| La touchante odyss�e d'�vang�line |
| Et tandis qu'elle reprenait sa marche, une voix, �cho de tous ces chants et de tous ces parfums, s'�levait au-dedans d'elle-m�me et lui disait: "Aie confiance, tes �preuves touchent � leur terme et la joie du repos t'attend!" Et ce fut le regard tout illumin� de cette promesse qu'elle entra dans la salle des malades. Il �taient l� nombreux. La salle �tait anim�e quoique silencieuse; autour des lits circulaient les infirmi�res attentives, humectant les l�vres fi�vreuses, raffra�chissant les fronts douloureux, fermant pieusement les yeux sans regard des morts et recouvrant, d'un voile leur visage fig� pour toujours. Plus d'une t�te languissante se souleva lorsqu'�vang�line parut, plus d'un mourant se retourna sur son lit de souffrances pour la contempler au passage, car sa vue, pour ces coeurs endoloris et d�laiss�s, �tait comme un rayon de soleil adoucissant l'horreur des murs d'un cachot. Pour elle, reprendant sa t�che, elle embrassait d'un coup d'oeil toute cette salle de souffrance o� d�sormais sa vie s'�coulait tout enti�re, o� son coeur se d�pensait sans compter. Ce simple regard lui apprit qu'au cours de son absence, le temps avait continu� son oeuvre; la mort, cette consolatrice de ceux qui n'attendent plus rien sur la terre, avait pos� sa froide main sur plus d'un coeur, l'apaisant pour toujours. Dans l'espace d'une nuit, nombre de figures famili�res avaient disparu, laissant la place vide ou d�j� occup�e par un �tranger. Mais qu'importe, ces nouveaux malades sont les siens et comme � ceux d'hier, elle leur donnera sa piti�, son sourire et ses soins. Mais voil� que soudain elle s'arr�te, ses yeux s'agrandissent et demeurent fig�s de stupeur; ses l�vres se d�colorent, son corps tout entier est travers� d'un frisson, ses mains se d�sserrent et laissent rouler sur le sol les fleurs qu'elle avait cueillies. En m�me temps, un cri d'angoisse s'�chappe de ses l�vres, si terrible en son anxi�t�, que les mourants eux-m�mes �tonn�s se soul�vent sur leur oreiller de souffrance. L�, devant elle, sur un grabat, un homme est �tendu, pr�matur�ment vieilli; sa chevelure s'�chappe de sa t�te amaigrie en m�ches longues, minces et grisonnantes. Et lui aussi il a lev� les yeux. Et voici que son visage s'anime; il semble reprendre, pour un moment, les traits virils de sa jeunesse d'autrefois; sur ses l�vres que br�le la fi�vre, un faible sourire vient errer, tandis qu'elles murmurent une invocation. H�las! ce n'est qu'un �clair. La mort est l�, victorieuse; elle commence d�j� � glacer ce corps qu'elle a marqu� pour sa prochaine h�catombe; l'oeil du mourant s'�teint et son esprit semble descendre peu � peu dans les profondeurs infinies du sommeil et de la mort. Mais du fond de ce royaume des ombres et � travers ce grand calme qu'il l'envahit, il entend encore l'�cho de ce cri auquel il ne peut pas r�pondre; il entend la m�me voix lui murmurer, en des accents semblables � ceux d'une sainte: - Gabriel! O mon bien-aim�! Et � l'accent de cette voix, le moribond voit soudain passer devant lui, comme dans un r�ve, le foyer de son enfance, les vertes prairies de l'Acadie, sillonn�es de rivi�res bois�es; et le village et la montagne et la for�t. Et, se promenant sous leur ombre, comme aux jours de sa jeunesse, �vang�line souriante et belle. Vainement il s'efforce de murmurer � sa vision: les sons inarticul�s meurent sur ses l�vres et seuls, leurs mouvements r�v�lent ce que sa langue aurait voulu dire. |
| Vraiment aussi essaye-t-il de se soulever; il retombe sans force. Mais d�j� �vang�line est pr�s de lui, baisant ses l�vres mourantes et reposant sa t�te sur sa poitrine. Alors une paix infinie remplit le cour du mourant, un sourire vient errer une fois encore sur ses l�vres, sa t�te s'affaise, son corps s'abandonne et le sourire s'�teint comme une lampe que le vent � soufl�. Gabriel est mort! Tout est fini maintenant; l'esp�rance et la crainte, la tristesse de l'�me, la peine du coeur et les d�sirs inassouvis. Et tandis qu'�vang�line presse encore une fois sur sa poitrine, la ch�re t�te inanim�e, elle l�ve vers le ciel ses yeux tout pleins de larmes et murmure: - Mon Dieu, je vous remercie. |
| En Acadie r�gne toujours l'antique for�t vierge, mais bien loin de son ombre, les fianc�s r�unis someillent c�te � c�te dans leur tombe sans nom: derri�re les humbles murs du petit cimeti�re catholique, au coeur m�me de la cit�, ils dorment inconnus et ignor�s. Tous les jours, comme la mar�e au Bassin des Mines, le flot de la vie grandit ou s'�teint autour d'eux. Et l� o� leur coeurs endoloris ont trouv� l'�ternel repos, l� o� leurs mains harass�es ont abdiqu� tout labeur, l� o� leur cerveau ont d�pos� tout soucis, l� o� leurs pieds fatigu�s ont achev� leur p�lerinage, chaque jour voit encore, par milliers, des coeurs gonfl�s de chagrin des fronts charg�s d'inqui�tude, des mains accabl�es de travail, des pieds las et meurtris. |
| En Acadie r�gne toujours l'antique for�t vierge, mais � son ombre vit une autre race, avec d'autres moeurs et un parler diff�rent. Seulement, le long des rivages tristes du brumeux Atlantique, languissent quelques paysans Acadiens. Ce sont les fils de ceux qui, revenus de l'exil, se sont arr�t�s l� pour mourir et reposer au sein de la terre natale. Dans la cabane du paysan et du p�cheur, l'antique rouet est toujours actif; les jeunes filles portent encore la cape normande et le tablier de m�nage. Et le soir, au coin du feu, on redit l'histoire d'�vang�line, ce beau conte d'amour du pays d'Acadie, pendant qu'au fond de ses cavernes sombres, la voix profonde le l'oc�an mugit sa plainte et que la for�t lui r�pond en des accents d�sesp�r�s. |
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