Deuxième partie :

Chapitre premier : Sans lui

 

 

 

Il était parti la veille, je me levais aux alentours de 10 heures et lorsque je me vis dans le miroir, je m’aperçue que j’avais une mine épouvantable. J’avais à peine dormi et mes yeux étaient rouges et bouffis à force de pleurer.

Maman est venue pour essayer de me réconforter lorsque je suis rentrée de la gare la veille mais je lui avais demandé de me laisser tranquille.

Une partie de moi essayait de rationaliser les choses en me disant qu’il ne partait que pour 6 mois, 6 mois ce n’était pas si long que ça dans une vie, il allait revenir plus vite que je ne le pensais et puis c’était un combattant et un bon en plus.

Mais bon, le nœud au creux de mon estomac me disait que tout n’était pas si simple, qu’il pouvait ne pas revenir, qu’il pouvait se faire tuer ; nous étions en guerre ; et j’en savais quelque chose. On ne pouvait jamais savoir.

Rien n’arrivait à me rassurer. J’étais terrorisée à l’idée de le perdre.

Je me disais que j’allais devenir complètement folle à force de réfléchir, je me rendais malade et dire que ça ne faisait même pas 24 heures qu’il était parti ! Je me demandais si mon cerveau supporterait 6 mois à réfléchir à son retour prochain.

 

Je me suis levée et je me suis traînée en pyjama jusqu’au salon. Il était tard, quasiment 10 heures du matin et la maison était vide. Je me suis assise et je suis restée comme ça pendant un moment, en fait jusqu’à ce que Liam revienne et qu’il tente de me parler, de me réconforter. Ca n’a pas marché. Leurs babillages ressemblaient à un énorme brouhaha.

Je ne sais pas à quoi j’ai spécialement pensé durant ces 2 heures, je sais seulement que mon esprit s’est évadé.

Je n’ai même pas préparé le repas, lorsqu’ils sont rentrés, il n’y avait rien de prêt mais ils n’ont fait aucune remarque. Je dois dire qu’ils ont été très patients. Ce dimanche là je n’ai rien fait de la journée.

Après le repas auquel je n’ai pratiquement pas touché car je n’avais pas spécialement faim, je suis retournée dans ma chambre pour être tranquille. Je me suis recouchée et j’ai regardé le jardin entre 2 sanglots.

 

Au début j’ai donc eu envie de me laisser aller, c’est d’ailleurs ce que j’ai fait. Je traînais à la maison, j’allais quand même au boulot mais en traînant les pieds, le soir en rentrant j’allais directement dans ma chambre pour être tranquille, je ne mangeais quasiment plus, je n’avais pas faim…bref, j’étais devenue une larve, je ne me reconnaissais pas. Je n’allais même plus m’entraîner ; je faisais le minimum.

Au début, maman n’osait pas me brusquer et puis au bout d’une semaine, il y a eut le clash. Elle est entrée dans ma chambre et elle a commencé à me crier dessus.

 

Ma       Li An’ ! Debout !

L          Laisse moi, j’ai envie de rester au lit, on est dimanche…

Ma       Li An’ Shaka San tu vas me faire le plaisir de te lever tout de suite sinon je vais commencer à m’énerver.

L          Tu ne comprends pas ! Personne ne me comprend !

Ma       Arrête de geindre ! Tu crois que Ian Tsé serait content de te voir comme ça ?!

L          Tu ne…

Ma       Oui, je sais, je ne comprends rien, je ne sais rien de ce que tu ressens ; en effet, ton père n’a pas du me laisser pour aller faire la guerre ; ça je le sais mais je n’ai pas élevé une loque alors tu vas me faire le plaisir de sortir de la maison ; va taper sur un sac, fais quelque chose de positif !

L          Ma…

Ma       Debout ! Si dans 10 minutes tu es toujours à la maison, je ne réponds plus de moi ! Bouge !

 

Elle est sortie de ma chambre en claquant la porte, sans se retourner. Je n’en revenais pas, elle ne se mettait que rarement en colère, et là…elle m’avait vraiment surprise.

Je l’ai regardé partir en silence puis je me suis doucement levée ; mieux valait ne pas la mettre en colère, je savais qu’elle pouvait ne pas être commode quand elle s’y mettait.

Je me suis habillée et lorsque j’ai vu mon reflet dans le miroir avant de sortir de ma chambre…J’avais une mine épouvantable et durant la semaine qui s’était écoulée, je m’y étais habituée, quelle horreur ! Les traits tirés, les yeux éteints, les joues un peu creuses, des nœuds dans les cheveux…je ne ressemblais à rien, c’est le cas de le dire.

 

J’ai enfilé un kimono de karaté noir, j’ai pris quelques trucs à manger et je suis sortie de la maison tout en grignotant des fruits secs. J’ai enfourché mon vélo et j’ai doucement pédalé jusqu’au dojo. Arrivée là bas, j’ai accroché mon vélo et je me suis lentement dirigée vers les vestiaires. Il y avait quelques personnes que je connaissais de vue mais aucun ami, soit ils étaient partis, soit ils n’étaient pas là, soit ils étaient morts. Rien n’était comme avant.

Je me suis changé, j’ai enfilé un short et un débardeur et je me suis dirigée vers la salle de sport. J’avais l’impression de tout faire au ralenti, comme si j’avais un poids énorme sur les épaules.

 

J’ai commencé à taper sur un sac. Sans trop de motivation au début, je me suis mis à taper de plus en plus et de plus en plus fort sur ce foutu sac.

Ma colère contre la guerre, contre lui, contre moi semblait augmenter en même temps que le nombre de coups que je donnais. En fait je me suis aperçue que j’étais furieuse, c’est vrai, mais c’est là que je me suis rendue compte que j’étais plus furieuse contre lui que triste.

C’est lorsque j’ai commencé à avoir mal aux bras que j’ai arrêté, je suis tombée sur les fesses et j’ai commencé à pleurer.

Je lui en voulais de m’avoir laissé ; je lui en voulais tellement alors que c’était injuste envers lui car il n’avait rien demandé ; il avait du suivre les ordres mais je lui en voulais quand même. Et pour la première fois j’ai eu l’impression que quelque chose s’était passé. C’est ce déclic qui m’a permis de me reprendre en main.

 

A partir de là j’ai recommencé à aller au dojo ; en fait j’y passais le plus clair de mon temps

 

J’ai rencontré la mère de Ian Tsé dans la rue 2 semaines plus tard, elle faisait son marché.

Elle s’est tout de suite dirigée vers moi et m’a prise dans ses bras ce qui a eu pour conséquence de me faire éclater en sanglot. J’étais devenue une vraie chochotte et je n’aimais pas ça. Je pleurais pour un rien, j’étais devenue hyper sensible. Vu l’état dans lequel j’étais, on aurait pu croire que je m’étais faite larguer.

 

IMa     Oh Li An’

L          Madame Equiano…je suis désolée.

IMa     Ne le sois pas ; allez ça va aller, arrête de pleurer.

L          Oui. Et vous comment allez vous ?

IMa     Oh moi ça va, tu sais, il est déjà parti 2 fois à l’étranger durant 4 ans, il a effectué un tour et puis il est adulte tu sais.

L          Oui, je sais mais il me manque énormément ; durant ces quelques mois nous avons été ensemble quasiment 24h/24.

IMa     Ca passera vite tu verras. En tout cas, n’hésite pas à venir nous voir régulièrement. Je compte sur toi, tu pourrais venir manger la semaine prochaine à la maison.

L          Oui, avec plaisir.

Ima      Alors à jeudi prochain ; 19 heures

L          Oui, 19 heures.

 

La semaine d’après j’ai reçu une lettre de Ian Tsé, il l’avait certainement posté juste en arrivant à Darkhan. Ca m’a remonté le moral.

Je me souviens, maman m’a dit qu’il y avait une lettre qui m’attendait sur le meuble dans l’entrée. J’ai couru jusqu’à l’entrée, je savais ce que c’était, enfin de ses nouvelles.

 

        Lili,

J’arriverai demain à Darkhan en milieu de journée. Je ne sais pas encore où je vais être affecté mais je ne me fais pas ce souci ; je le serai bien assez tôt.

J’ai passé tout le trajet avec Kwan San et Nguyen San ; ça m’a paru moins long mais de toute façon, après 5 jours, je connaissais pratiquement tout le monde.

On est peu à partir pour un 2ème tour et on a pu échanger sur nos expériences sur notre tour précédent.Ca a fait du bien de pouvoir en parler. Tous les 2 on a très rarement mis le sujet sur la table, comme si c’était trop dur, je veux que tu puisses m’en parler un jour.

Je n’ai pas grand chose à te raconter, une semaine dans un train, s’est pas la grande aventure.

Tu me manques, je pense quasiment tout le temps à toi.

Quand je t’ai vu sur ce quai de gare, j’aurais aimé t’enlever et t’emmener avec moi.

Tu me manques

Je t’aime ma petite Lili.

Ian Tsé.

 

J’ai lu et relu cette lettre jusqu’à la connaître par cœur. Je la gardais tout le temps sur moi comme ça, quand je sentais le coup de blues venir, je la lisais.

 

L’année sabbatique que j’avais décidé de prendre en revenant de Russie avait prit fin au bout de 4 mois et 23 jours. Je ne supportais pas de rien faire, de me laisser vivre ; il fallait que je bouge et la seule chose que j’aimais faire c’était me trouver sur un tatami. Je savais désormais ce que je voulais faire. Ma décision était prise, je serais professeur d’art martiaux : karaté Bokken et Ken do

 

J’ai commencé à prendre des cours de façon intensive. J’étais inscrite dans l’école Zenkiriu, j’allais passer différents grades pour avoir la licence me permettant d’enseigner.

Je prenais des cours et j’en donnais aux plus petits. J’avais trouvé ma voie, c’était ça qui me plaisait, enseigner et me battre sur un tatami. Faire des compétitions et bien sûr gagner.

Je n’aimais pas perdre, je trouvais ça nul de dire « l’important c’est de participer », quand on est petit d’accord mais après, lorsqu’on est adulte il ne faut pas se voiler la face, on y allait pour gagner, rien d’autre. J’ai toujours pensé qu’on disait ça pour rassurer les perdants

Si on n’a pas la hargne, ça ne sert à rien de se pointer sur le tatami. J’étais, je suis et je serai toujours une mauvaise joueuse et une mauvaise perdante.

En fait j’ai toujours eu un esprit combatif mais il s’est décuplé à partir de là.

La hargne et la colère que je contenais s’exprimait sur le tatami et plus d’une fois maître Ho a du me rappeler à l’ordre. Dans ces cas là, Mia avait tendance à prendre le pas sur Li An’ ; certains me surnommaient Mia la tigresse, bien entendu, ils évitaient de me le dire en face mais j’étais tout de même au courant.

 

Je recevais des lettres de Ian Tsé très régulièrement toutes les semaines. Au début je ne pouvais pas lui répondre car il ne restait jamais assez longtemps au même endroit et je trouvais ça frustrant puis au bout d’un mois et demi, il m’a dit qu’il avait été assigné à Omsk et il m’a donné une adresse où je pouvais le joindre.

Je ne savais pas comment était la ville de Omsk, ni où elle se situait mais d’après ses lettres, je pouvais supposer que c’était assez sauvage ; d’après ce qu’il m’avait dit, l’architecture des immeubles était assez semblable à ce que j’avais pu moi même voir.

C’était la première fois que j’entendais parler de cette ville mais je l’avais situé sur une carte au Nord/Ouest du territoire de Chine dès que j’ai su où il était. Savoir où il était posté c’était concret.

Il y est resté jusqu’à sa démobilisation ; et bien que quelques fois il ait eu des missions spéciales dont il n’avait pas le droit de me parler qui l’envoyaient un peu partout, il retournait invariablement à Omsk.

 

Ses lettres étaient d’une régularité rassurantes, chacune me confirmait qu’il était encore en vie et qu’il allait bien. Il écrivait également à Liam, moins régulièrement mais je subtilisais ses missives pour rapidement les lire et savoir tout ce qu’il n’osait pas me dire, pour savoir à qui il se confiait et ce qui pouvait le tourmenter. Je les replaçais ensuite avant qu’il ne s’en aperçoive.

Avec celles qu’il envoyait à ses parents et que sa mère me lisait, j’arrivais à me faire une opinion relativement juste de son réel état d’esprit.

Bien entendu je me gardais bien de lui parler de la triangulation que j’effectuais mais ça me permettait de tenir.

J’essayais de me rassurer avec tout ce que je pouvais ; j’avais pris de l’assurance en donnant des cours et en progressant sur un tatami mais dès que ça concernait Ian Tsé, cette assurance s’envolait littéralement en fumée.

 

Je suis allée au repas chez les Equiano la semaine suivant notre rencontre avec Madame Equiano et puis petit à petit nous nous sommes vu régulièrement, j’ai fini par manger chez les parents de Ian Tsé une fois par semaine, j’avais complètement été adoptée et pour rien au monde j’aurai voulu ne pas partager ce repas hebdomadaire.

Le père de Ian Tsé était très prévenant avec moi, j’étais « sa seule fille » et j’avais quasiment un deuxième père, sa mère quant à elle me considérait comme la fille qu’elle n’avait jamais eu et elle me parlait très souvent de « femme à femme ». Elle me transmettait les secrets de sa famille ceux qu’on ne dit que la mère dit à la fille pour qu’elle les transmette aux enfants, pour que la mémoire ne meure pas.

En fin de compte, je m’étais crée une 2ème famille.

A cause de son éloignement, j’avais besoin de me rapprocher de tous ceux qui étaient proches de Ian Tsé ; ça me donnait l’impression d’être près de lui ; j’avais renoué avec Tso Tien et je passais de plus en plus de temps avec lui. Il était devenue mon meilleur ami et me racontait leurs histoires de frères, celles dont les parents ne sont pas au courant. En fait nous étions à nouveau redevenu inséparables.

 

Les jours sont devenus des semaines puis des mois. J’avais repris du poil de la bête ; j’étais quasiment redevenue celle que j’étais avant ; toujours par monts et par vaut, je m’investissais de plus en plus dans les cours que je donnais.

J’ai d’ailleurs eu comme projet d’aller faire un stage avec maître Chung Gi à Pékin.

Je lui avais écrit, soutenue dans mon entreprise par mon maître Ho, j’espérais beaucoup de cette rencontre. J’ai attendu pendant 1 mois avant d’avoir une réponse positive et lorsque la réponse est arrivée et s’est avéré positive, j’ai hurlé de joie. C’était le plus grand maître de karaté au monde et il avait accepté de m’entraîner moi pendant 3 semaines au mois d’avril.

Je ne tenais plus en place à force d’attendre. Je ne pensais qu’à ça, je ne parlais que de ça…J’ai saoulé tout le monde, j’avais même oublié que Lang serait introduite dans le monde cette année là.

 

Au mois de mars, il y avait le bal des débutantes, Lang allait faire son entrée dans le monde, elle avait eu 18 ans le 1er février. Elle n’avait pas voulu faire de grosse fête pour son anniversaire comme celle que j’avais fait au même âge, elle préférait faire une petite réception à la maison avec ses amis proches. Ca me faisait bizarre de me dire que ma petite sœur avait eu 18 ans, ce n’était plus une petite fille, et pourtant...Je la revoyais petite dans son petit kimono jaune, suivant maman partout tout en suçant son pouce.

 

Lang majeur, Yoko San n’avait plus à s’occuper des 2 filles de la maison. Ca a été un grand changement de ne plus l’avoir partout à la maison, à glisser dans toutes les pièces, réglant les problèmes d’enfants en un tour de main ; elle faisait parti de la famille ; elle nous avait vu grandir toutes les 2...

A l’époque je trouvais qu’il y avait trop de changement dans ma vie et j’ai eu un petit coup de blues…Soko San ne travaillait plus à la maison mais bien entendu nous n’avons pas coupé les ponts, nous allions la voir régulièrement chez elle mais ce n’était quand même plus pareil.

 

Le bal des débutantes a eu lieu le 24 mars, Lang était magnifique et tellement gracieuse.

Sa robe était classique, rien d’extravagant, discret comme elle ; elle n’avait pas eu à s’opposer à maman sur le choix d’une robe, elles avaient les mêmes goûts.

Toute la famille était présente lors de cette soirée, et c’est lorsque son cavalier est arrivé ce soir là que j’ai pris conscience de certaines choses sur ma petite sœur, je n’avais jamais vu son cavalier, je ne savais pas qui c’était, elle n’en parlait jamais, du moins à moi. Et c’était la première fois que je le rencontrais.

En fait, aucun copain à elle ne venait jamais à la maison, elle n’avait que des copines.

 

J’étais hyper centrée sur moi, Ian Tsé, notre vie, mes problèmes et je me suis rendue compte que je ne savais quasiment rien de sa vie. Je parlais beaucoup avec Liam, un peu moins à Pu Yi mais pas du tout à Lang.

C’est ce soir là que j’ai appris qu’elle avait un petit copain Dinh Voc San depuis quelques temps déjà, en fait c’était son cavalier mais comme on ne se parlait jamais de notre vie sentimentale, de nos sentiments respectifs...Je me suis sentie bête d’ignorer tant de choses sur elle.

 

Ils faisaient un couple magnifique tous les 2, très bien assortis. On voyait bien qu’il était complètement fou d’elle et vue comme elle le regardait, on pouvait affirmer sans se tromper que c’était réciproque. Elle a toujours été timide et discrète, les démonstrations d’affection en public la mettaient très mal à l’aise mais l’amour qu’elle lui portait se voyait comme un nez au milieu du visage.

 

Toute la famille était présente, papa était aussi fière d’accompagner sa cadette que lorsqu’il m’a donné le bras 2 ans auparavant.

Ca m’a rappelé la soirée que j’avais vécue avec Ian Tsé lors de mon propre bal des débutantes, la robe blanche qui était à présent dans une boite, précieusement emballée et rangée dans un coffre…Lorsque j’étais rentrée ce soir là, j’avais valsé toute seule dans ma chambre imaginant que c’était Ian Tsé qui me conduisait.

Je me suis souvenu du regard que Ian Tsé avait posé sur moi en me voyant entrer dans la salle de balle, lorsqu’il était venu m’inviter à valser, et le baisé sur le balcon. Ca m’a laissée nostalgique. Quand j’ai croisé le regard de Tso Tien, je me suis souvenu que ce soir là 2 ans auparavant avait également été le début de notre histoire à lui et moi.

 

Mais ce soir là tout était différent ; nos 2 familles étaient à la même table et Tso Tien était mon cavalier, encore. Il n’y a pas eu de baiser, seulement 2 amis qui se sont amusés et ont profités de la soirée. Il m’a aidé à me détendre, on rigolait même de notre petite histoire.

C’était la première fois que les familles Shaka San et Equiano San se retrouvaient ensemble pour une soirée et ça s’est très bien passé ; c’était annonciateur de l’union de 2 familles.

La soirée a été excellente malgré son absence, l’ambiance était sympathique et détendue.

Nos parents se connaissaient déjà mais ils ne s’étaient jamais fréquentés ; durant cette soirée ils ont appris à se connaître et je peux affirmer qu’ils se sont bien entendu.

 

C’est également ce soir là que j’ai vu pour la première fois les copines de Pu Yi et Liam. Ils ont passés le repas à la table de leur copine et ça m’a un peu ennuyé, j’aurais aimé qu’on soient tous ensemble, mais tant pis !

Depuis le temps que Liam me parlait de Ling San…Elle était jolie, grande mince et portait un petit carré strict. Elle avait des yeux impressionnants, gris bleu, très grands, on ne voyait que ses yeux.

Lin Yutang San, la copine de Pu Yi était nettement plus petite, un petit peu rondelette, elle avait les cheveux très long et surtout des petits yeux de chat.

Elles étaient vraiment très gentilles et sympathiques toutes les 2 et on a bien rigolé tous ensemble. Je crois que c’est la première fois que j’ai réellement partagé une bonne soirée avec ma sœur, comme si nous étions amies.

 

Tout le monde était content de cette soirée mais nous savions également ce qu’elle annonçait ; Lang allait partir à la guerre ; il suffisait d’attendre la lettre de convocation.

Après la réception de la lettre de mobilisation de Lang, Liam et Pu Yi ont appris à la famille qu’ils allaient rempiler eux aussi. Ca m’a un peu sonné sur le moment, en fait, je suis restée muette sous la surprise, maman a pleuré et papa a hoché la tête, je crois qu’il le savait déjà et je suspecte que mes frères aient rempilés pour avoir un œil sur Lang, la protéger.

 

Lang a donc commencé sa nouvelle vie comme j’avais pu le faire avant elle.

Les leçons pour apprendre à devenir une jeune femme accomplie semblaient être fait pour elle, elle était très douée ; gracieuse, appliquée.

Au contraire, tout ce qui avait attrait au sport n’était pas vraiment son truc, pas qu’elle soit mauvaise ; elle se pliait de bonne grâce aux exercices mais on voyait qu’elle n’aimait pas ça. Elle se débrouillait mais ne serait jamais excellente.

Je la voyais plus comme la reine du bal.

On était tellement différente l’une de l’autre alors qu’on avait eu la même éducation…Petite elle portait des barrettes, des colliers, des bracelets, jouait à la poupée moi au contraire je jouait avec les petits sabres de Liam et je grimpais dans les arbres.

 

Au mois d’avril je suis partie pour Pékin, papa et maman n’était pas très enthousiastes à l’idée que je parte seule là bas mais pour rien au monde je n’aurais voulu manquer ce stage. Je crois qu’ils avaient peur que leur enfant soit loin et toute seule. Pékin était loin d’Hanoi, et donc plus proche de la ligne de combat…

Mais j’ai quand même pris le train à Hanoi et 2 jours plus tard j’arrivais à Pékin.

Je suis partie seule et je dois bien dire que je me suis ennuyée durant ces 48 heures de voyage. J’ai cru que ça ne finirait jamais, je trépignais tellement d’impatience à l’idée de commencer ce stage…

Il prenait peu d’élèves mais il m’avait accepté ; je n’y croyais toujours pas, je pense que j’y croirais lorsque j’y serai. Tout ce que je savais c’est que ça allait être d’un grand enrichissement.

 

Arrivée là bas, je me suis retrouvée toute seule sur le quai de gare. Je cherchais un crâne rasé dans la foule et lorsque j’ai vu un bonze en tenue orange un peu plus loin j’ai su qu’il était pour moi. Je me suis dirigée vers lui et j’ai posé mon sac devant moi. Il ne m’a rien dit et je n’ai pas osé lui poser de questions. Il m’a regardé, a tourné les talons je l’ai suivi en portant mon sac. Nous avons pris un rickshaw qui nous a conduit jusqu’au monastère où j’allais rester durant 3 semaines.

Une fois entrée, je me suis tout à coup sentie très intimidée ; je suivais ce petit moine en observant tout ce qu’il y avait autour de moi. Tout était extrêmement silencieux et si apaisant… et si vide ; je n’ai croisé absolument personne.

Il s’est arrêté devant une petite porte qu’il a ouverte. Il m’a laissé entrer et il a refermé la porte derrière moi. C’était une sorte de cellule monacale, un futon et une table et une commode pour ranger mes affaires. Nous n’avions échangé aucune parole. Je me suis demandée ce que j’allais bien pouvoir faire, là, seule, sans rien faire…

2 heures plus tard il est revenu afin de m’apporter un bouillon pour le repas.

 

Mo      Voilà votre repas. Demain vous devez être près à 5 heures. Bonne nuit.

L          Merci.

 

Sur ce il est sorti. Après avoir mangé, observé ma « chambre » sous toutes les coutures, réfléchi, lu, écrit une lettre à Ian Tsé et une pour mes parents, j’ai quand même réussi à m’endormir, finalement mais il était déjà minuit.

A 4 h 45 le même moine que la veille est entré avec un bol de riz et un bouillon de légume.

Ca a été très dur de me lever mais un quart d’heure plus tard j’étais prête, attendant qu’on vienne me chercher.

C’est un autre moine qui m’a emmené dans un jardin devant un vieil homme, qui devait être Chung Gi. Je me suis assise et j’ai attendu qu’il s’adresse à moi. Nous sommes restés comme ça une bonne heure puis nous avons fait une séance de Taï Chi.

Je suivais scrupuleusement ce qu’il faisait mais j’avais toujours autant de mal avec le Taï Chi ; je trouvais très difficile de méditer et je n’aimais pas ça du tout. C’était trop lent, trop appliqué.

 

Il ne m’avait toujours pas parlé.

Il m’a ensuite conduite dans une sorte de dojo. De nombreux moines s’entraînaient et ils exécutaient leurs mouvements de façon si nette et rapide…je suis restée muette d’admiration.

Nous nous sommes ensuite entraînés sur le tatami jusque vers midi. Je l’attaquais et il me contrait. A chaque fois que je réussissais à trouver la parade, il réussissait à me déstabiliser et à trouver une autre parade.

Il connaissait un nombre incalculable de façon d’attaquer et de parer les coups.

A midi j’étais exténuée. J’ai apprécié de reprendre des forces, de manger un peu c’est là qu’il s’est pour la première fois adressé à moi.

 

CG      Li An’, respire entre chaque bouchée.

L          Oui.

CG      Ca ne sert à rien de dire oui. Fais le. L’action est toujours mieux que la parole inutile. Tu as un potentiel et un caractère fort Li An’ mais il faut que tu apprennes à canaliser ton énergie ; car c’est ce qui t’empêchera de réellement progresser.

 

Il n’a rien ajouté de plus. Nous avons fini de manger en silence et j’en ai profité pour faire une petite sieste avant de reprendre l’entraînement.

Il m’a ensuite appris d’autres kata jusque vers les 15 heures. Après ça, je me suis entraînée avec 2 autres élèves et des moines afin de reproduire les attaques et les parades que je l’avais vu faire durant la matinée.

 

Je suis sortie du dojo il était quasiment 19 heures. J’ai pris ma douche et je suis allée manger au réfectoire avec les 2 autres élèves : Vo Benh Duhc San et Tung Ia Tsen San.

A 21 heures j’étais couchée, épuisée par ma journée.

 

C’est de cette manière que se sont déroulée les 3 semaines qui ont suivies. Au fil des jours, j’apprenais des attaques toujours plus efficaces et plus précises. Je les exécutais de mieux en mieux et je me suis aperçue que la rapidité de mes mouvements a également augmenté.

La dernière semaine maître Chung Gi et moi faisions également de petits combats ; bien entendu il gagnait presque toujours mais au fil du temps il me mettait au tapis de moins en moins rapidement.

 

Durant ces 3 semaines je n’ai pensé qu’à ce stage et à ce que j’apprenais, je n’avais pas le temps de penser à autre chose qu’à ce que je faisais ce qui m’a permis de décompresser quant à l’angoisse qui m’étreignait lorsque je pensais à lui. Je m’entraînais et lorsque ce n’était pas le cas, je dormais, harassée par ma journée.

 

Lorsque finalement je suis rentrée chez moi, j’avais acquis une technique nouvelle que peu de personnes possédaient mis à par les élèves de Maître Chung Gi. Je savais également que j’avais encore de nombreuses choses à apprendre et qu’il faudrait certainement que je fasse un autre stage afin de parfaire mon apprentissage.

Ce n’est que lorsque j’ai pris le train de retour que j’ai pris le temps de penser à moi et à Ian Tsé. Maman m’avait fait parvenir ses lettres et grâce à la méditation du matin, j’avais acquis une nouvelle confiance ; je me sentais nettement moins angoissée qu’avant de venir.

C’est là que j’ai enfin pris le temps d’écrire à Ian Tsé.

Il a certainement du se demander pourquoi durant 3 semaines il n’avait eu aucune nouvelle de ma part et ça m’a fait culpabiliser.

 

Ian Tsé,

Je suis dans le train qui me ramène à Hanoi, je rentre chez moi après 3 semaines à Pékin.

Je suis désolée de ne t’avoir pas écrit depuis que je suis arrivée ici, mais j’ai été très prise ; j’espère quand même que tu me pardonneras.

Je t’avais parlé de mon stage chez Maître Chung Gi et bien je l’ai fini, c’était très enrichissant à tout point de vue, prenant, fatiguant, je suis harassée.

J’ai réellement progressé, j’ai appris tellement de nouveau kata, de prises… je suis enchantée, dès que tu seras là, je te montrerais tout ce que j’ai appris.

Encore une fois je m’excuse de ne pas t’avoir écrit plus tôt mais je n’ai sincèrement pas eu le temps ; mes journées étaient bien remplies quant à mes nuits, je dormais comme un bébé, exténuée par tant d’exercices. Je m’endormais la tête à peine posée sur le futon.

J’ai reçu tes lettres ; maman me les a faite suivre et je suis contente que tu ailles bien, tu me manques tellement, tout le temps, quand je m’entraîne, quand je me couche, quand je me balade, tout le temps ; je t’ai toujours dans mon cœur.

Nous sommes presque au mois de juin et je sais que d’ici mois de 3 mois tu seras avec moi. Vivement que ça se finisse.

Je n’ai toujours pas eu de nouvelles de cet été, je ne sais pas ce où je vais travailler mais je te promets de te prévenir dès que j’en serai informée.

Je t’aime.

L

 

Lorsque je suis revenue, tout le monde m’attendait à la maison, impatients de savoir comment c’était passé ce stage. Ils m’ont harcelé de question, j’ai même du leur faire quelques démonstrations.

Au dojo j’ai également du montrer ce que j’avais appris ; maître Ho a pris plaisir à m’affronter ; lui aussi avait suivi l’enseignement de maître Chung Gi et il appréciait le fait de pouvoir affronter quelqu’un étant susceptible de le battre.

 

Tout a ensuite repris comme avant que je parte, ni plus, ni moins.

Mi juin j’ai appris que j’allais de nouveau partir pour les îles flottantes. Cette année, tout serait différent, Wou San ne serait pas là, ni Jordan San…je n’avais pas eu de nouvelle de lui depuis très longtemps et Ian Tsé ne viendrait pas me rendre visite, on ne s’engueulerait pas, on ne se réconcilierait pas, on ne s’embrasserait pas passionnément, je serai seule.

Lorsque je suis partie, j’ai eu un petit pincement au cœur, Liam m’avait promis de venir mais je savais que jusque là, il allait me manquer.

 

Tout s’est déroulé comme 2 ans auparavant mais je rigolais nettement moins ; cela ne venait pas des gens avec qui j’étais ; ils étaient en gros tous plutôt sympa, ça venait de moi, tout simplement. Mes journées se résumaient à ça ; je travaillais, je surfais et je m’entraînais au dojo du village.

Au début je m’entraînais seule puis à cause de la maîtrise que je possédais, j’ai commencé à avoir de la compagnie, des curieux et j’ai fini par donner des cours aux enfants du village, aux adultes et à ceux qui étaient venus avec moi pour le travail.

Le temps est passé plus vite et je me suis sentie mieux.

Liam n’a pas réussi à venir au début du mois d’août ce qui m’a un peu attristé mais j’ai compris qu’il désirait passer un peu de temps avec Ling quand il le pouvait. Elle avait été envoyée près de Saigon et elle lui manquait. En fait, j’étais sûr que ça allait déboucher sur quelque chose de sérieux entre eux.

 

Maman me faisait parvenir les lettres de Ian Tsé mais vers le mi juillet je n’ai plus rien reçu. Au début je n’y ai pas trop fait attention, j’étais déçue mais je savais que ses lettres avaient quelque fois une semaine de retard et puis au fil du temps mon angoisse a grandi. Remarque, il était sur le retour alors il n’y avait aucune raison de s’inquiéter. N’empêche qu’à la fin j’étais complètement sur les nerfs.

 

Lorsque je suis rentrée à Hanoi début septembre, je n’avais plus reçu de nouvelle et il n’était pas rentré, les Equiano et moi étions dans le brouillard le plus dense. Nous ne savions rien et personne n’était capable de nous renseigner. Ian Tsé avait disparu, était mort peut être.

C’est là que j’ai commencé à dépérir.

J’essayais de me renseigner auprès de ceux qui étaient rentrés au même moment que Ian Tsé aurait du rentrer, auprès de l’armée, de l’administration mais personne ne savait ce qui lui était arrivé.

Quant à moi, je ne tenais que grâce à l’espoir.

 

Je n’avais plus de nouvelle depuis 4 mois et il aurait déjà du être de retour depuis 1 mois maintenant lorsque ses parents ont reçu une lettre, Ian Tsé Equiano San avait disparu le 15 août 3020. Son nom a été gravé au mémorial, comme celui de Wou San et tant d’autres.

IanTsé Equiano San (14/10/2994 - 27/06/3020)

 

J’ai sombré pour la 2ème fois et cette fois-ci, les menaces de maman n’a rien pu y faire. J’avais perdu l’amour de ma vie. Même si certaines personnes bien intentionnées me disaient que j’étais jeune (j’allais avoir 21 ans) que je tomberais à nouveau amoureuse, que ma vie n’était pas finie…Je savais que j’avais perdu mon premier amour, mon grand amour. Il y en a qui disent qu’on aime plusieurs fois moi j’étais persuadé que non. Il n’y en avait qu’un vrai et je l’avais perdu.

 

Début janvier, Lang, Liam et Pu Yi sont partis. Nous les avons accompagnés à la gare.

Ca a été dur de se retrouver là, de les voir partir alors que moi je restais.

Lorsque nous sommes entrés à la maison, maman s’est effondrée et je me suis sentie seule ; mes frères me quittaient à nouveau…j’avais l’impression que tout ceux que j’aimais s’éloignaient de moi d’une manière ou d’une autre.

 

Il paraît que c’est à ce moment là que j’ai changé, je ne sais pas, je ne m’en suis pas aperçue. Je me suis renfermée, endurcie…

J’avais repris les cours pour devenir maître de karaté et je passais mon temps sur le tatami ; quand je n’y étais pas, je faisais des recherches pour savoir ce qui lui était arrivé ; on ne nous avait pas renvoyé ses plaques, il était peut être seulement porté disparus…j’avais besoin de me raccrocher encore à quelque chose ; je ne cessais de me répéter qu’ils avaient tendance à faire des prisonniers plutôt qu’à tuer ; c’était donc possible. Tout était toujours possible et mes recherches sont devenues obsessionnelles.

Je crois que mes proches ont commencé à se faire du souci mais je ne les écoutais pas. J’avais l’impression que les écouter c’était l’abandonner ; j’avais l’intuition qu’il était toujours en vie, quelque part. Il suffisait que je le retrouve.

 

C’était le début du mois d’avril, j’arrivais à la maison lorsque j’ai entendu maman hurler ; je suis entrée en courant. J’ai ouvert la porte d’entrée et c’est là que je l’ai vu par terre, elle avait une lettre entre les mains et des plaques d’identité dans l’autre.

Je suis restée sur place, glacée d’effrois, je n’osais pas avancer, je n’osais pas demander, tant que je restais là ils étaient tous les 3 en vie.

Je ne sais pas combien de temps je l’ai regardé puis j’ai enfin osé m’approcher et je me suis accroupi pour la prendre dans mes bras.

 

L          Maman…

Ma       C’est Pu Yi

 

Je me suis également effondrée, pleurant à chaude larme. J’avais perdu Pu Yi.

Pendant un court moment j’avais remercié que Liam sois en vie ; je ne pouvais pas le perdre lui aussi mais tout de suite après, je me suis détestée pour ça.

C’est là que j’ai vu une lettre par terre. Elle avait du tomber, j’ai reconnu l’écriture de Liam.

 

Papa, maman,

Ce n’est pas évident pour moi de vous écrire cette lettre, j’y ai déjà pensé mais je n’aurais jamais cru que je le ferais.

Nous sommes tombés dans une embuscade mercredi dernier ; nous étions ensemble Pu Yi, Lang et moi. Après ce qui s’était passé avec Lili, nous ne voulions pas être séparés et nous avons fait d’autant plus attention.

Mais quelques fois faire attention n’est pas suffisant, quelque fois ça ne sert à rien.

Ca s’est mis à tirer et lorsque tout a été fini, je n’ai plus vue ni Lang ni Pu Yi. Je les ai retrouvés quelques mètres plus loin, Pu Yi était allongé sur elle.

Il est mort pour la protéger. Il est mort sur le coup, d’une balle en plein cœur, il n’a pas souffert et Lang a été blessée à la jambe. Elle s’en remettra mais je crains qu’elle ne boite.

Quant à moi, je vais bien, du moins physiquement, quelques blessures superficielles mais rien de grave.

On va vous envoyer ses plaques, Lang rentrera d’ici quelques semaines et moi, je ne sais pas encore.

Je suis tellement désolé de ne pas avoir su les protéger tous les 2 ;

Pardonnez moi.

Liam

 

Je tenais cette lettre entre les mains et puis j’ai regardé maman. Elle s’était complètement allongée par terre. Elle pleurait en silence en tenant fermement les plaques de Pu Yi et malgré mes efforts pour la faire réagir, elle ne semblait pas vouloir bouger ni parler.

Je me suis levée, j’ai fait demi tour et je suis partie en courant ; il fallait que je retrouve papa. Lui seul pourrait faire quelque chose.

Cette semaine il devait être à la maison des sages. J’ai couru jusque là bas et je suis entrée telle une furie.

Je l’ai cherché partout puis je l’ai trouvé en grande conversation avec N’Guyen Van To San.

Lorsqu’ils m’ont entendu, ils se sont retournés.

 

Pa        Li An’ ? Qu’est ce qui se passe?

L          Papa…C’est maman.

Pa        Qu’est ce qui est arrivé à ta mère ?

 

Il était devant moi, son visage reflétait toute son inquiétude et je ne voulais pas être celle qui allait lui annoncer qu’il avait perdu un fils.

 

Pa        Li An’ ! Dis moi, qu’est ce qui est arrivé à ta mère !

L          Pu Yi, c’est Pu Yi.

 

Je l’ai vu se décomposer puis il est parti en courant en direction de la maison.

J’ai fait demi tour puis je suis allée au mémorial ; les ouvriers étaient en train de graver les nouveaux noms. Celui de Pu Yi n’y était pas encore ; comme si ce n’était pas vrai et puis j’ai vu l’ouvrier commencer à écrire : Pu Yi Shaka San (23/07/2998-28/03/3021)

Ce jour là, Pu Yi était le dernier nom de sa liste. Le sculpteur a rangé ses affaires et il est parti. Je me suis alors approchée, j’ai épousseté son nom et je suis restée là à fixer son nom en silence.

 

Maman s’est quasiment éteinte ce jour là.

La maison s’est couverte d’un voile de deuil, tout était maintenant devenu silencieux ; on évitait de faire du bruit, de la déranger puis un jour au bout de 2 semaines elle s’est levée, essayant de recommencer à vivre comme avant.

Je ne sais pas ce qui s’est passé mais je crois que si nous n’avions pas étés là ; elle se serait laissée mourir.

 

Quant à moi, je passais de plus en plus de temps chez les Equiano, je ne supportais plus l’ambiance de la maison.

Un mois plus tard, Lang était de retour ; elle boitait et son regard avait changé. Bien sûr elle était toujours la même physiquement mais ses yeux semblaient éteints, comme lorsque l’on a vu trop de choses et que vous avez finalement perdu un peu de vous même.

Liam quant à lui est rentré au bout de ses 6 mois de service. Je me suis aperçue que lui aussi avait changé ; le premier tour ne semblait pas l’avoir atteint mais celui là…

 

Durant ces derniers moi je ne pensais plus exclusivement à Ian Tsé, toute ma peine était maintenant tournée vers ma famille ce qui ne m’empêchais pas de ressentir son manque aussi cruellement ; mon emploi dans un dojo pas très loin d’Hanoi a été d’un grand secours.

 

Il fallait que je prenne les choses en main, de toute façon, je savais déjà ce qui me restait à faire ; je crois que je l’ai toujours su mais je n’étais pas encore prête.

Lorsque ma décision a été prise, il a fallu que je me donne les moyens de réussir.

J’ai commencé à reprendre des cours, en dehors de mon temps de travail ; j’allais partir mais le combat au corps à corps, je préférais éviter ; c’est sans doute du à l’expérience que j’avais vécu, je ne voulais plus me retrouver avec le sang de quelqu’un sur les main (au sens strict du terme).

C’est pour cette raison que je me suis entraîné au tir à distance, je serai sniper ; il m’a semblé que c’était le meilleur moyen de concilier ce que je voulais et ce que je pouvais faire. Je savais que ça avait un côté hypocrite, comme si j’essayais de me voiler la face. Tuer des gens et tout faire pour ne pas l’avoir sur la conscience.

 

Tout en parfaisant mon expérience militaire, je préparais tout ce dont j’avais besoin. J’ai étudié ses lettres, réservé une place dans un train, préparé un itinéraire, quelques provisions et munitions et puis un jour au début du mois de septembre, il a quand même fallu en parler.

J’avais réuni tout le monde dans le salon.

 

Pa        Li An’, que ce passe t il ?

L          Je pars.

Ma       Non !

La        Où vas tu ?

Ma       Elle va le chercher ! Tu n’iras pas !

L          Je ne peux pas et je ne veux pas vivre sans lui !

Ma       Il est certainement mort Lili.

L          Non ! On n’a pas envoyé ses plaques à ses parents, je peux le retrouver ! Je ne vous demande pas la permission, je pars un point c’est tout.

 

Sur ce, j’ai attrapé mon sac, je suis sortie et je suis partie.

J’avais prévu d’écrire aux Equiano une fois que je serai partie, je ne crois pas que j’aurais pu supporter qu’ils m’empêchent d’y aller. Je ne voulais pas me rendre compte qu’ils n’avaient plus d’espoir.

 

 

A suivre                                                                                  Retour

Hosted by www.Geocities.ws

1