ».
Ph « Attention, voilà le grand chef !
SA
_ Non, je ne suis que soldat. Je peux ?
Ph _ Mais oui, allez y, envoyez les à
l’abattoir.
SA
_ Fermez là !
Ph _ J’ai l’impression que vous ne m’aimez pas
beaucoup.
SA
_ En fait, vous êtes un fouteur de merde.
Ph _ Non, je suis photographe.
SA
_ Parfois ça veut dire la même chose. Bon, Styger, Gordon, Castillo, Armenty,
Stryker, suivez moi. »
Des
hommes de notre baraquement avaient été transférés et ceux là commencèrent à
s’installer.
Castillo
et Stryker avaient leur lit à côté de Dany ; Gordon était à côté de
Scarlet Styger était à côté de William Gryner quant à Armenty, il était à côté
de moi.
Gic
« Salut, je m’appelle Castillo mais on m’appelle « Le prêtre »
car j’en étais un.
DP _ Moi c’est Purcell, qu’est ce que tu fais
là ? T’as perdu ta foi ou ta virginité ?
Gic _ Les deux.
DW
_ Et toi ! Qu’est ce que tu fais ?
Gig _ Je déplace un truc pour avoir de la place.
DW
_ Laisse ça où s’est.
Gig _ Mais c’est quoi au juste ?
DW
_ C’est une sorte de calendrier.
Gig _ Mais il a 2 semaines de retard ce
calendrier.
DH _ Ecoutez, il faut que vous le sachiez, Ruiz
et Taylor sont nos copains et ils ont disparus depuis 2 semaines, alors quand
vous en parlez, soyez sympa, faites attention. »
Gordon
a raccroché le calendrier au mur.
Sur
ce, le sergent est entré, il voulait voir si nous étions prêt et comment se
débrouillaient les nouveaux.
SA « Les gars, soyez en 10 minutes au bas
de l’hélico.
GiA
_ Et, vous…
SA _ Oui ?
GiA
_ Tenez, voici 100$ pour que je ne parte pas en mission.
SA _ Tu vas me ranger ça tout de suite ! Tu
n’as pas le droit d’avoir de l’argent américain, on peut t’emprisonner pour
moins que ça.
DP _ Et, Styger, tu ne vas pas porter toutes ces
munitions ?
GiS
_ Pourquoi pas ?
DP _ Tu fais comme tu veux mais quand tu auras
30 Km dans les jambes…
GiS
_ Et, Armenty, tu voudrais pas prendre des munitions ? »
Il
s’est enlevé les recharges de munitions qu’il avait autour du cou.
WG
« Et, toi, tu as un briquet ?
GiS
_ Non.
WG
_ Des clopes, de l’insecticide ou de l’alcool alors ?
GiS
_Non, pourquoi ?
WG
_ Les bestioles grouillent de partout, sans parler des sangsues que tu chopes
même hors de l’eau et qui te sucent jusqu’à ce que tu sois sec. »
10
minutes plus tard, nous étions tous au bas de l’hélico, fins prêts à partir.
Myron nous donna les quelques instructions de base. Nous nous sommes répartis
dans les 2 hélicos ; le sergent se trouvait à l’intérieur du même hélico
que le photographe et l’ambiance était électrique entre eux.
Au
même moment, Ruiz et Taylor était dans une mauvaise situation. Ca s’aggravait
pour eux.
MT
« Allez, Ruiz, avance.
AR _ Non, j’en ai marre, j’ai envie de rester
ici.
MT
_ D’après la carte, il devrait y avoir une rivière pas loin, on devrait y
aller. »
Taylor
a réussi à faire bouger Ruiz. Arrivés sur les lieux, ils se sont installés dans
le lit de la rivière asséchée. Ruiz avait très faim et…
MT
« Je comprends pas comment tu peux avaler ça, des bestioles, c’est
dégueulasse !
AR _ Quand tu auras vraiment faim, on en
reparlera. »
Nous
étions arrivés sur le lieu de largage ; et nous nous sommes aperçus que
les hélicos ne pouvaient pas se poser. Nous avons donc du sauter des appareils.
Une fois que nous avons tous été à terre…
DH
« On t’a dit de sauter de l’hélico à 2 mètres, pas à 5.
SA _ Alors ?
DH
_ Il ne peut pas marcher, il a la jambe cassée.
SA _ Bon, lieutenant, il faut appeler un hélico
pour en ramener un. Armenty, t’a vraiment eu de la chance mais fais moi
confiance, on se reverra. »
Le
photographe commença à photographier tout et tout le temps. Il y avait un
cliquetis incessant.
Une
dizaine de kilomètres plus tard, il y eut un autre accident. William menait la
colonne, il était suivi de près par Styger, et va savoir pourquoi, il dévia du
chemin initial de même pas un mètre et… Sa jambe gauche s’enfonça dans un trou
obstrué par une grille rouillée, soigneusement cachée par de la végétation.
Le
fer rouillé pénétra ses chairs et il se mit à hurler tellement fort que nous
avons du lui mettre un chiffon dans la bouche.
A
partir de ce moment là, il y eut une vraie hécatombe ; les nouveaux
n’étaient pas rassurés, ils étaient stressés par l’environnement, la situation
et ça les faisait d’autant plus commettre des faux pas.
Nous
avons continué, plus tard, Castillo marchait tranquillement lorsque le fil de
son walkman s’attrapa dans une branche. Il essaya de décrocher le fil, se
tourna d’un quart vers la gauche et ça déclancha un piège. Une plaque en bambou
de 2 mètres sur 1 garnit d’une dizaine de pieux se redressa rapidement et il
s’empala dessus. Il est mort sur le coup, la bouche et les yeux grands ouverts.
Ce fut un choc.
Le
photographe était toujours là, à l’affût de la bonne photo et moi ça me tapait
sur les nerfs. Ce « clic » était la seule chose que j’entendais,
toujours et tout le temps mais il fallait continuer malgré tout. Il nous
énervait tous et je sentais la tension monter.
Nous
avons fait une pause un peu plus tard, nous en avions besoin ; le
photographe tenta de discuter mais il comprit vite qu’il valait mieux m’éviter.
Nous
sommes repartis, nous n’avions jusque là rencontré aucun Viets, jusque là. Nous
avancions sur un chemin, entouré par des sortes de haies naturelles, et nous
nous sommes fait attaquer. Nous étions au beau milieu d’une embuscade et ce fut
une vraie boucherie. Nous avons eu 3 morts. Un 4ème type était
allongé par terre, il agonisait la bouche ouverte. Il essayait de respirait
mais à chaque bouffée, l’air lui échappait, il avait le thorax perforait et il
s’étouffa rapidement. Le photographe était toujours là, il tournait autour de
ce type en photographiant toute la scène ; il faisait des gros plans et
c’était insupportable. Il ne voulait pas le laisser mourir en paix alors je lui
ai arraché son appareil des mains et je l’ai jeté. Ca l’a surpris ; il ne
s’était aperçu de rien, Lorsqu’il avait l’œil dans son objectif, tout ce qui
l’entourait n’existait plus. Il a poussé un cri de réprobation et je lui ai mis
un pain.
Je
me suis éloignée, je n’en pouvais plus ; les mecs me regardaient et Myron
m’a rattrapé.
LG « Arrête !
DW
_ J’ai envie de le tuer ! Il n’a pas le droit !
LG _ Si, justement, il a le droit !
DW
_ Ce n’est pas juste ! Pourquoi ! Pourquoi ils ne sont pas
là ? ! Ce n’est pas possible qu’ils aient disparus, qu’on ne les
trouve pas !
LG _ C’est la guerre !
DW
_ Non ! »
Nous
nous étions engueulé à voie basse et le ton était monté ; il me gifla pour
que je me calme ; ça marcha.
LG « Ecoute moi, c’est comme ça, on n’y
peut rien, c’est la guerre, des amis meurent, disparaissent et ce n’est pas
juste. Pour le moment tu te calmes. On en reparlera plus tard, on doit y
aller. »
Nous
sommes donc repartis et nous avons atteint le sommet d’une colline.
Arrivés
là, William s’arrêta tout à coup ; Gordon le suivait de prêt et il lui est
rentré dedans.
Le
sergent était à l’arrière de la colonne et il la remonta en courant. Arrivé la
bas, il ordonna à tout le monde de venir.
J’étais
à la fin de la colonne et je ne voyais pas ce qu’il y avait mais il y avait une
odeur assez désagréable, elle prenait de plus en plus d’ampleur au fur et à
mesure que j’avançais et nous savions ce que ça présageait.
Là
ce fut un choc, il y avait un GI allongé par terre en plein soleil, ses membres
maintenus par des cordes, il était attaché en croix. Il était en état de
décomposition avancé, torse nu, et d’un coup on a vu des asticots sortir de son
torse.
C’était
dégoûtant, ça sentait la mort et avec la chaleur c’était étouffant.
SA
« Voilà ce que vous fera l’ennemi chaque fois que vous lui en laisserez
l’occasion."
Nous
étions tous en cercle, silencieux, certains sont allés vomir dans un coin. Le
reporter était tellement choqué qu’il ne bronchait pas, il tripotait seulement
son appareil nerveusement.
SA
« Alors, vous ne prenez pas de photos ?
Ph _ Si, si.
SA
_ Vous voulez un article, du vrai, alors allez-y ! »
La
mission s’est finit sans autre incident. Nous avons réussi à rentrer sans plus
de mort.
Deux
jours plus tard, nous rentrions de mission, nous volions au dessus au dessus
d’une zone à découvert lorsque le pilote a repéré un fumigène de détresse.
Johnny
fit une manœuvre pour atterrir ; il n’y avait apparemment pas de Viet.
Nous nous trompions, les Viets ont attaqués ; c’est à ce moment là que 2
GIs sont sortis de la forêt, ils ont couru dans notre direction jusqu’à un
énorme trou dans le sol. Ils étaient à moins de 100 mètres de nous, pris en
sandwich entre 2 feux. Nous nous étions mis à tirer et ils savaient que nous
étions leur seule chance et ce n’était pas facile.
Les
Viets ont tout à coup utilisé le lance-roquette et nous avons vu cette roquette
filer sur nous. Heureusement, le « Hot Dog » avait ses portes
coulissantes ouvertes et ça nous traversa.
Pendant
un court moment, j’observais ces 2 hommes et c’est là que je reconnu Ruiz et
Taylor. J’avais crié leurs noms et tout le monde comprit.
MT
« On va plus pouvoir tenir longtemps…
AR _ J’n’ai plus de munition. »
C’est
comme si j’étais avec eux, j’avais tout compris. Ca me paniqua.
DW
« Ils ne ripostent même plus ! Ils n’ont plus de munition ! Il
faut faire quelque chose ! Ils ne pourront pas s’en sortir, les Viets sont
trop nombreux !
LM _ Je sais…Mais on doit y aller sinon on va y
rester ! »
Quand
ils ont vu que nous décollions, ils ont tenté une percée, c’était suicidaire.
Nous les avons vu courir avec une meute de Viets à leurs basques.
Johnny
essaya de les protéger, il volait à ras du sol et se mit entre eux et les
Viets ; ça les aida un peu mais nous ne pouvions pas atterrir pour les
récupérer.
Nous
tirions tous avec toute la rage que nous contenions.
La
dernière fois que je les ai vus, ils s’enfonçaient dans la forêt ; j’ai su
qu’il n’y avait plus d’espoir. J’assistais, incapable de réagir à la mort de
mes amis.
Quand
nous les avons perdu de vue, un lourd silence s’est abattu sur l’hélico.
Mon
esprit s’est alors fermé au monde extérieur, j’entendais tout ce qui se disait
mais j’avais l’impression que c’était irréel.
Cette
fois, je m’effondrais, j’ai comme qui dirait, disjoncté, je n’étais plus la
même. C’était si dur à supporter. Je ne parlais presque plus, je ne mangeais
plus beaucoup, j’avais l’impression que le film de ma vie avait déraillé.
Nous
avions déjà perdu des hommes, mais là c’était différent, c’était mes amis, mes
meilleurs amis, ma famille ; et puis la manière dont ça s’était passée…
Johnny essayait bien de me faire réagir mais rien n’y fit.
Il
demanda même de l’aide à Myron mais je l’envoyais promener. Il voulait
carrément m’envoyer quelques jours au dispensaire (j’avais déjà perdu 5 Kg) et
ça me mettait hors de moi.
Un
jour il réussi quand même à me coincer.
LG « Déborah, je peux te parler ?
DW
_ Excuse moi mais j’ai des choses à faire et…
LG _ C’est un ordre.
DW
_ Oui lieutenant Goldman ! »
Ca
me fit bizarre, à peine avais je dis ça que je le regrettais. Et il me regarda
d’une façon… Avec ces quelques mots, c’est comme si j’avais balayé nos liens
pour n’en rester qu’au lieutenant et à son soldat. J’ai lu de la peine, de
l’incompréhension dans ses yeux.
LG « Tu ne peux pas rester comme ça
Déborah ! Il faut faire quelque chose.
DW
_ C’est vrai que leur disparition a été un choc mais…Tout va bien. »
Il
me prit par les épaules et me regarda droit dans les yeux.
LG « Tout va bien ? Mais tu
t’entends ?
DW
_ Qu’est ce que tu veux que je te dise ? !
LG _ Mais dis moi ce que tu ressens, n’importe
quoi ! Parle moi !
DW
_ Alors tu veux entendre que j’ai mal ? Que je n’aurais jamais cru que je
les laisserais là-bas ! Qu’on les a laissé tombé ! Que j’ai perdu ma
famille ! Que …je ne sais pas…que j’ai envie de hurler ! De mourir
par moment ? ! »
J’avais
la rage au ventre et elle s’est tout de suite calmée lorsque j’ai vu son
regard.
LG « Je veux que tu me parle.
DW
_ Je suis fatiguée, je ne sais pas quoi faire, je ne sais pas comment faire
pour que tout redevienne comme avant. »
Myron
m’a pris dans ses bras.
LG « Je vais t’aider, on va y arriver.
DW
_ Ta présence me fait du bien…Je n’ai pas envie de parler.
LG _ Alors on ne parlera pas. »
La
situation s’améliora doucement. Johnny était content que j’aille mieux mais il
y avait toujours Myron dans le coin et il n’appréciait pas plus que ça.
Lui
et moi étions tellement proches que nos silences arrivaient à être explicite
que les mots. Mais finalement chacun trouva sa place naturellement.
Ma
relation se détendit quelque peu et j’appris à connaître Scarlet et les autres.
Je
me mêlais un peu plus à la vie de la section, nous sortions et un jour où nous
étions en ville, nous sommes tombés sur le fils de Scarlet, il s’était engagé
et apparemment ils n’avaient pas de très bon rapport tous les deux, Scarlet
avait quitté sa famille lorsque son fils était petit, Scarlet avait été de tous
les conflits et n’avait pas vu grandir son gamin.
Pour
trouver la paix, il aurait fallu qu’on soit sûr du sort de Ruiz et Taylor, et
ce n’était pas le cas, nous n’avions pas de corps. Tout rentrerait certainement
dans l’ordre mais avec Johnny, il y avait quelques tensions. D’après lui, dès
que mes amis avaient dès problèmes, notre couple passait au second plan ;
il pensait que la disparition de Ruiz et Taylor m’obsédait. Avec du recul, il
avait raison.
Lorsque
Myron n’était pas là, je me sentais un peu seule et je le ressentis encore plus
lorsqu’un jour j’entrais dans notre baraquement. L’espace d’une seconde je crus
nous revoir tous au début. Jhonson, Taylor, Ruiz, Horn, Baker, Dany, Randy et
moi. ; mais cette période était définitivement révolue. De nous 8, il ne
restait plus que Dany et moi. Jhonson et Horn étaient rentrés, nous n’avions
pas de nouvelle de Baker, Randy était mort et Ruiz et Taylor étaient portés
disparus.
Quelque
fois je me demandais ce qui m’avait pris de m’engager pour le Vietnam ; et
puis ça me revenait en mémoire, je ne pouvais pas l’expliquer. D’ailleurs je ne
regrettais rien et si c’était à refaire, je le referais, bien que… De toute
façon, je n’oublierais pas, comment faire ? Même si j’avais voulu, mes
cauchemars me ramenaient à la réalité.
Ils
avaient commencés au Vietnam et même s’ils ont presque cessés, quelque fois
encore aujourd’hui je me réveille en sueur.
Un
matin, Myron nous ordonna à Dany, Gryner et moi de « décharger » un
hélico. C’était une tache difficile que nous n’apprécions pas.
DP « Lieutenant, on est obligé de faire
ça ?
SA _ Ce sont des soldats Américains.
WG
_ Quand faut y aller, faut y aller. »
Ils
nous regardaient bizarrement mais je n’y ai pas fait attention sur le moment.
Nous avons soulevé la bâche et là ! Ce fut un choc, nous nous sommes
retrouvés devant Ruiz et Taylor. Ils se sont tout à coup relevés. Nous sommes
restés sans voie.
MT
« Taylor, ça alors !
DP _ Ruiz ! Taylor ! Ca pour une
surprise !
DW
_ Vous êtes con d’avoir fait ça ! »
Je
les ai serré dans mes bras. Ca faisait 27 jours, voilà 27 jours qu’ils avaient
disparu. J’avais compté
Nous
les avons conduit jusqu’à l’hôpital pour qu’ils fassent un check-up mais moi je
ne voulais plus les quitter.
Ils
souffraient de mal nutrition et de sous alimentation, mis à part ça, ils
allaient très bien.
Je
n’avais pas revu Susanna depuis le jour où je lui avais annoncé la disparition
de Ruiz. Après les avoir laissés, je suis allée la chercher pour l’avertir du
fait qu’il avait été retrouvé et j’ai lu une telle joie sur son visage que j’ai
compris à quel point elle tenait à Ruiz. J’en avais douté au début, en effet,
quand je lui ai annoncé sa disparition, elle l’avait pris avec une telle
froideur, disant qu’elle s’y était préparée, que Ruiz l’avait mis en garde...
En
fait, elle essayait seulement de se protéger, de ne pas craquer.
Sur
3253 soldat inscrit sur la liste des disparus avant 1973, seuls 34 rentrèrent
par leurs propres moyens.