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La touchante odyss�e d'�vang�line
   Lentement, bien lentement, pass�rent les jours, puis les semaines et puis les mois.  Les ma�s qui sortaient � peine de terre lorsqu'�vang�line �tait arriv�e, ondulaient maintenant au-dessous de sa t�te et dressaient leurs tiges �lanc�es o� s'enroulaient leurs feuilles, formant ainsi une for�t en miniature o� venaient se mettre � table les corbeaux mendiants et o� l'�cureuil pillard accumulait ses provisions.

L'�t� s'acheva, puis vint l'automne, au cours duquel, les �pis dor�s �tant m�rs, ils furent cueillis et �gren�s.  Pour toute la tribu, ce fut une f�te: les jeunes filles rougissaient de plaisir � chaque �pi �carlate qu'elles rencontraient, car d'apr�s la croyance populaire, cette trouvaille annon�ait un galant.  Par contre, elle riaient et se moquaient � chaque �pi tordu, l'appelant un voleur cach� dans le champ de bl�.

     �vang�line s'�tait m�l�e au jeu, mais l'�pi couleur de sang fut impuissant � lui ramener son fianc�.
    - Patience! r�pondait le missionnaire � qui elle faisait part de sa d�convenue, patience, l'automne n'est pas encore pass�; aie confiance et ta pri�re sera exauc�e.  Regarde cette plante dont la t�te s'�l�ve parmi l'herbe de la prairie: vois comme ses feuilles sont toutes tourn�es vers le nord.  C'est la fleur-boussole que la main de Dieu a plant�e dans la solitude pour diriger les pas du voyageur au milieu du d�sert sans bornes et sans chemins.  Ainsi, sous son aspect s�v�re et rude elle est plus utile que bien d'autres au coloris plus d�licat; telle est la foi dans l'�me de l'homme.  Les fleurs de la passion attirent plus facilement les yeux de notre coeur; elle paraissent plus gaies et plus luxuriantes; elles ont plus d'�clat et plus de parfum; mais elles troublent notre esprit.  Seule, cette humble plante peut nous guider ici-bas vers le but et l�-haut nous m�riter la couronne d'asphod�les mystiques, rafra�chies de la ros�e du n�phenthes.
    Ainsi, l'automne s'�coula et puis l'hiver, mais Gabriel ne parut pas davantage.  Le printemps s'�panouit � son tour; le chant du rouge-gorge et de l'oiseau bleu r�sonna de nouveau dans la plaine, mais le coeur d'�vang�line demeurait silencieux:  Gabriel n'�tait pas revenu.

     Et voil� qu'avec le soufle de l'�t�, une rumeur lui vint, plus douce que le chant d'un oiseau, l'�clat d'une corolle ou le parfum d'une fleur.  Bien loin, l�-bas, vers le nord-est, disait cette rumeur, dans les for�ts du Michigan, sur les bords de la Saginaw, Gabriel avait plant� sa hutte de trappeur.

     Au fr�missement qui souleva son coeur, �vang�line comprit que son fianc� malheureux l'appelait.  Or des guides qui avaient accompli leur mission et s'en retournaient vers le pays des grands lacs et du Saint-Laurent, acceptaient de prendre la jeune fille avec eux.  Apr�s des adieux pleins de tristesse � la mission, �vang�line quitta donc ce refuge, comme elle avait quitt� la ferme riante du forgeron Basile.

    Mais h�las! lorsqu'apr�s une longue et p�rilleuse marche, par des chemins difficiles, elle atteignit enfin la profondeur des for�ts du Michigan, elle trouva la hutte d�serte et le trappeur parti.  O� avait-il port� ses pas errants ? Myst�re, car l'�tre �tait �teint depuis longtemps et d�j� la mousse verdissait le toit.

     Et d'un pas tremblant, les yeux mouill�s de larmes, la pauvre fianc�e repartit sans lumi�re devant elle.

     Ainsi s'�coul�rent de longues et tristes ann�es.   Par les saisons les plus diverses et dans les lieux les plus �loign�s, on la vit tour � tour appara�tre, errante, inconsol�e.  Parfois, elle prenait refuge sous les tentes charitables des humbles missions moraves; tant�t on la vit dans les campements bruyants et sur les champs de bataille, tant�t dans quelque village solitaire et tant�t dans les villes populeuses.

     Partout elle promenait sa peine, arrivant comme un fant�me et disparaissant comme une ombre dont on ne se souvient plus.  Le temps avait march� et pos� sa marque sur toute chose.  Elle �tait jeune et belle lorsque, pleine d'esp�rance, elle commen�a son long voyage; elle �tait vieille et fl�trie lorsque, pleine de d�ception, elle le termina.  Chaque ann�e lui avait enlev� quelque chose de sa beaut�, d�couvrant derri�re elle, plus vastes et plus profondes, la tristesse et les t�n�bres de l'abandon.

     Et bient�t l'on vit apara�tre, puis se multiplier sur son front, ces fils gris, aurore d'une existence nouvelle, aube d'une autre vie qui se levait sur son horizon terrestre, d�sormais sans but et sans autre esp�rance que la mort.
LE FIANC� RETROUV� DANS LA MORT
    Un beau pays qu'arrosent les eaux du Delaware et qui garde dans son nom le double souvenir de ses belles for�ts de ch�nes et de son fondateur, le quaker Penn, se dresse, sur les bords m�mes du fleuve, la cit� qu'il voulu consacrer � l'amour fraternel.  Le paysage s'y d�roule magnifique et l'air tout entier n'y est qu'un parfum;  parfum des vergers en fleurs, parfum des for�ts prochaines que la ville a refoul� au-del� de ses limites mais dont chaque rue rappelle encore le nom et le souvenir.

     C'est l� qu'apr�s avoir err� sur la mer agit�e du monde, la pauvre exil�e �tait venue chercher un refuge; c'est l� que, parmi ses compatriotes, elle avait retrouv� un foyer et une patrie.  Car elle avait d�j� habit� cette ville avant son d�part pour la Louisiane.  D�barqu�e sur la rive, au jour terrible, elle avait v�cu ici, parmi les autres exil�s, dans la soci�t� de celui qui, en des temps plus heureux, au doux pays de Grand-Pr�, avait dress� les actes de son contrat de mariage, le vieux notaire Leblanc, l'ami g�n�reux des Anglais et qui cependant sans consid�ration pour ses services et pour ses cheveux blancs, avait �t� jet�, seul et malade, sur les chemins de l'exil, avait err� d'une ville � l'autre, � la recherche des siens et �tait enfin venu mourir ici, seul et abandonn�, n'ayant aupr�s de lui, pour lui fermer les yeux, qu'un seul de ses cent rejetons.

          Et combien d'autres �taient morts aussi, parmi ceux qu'elle avait connus; combien �taient partis, comme elle, � la recherche d'un parent ou d'un ami!  Quelque chose du moins lui restait; les rues qu'elle avait jadis parcourues parlaient encore � son coeur et, � d�faut de sa langue natale, son oreille �tait du moins charm�e par le tu et le toi des Quakers.  Cela lui rapelait le vieux pass� d'Acadie o� tous les hommes �taient �gaux, o� tous se ragardaient comme des fr�res.

     Et c'est pourquoi, au terme de ses fatigues et de ses inutiles recherches, ayant, pour jamais abandonn� son r�ve, elle avait tourn� ses pas, sans une plainte pour son �chec, vers cette contr�e b�nie.

     Mais celle qui arrivait ainsi n'�tait plus la jeune fille d'autrefois, ardente et impulsive.  Tant de souffrances surhumaines support�es comme en r�ve, tant de d�ceptions accept�es sans r�volte, avaient peu � peu transform� son �me.  Une soumission sans r�serve, une confiance sans limites en la divine mis�ricorde avaient remplac� son inqui�tude d'autrefois; son esprit, maintenant d�gag� de toute illusion contemplait le monde d'un oeil nouveau.  C'�tait comme si, du haut d'une montagne, un brouillard s'�tait soudain d�chir�, lui laissant voir au loin, la plaine toute illumin�e de soleil, avec ses villes et ses villages, ses prairies aux reposants tapis de verdure et plus loin encore, l�-bas, � l'horizon, une lueur plus douce et plus profonde qui semblait �tre le seuil de l'�ternel royaume de la b�atitude.

     Ainsi donc, au terme de sa course, �vang�line contemplait d'une �me sereine, l'�pre sentier qu'elle avait parcouru et qui l'avait conduite jusqu'� ce sommet de la paix et de la tranquilit�.

     Certes Gabriel n'�tait pas oubli�; l'image du bien-aim� demeurait toujours grav�e au fond de son coeur; par� encore de toute la force que donne l'amour et la jeunesse, elle le revoyait tel qu'il lui �tait apparu en ce soir m�morable, au moment de la s�paration, sur le rivage de Grand-Pr�.  Bien plus cette image se trouvait encore embellie et id�alis�e par tout le mirage de l'�loignement.  Mais le fianc� toujours aim� avait cess� d'�tre, pour ce coeur apais�, un �tre de chair; il �tait devenu comme elle, un esprit, une �me sur laquelle le temps d�sormais n'aurait plus de pouvoir; �vang�line le retrouvait dans chaque �tre qui implorait sa piti�.  Ainsi son amour s'�tait �tendu sans rien perdre de son intensit�, tels ces aromates qui embaument l'air sans rien perdre de leur force ou de leur suavit�.  Elle n'avait plus d�sormais sur la terre qu'un souhait et qu'un d�sir:  poser doucement ses pas sur la trace sacr�e des pas de son Sauveur.

     Et afin de mieux r�pondre � l'appel de cet amour, �vang�line a vou� son �me � Dieu et � la charit�, en rev�tant la livr�e des Soeurs de la Mis�ricorde.

     Et les ann�es pass�rent!

     Soeur �vang�line a d�j� v�cu de nombreuses ann�es, visitant les foyers solitaires et malheureux qui cachent leur d�tresse � l'ombre des ruelles sans air et sans soleil.

     Une nuit apr�s l'autre, alors que le monde est endormi et qu'� travers les rues sombres fr�mit le vent, le veilleur de nuit qui passe, redisant � haute voix, sa formule rituelle, aper�oit l�-haut, � quelque fen�te solitaire, la lumi�re de sa lampe et � l'aube gris�tre, quand le fermier allemand traverse lentement le faubourg, ployant sous le fardeau des fleurs et des fruits qu'il vient vendre au march�, il croise sa silhouette recueillie de la religieuse qui, sa veille termin�e, regagne son couvent.

   
    Or il arriva qu'une terrible �pid�mie s'abattit soudain sur la cit�. Des pr�sages et des signes extraordinaires l'avaient annonc�e; on avait vu, entre autres, des vol�es innombrables de pigeons sauvages se succ�der au-dessus de la ville.  Elles �taient si nombreuses, leurs bandes si �paisses, que la lumi�re du soleil en �tait obscurcie et que l'ombre se promenait � leur suite sur les campagnes.  Et chose plus �tonnante encore, quand on r�ussissait � tuer quelques-uns de ces oiseaux et qu'on leur ouvrait le jabot, on n'y trouvait, en tout et pour tout, qu'un gland entier.
     L'�pid�mie �clata si soudainement et se propagea avec une telle rapidit� qu'on aurait pu la comparer � ces raz de mar�e qui, pouss�s par la temp�te, rompent les digues de l'Oc�an, envahissent les campagnes et, en quelques heures changent en une sc�ne de mort, des lieux o�, hier encore r�gnaient la vie, la prosp�rit� et l'abondance.
     Ainsi la mort implacable passait, fauchant aveugl�ment: nulle richesse ne pouvait corrompre la sinistre visiteuse, ni jeunesse, ni beaut� ne parvenaient � l'apaiser. Riches et pauvres p�rissaient �galement victimes du m�me fl�au.
    Du moins les gens fortun�s avaient-ils l'am�re consolation de rendre le dernier soupir dans leur foyer, entour�s de ces soins qui, sans la pr�venir, adoucissent l'horreur du tr�pas.

     Mais le pauvre qui n'avait ni amis, ni serviteurs, tournait ses regards vers l'h�pital, ce foyer de ceux qui n'en ont pas; recueillant leurs derni�res forces, il se tra�naient jusqu'au seuil, assur�s qu'ils ne seraient pas repouss�s et qu'une main charitable se poserait sur leur front br�lant.

    L'h�pital s'�levait alors dans le faubourg, au milieu des prairies et des bois.  Aujourd'hui, la cit� l'environne, car elle a grandi avec les ann�es; mais il est toujours l�, avec sa porte coch�re surmont�e d'une croix et son guichet accueillant; humble au milieu de la splendeur environnante, il semble la r�alisation vivante de cette parole:  " Vous aurez toujours des pauvres parmi vous ".

     C'est l� que, jour et nuit, la soeur de la Mis�ricorde se d�voue au soulagement des pauvres sans asile; c'est l� qu'apr�s avoir pass� la nuit au chevet d'un mourant d�laiss� et l'avoir aid� � bien mourir, elle se repose en soignant d'autres mourants.  Et il �mane de sa personne un tel reflet de bont� que les moribonds se soul�vent � demi sur son passage et tournent vers elle leur t�te langissante, croyant apercevoir autour de son front, quelque chose de cette aur�ole que les peintres se plaisent � dessiner autour de la t�te des bienheureux, comme il en jaillit aussi, la nuit, au dessus des villes �clair�es que l'on regarde de loin.  Et l'ayant vue, ils referment leurs yeux consol�s, croyant avoir aper�u, d�s cette terre, le premier flambeau de la cit� c�leste dont leurs �mes vont bient�t franchir les portes resplendissantes.

    C'est ainsi qu'un samedi matin, ayant pass� toute la nuit au chevet d'un mourant, elle revenait paisiblement vers son h�pital, marchant par les rues silencieuses.

     L'atmosph�re printani�re �tait embaum�e par les fleurs du parterre.  �vang�line s'arr�ta pour les contempler et, se courbant, elle cueillit les plus belles, se proposant, une fois arriv�e dans la salle des malades, de les disposer dans des vases afin que les mourants pussent jouir, une fois encore, de leur beaut� et de leur parfum.

     Au moment o� elle franchissait le seuil de l'hospitali�re demeure et commen�ait � gravir les escaliers qui m�nent aux corridors sans cesse rafra�chis par la brise matinale, elle entendit, dans le lointain, le carillon de l'�glise du Christ se m�lant aux �chos du chant des psaumes psalmodi�s par les Su�dois dans leur �glise de Wicaco.  Ces sons et ces chants lui arrivaient par-dessus les prairies, dans le calme du matin.  Et cela formait une musique si douce qu'elle s'arr�ta pour l'�couter.  Ainsi autrefois, le son harmonieux des cloches s'�tendait sur les champs fertiles de Grand-Pr�.  La tranquilit� de cette heure matinale envelopait son esprit avec la douceur d'un vol d'ailes qui descend.
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