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La touchante odyss�e d'�vang�line
Le ch�ne d'�vang�line � Saint-Martinville (Louisiane)
l'arbre le plus photographi� en am�rique
    Bien loin, l�-bas, dans l'ouest, s'�tend un d�sert o� les montagnes, drap�es de neiges �ternelles, dressent leurs cimes alti�res.  A leur pied se creusent des ravines profondes qui sont les routes de ce pays; le chariot de l'�migrant y cahotte parmi les cailloux.

     Des cours d'eaux imp�tueux y coulent, brisant leur �cume contre les rocs noirs qui encombrent leur lit.  Quelques-uns, comme l'Or�gon, le Waleway et l'Owyh�e, s'en vont vers l'ouest, rejoindre les eaux du Pacifique; d'autres, comme la N�braska contournant imp�tueusement les monts de la Rivi�re-au-Vent, bondissent � travers la vall�e de l'Eau-Douce et finissent par aller rejoindre le grand fleuve qui les m�ne au golfe du Mexique.

     Au sud, d'innombrables torrents s'�lancent de la Fontaine-qui-Bouille ou des Sierras-Espagnoles, bondissent � grand bruit parmi les plateaux que fouette le vent du d�sert et leur rugissements unis forment un concert � la fois gandiose et sauvage tel qu'en produirait une harpe immense touch�e par les doigts d'un g�ant.

          Entre ces cours d'eaux encaiss�s, capricieux et bruyants, s'�tendent de vastes prairies aux grandes herbes ondulantes o� les jeux du vent d�couvrent tour � tour la beaut� opulente des massifs de rosiers sauvages et la pourpre �clatante des touffes d'amorphas.

     L� errent les troupeaux de bisons, les hordes d'�lans, les troupes de chevreuils et les bandes de loups en qu�te d'une proie; l� galopent les chevaux sauvages, ivres d'espace et de libert�.  Mais l� aussi courrent parfois les incendies qu'une �tincelle allume et que le vent pousse devant lui comme un torrent d�vastateur; car les vents sont ma�tres et ces plateaux sont leur royaume; ils s'y donnent rendez-vous, soufflent, g�missent et se lamentent harass�s d'une course sans tr�ve, sur des espaces sans limites.

     Cette r�gion tourment�e qu'on apelle tant�t les Mauvaises Terres et tant�t le Jardin des dieux est le dernier refuge des tribus dispers�es de la race indienne; c'est l� qu'ils vivent tumultueusement, livrant leurs derniers combats.  Au dessus de leurs terribles sentiers de guerre, plane le vautour avide.  Il tournoie dans les airs, sur ses ailes majestueuses comme s'il �tait l'�me implacable de quelques chef �gorg� dans une bataille au moment o� elle monte et franchit les degr�s invisibles du ciel.

     Par intervalle, on voit sortir la fum�e du campement de ces farouches pillards tandis qu'un peu plus loin, des bosquets aux feuillages toujours verts, semblent jaillir des ravines profondes o� bouillonne une eau toujours press�e.

     Ermite de ces solitudes, l'ours taciturne et morose descend la pente abrupte des gorges pour aller jusqu'au bord des eaux d�terrer les racines juteuses dont il fait ses d�lices.

     Et sur toute cette immensit�, pareil � la main tut�laire du Seigneur sur nos t�tes, s'�tend le ciel �tincelant et bleu.

     C'�tait dans ce pays � la fois tourment� et merveilleux, au pied des monts Ozark que Gabriel s'�tait enfonc� avec ses chasseurs, ses guides et ses trappeurs.

    Basile et la jeune fille, conduits par des guides indiens, s'�taient � leur tour �lanc�s sur ses pas.

     Jour apr�s jour, ils suivaient ses traces fugitives, pensant l'atteindre chaque soir.  Quelquefois, au soleil levant, il leur semblait voir la fum�e de son campement, l�-bas, tout au fond de la plaine.  Ils partaient aussit�t ayant au coeur une esp�rance, mais � la nuit tombante, lorsqu'ils avaient atteint ce lieu, il ne trouvaient plus que des tisons et des braises couvertes de cendre.

     Ainsi ils allaient, le coeur triste, l'�me douloureuse et le corps fatigu�; mais chaque matin, ayant puis�, dans le repos de la nuit, une nouvelle esp�rance, ils repartaient, les yeux obstin�ment fix�s sur l'horizon.  Et comme au temps jadis, la f�e Morgane cheminait devant eux, semant l'illusion sous leurs yeux; tout au loin, l�-bas, sur la vaste plaine, des lacs de lumi�re apparaissaient soudain pour s'�vanouir � mesure qu'ils en approchaient.

     Un soir qu'ils �taient assis pr�s de leurs feux, une femme indienne entra sans bruit dans le campement.  Ses traits �taient empreints de tristesse mais ses yeux montraient une �me r�sign�e.  C'�tait une femme Shawn�e qui revenait dans sa tribut.  Au cours d'une exp�dition de chasse, son mari, un coureur des bois canadien �tait tomb� sous les coups des f�roces Commanches.
    
     Leurs coeurs furent touch�s de son r�cit et ils lui firent place autour du feu, l'invitant � prendre part au repas et l'encourageant par de bonnes paroles.  Elle s'assit donc parmi eux et rassasia sa faim de viande de bison et de gibier cuit sous la braise.

     Lorsque le repas fut termin�, Basile et ses compagnons, fatigu�s par la longue journ�e au coeur de laquelle, tout en marchant vers le but, ils avaient poursuivi le bison et le daim, s'envelopp�rent dans leurs couvertures, s'�tendirent sur le gazon et s'endormirent sous les �toiles, pr�s du feu dont les lueures tremblantes se jouaient sur leurs visges.

     Alors la jeune Indienne vint s'asseoir � l'entr�e de la tente d'�vang�line et comprenant qu'elle �tait aupr�s d'une amie, elle lui conta l'histoire de son amour et de ses malheurs, de ses joies et de ses peines, de ses esp�rances et de ses vicissitudes; elle parlait d'une voix douce et chantante, avec le charme de son accent indien qui donnait plus de force et d'�motion � son r�cit.

     �vang�line versa bien des larmes en l'�coutant; elle trouvait aux paroles de l'Indienne un charme m�lancolique qui bercait sa peine, car elles �taient l'�cho de ses propres malheurs.  A son tour, elle redit l'histoire de sa longue attente, de ses esp�rances d�cues, de ses longues courses � la poursuite du fianc� fugitif et de l'esp�rance de le trouver enfin au milieu de ces solitudes.

     L'Indienne demeurait muette de surprise, en constatant qu'un autre coeur avait aim� et souffert comme le sien; et quand �vang�line eut termin�, elle demeura encore immobile, les yeux grands ouverts, comme si elle entendait encore l'�cho de la voix qui �tait all�e jusqu'au plus profond de son �me.

     A la fin cependant, elle parla de sa tribu, de ses coutumes, des longs r�cits que faisaient les vieilards, le soir, � la lueur des feux de camp; avec des accents lents et doux qui ressemblaient � une incantation, elle raconta la l�gende de Mowis, le fianc� de neige qui s�duisit une jeune fille, l'�pousa et qui, le matin venu se leva, sortit du wigwam, s'enfonca dans la for�t et s'�vanouit peu � peu, se fondant et se dissolvant aux rayons du soleil; elle dit aussi l'histoire de la belle Lilinau, recherch�e par un fant�me.  A travers les pins, au-dessus du wigwam de son p�re, dans le silence du cr�puscule, il soupirait comme le vent du soir et murmurait des paroles d'amour, si bien que la jeune Indienne le suivit un jour � travers la for�t poursuivant sa forme vaporis�e; et plus jamais on ne la revit parmi son peuble.

    Stup�faite et silencieuse � son tour, �vang�line �coutait le flot de ces paroles qui bercaient et endormaient sa douleur.  Il lui semblait avoir �t� transport�e dans un pays de r�ve, peupl� de fant�mes et dont l'Indienne �tait l'enchanteresse.

     Lentement, sur le sommet des monts Ozark, la lune se leva et sa clart� laiteuse illumina la petite tente o� les deux jeunes filles �taient assises; puis elle gagna le feuillge et finit par couvrir de sa lueur incertaine toute la for�t sombre et vint se mirer jusque dans le ruisseau qui fuyait en murmurant sa chanson liquide comme devait �tre celle du fianc� fant�me alors qu'il entra�nait sa bien-aim�e sur les eaux.

     Il semblait � �vang�line qu'elle avait bu un philtre magique, tant son coeur �tait rempli de pens�es d'amour; mais au milieu d'elles, se glissait un secret et subtif sentiment de peine, une terreur ind�finissable mais pareille � celle que doit ressentir l'hirondelle lorsqu'elle apercoit le serpent venimeux et froid se glisser dans son nid.  C'�tait une crainte qui n'avait rien de mat�riel mais plut�t un souffle venu de la r�gion des esprits et il lui sembla tout � coup que, comme la jeune Indienne de la l�gende, elle aussi poursuivait un fantome.

     Enfin berc�es par le r�ve, les deux jeunes filles s'endormirent c�te � c�te ouvrant aux songes, les yeux qu'elles avaient ferm�s aux choses de la r�alit�.

     Le lendemain, de bonne heure, on se remit en route, et comme ils cherchaient la voie la plus courte, l'Indienne leur dit:
     - L�-bas, sur le penchant occidental de ces montagnes, s'�l�ve un petit village; c'est l� que demeure la Robe Noire, le chef de la mission.  C'est un home savant et sage, et qui enseigne beaucoup de choses.  Il parle de J�sus, de Marie; et les Indiens pleurent en l�coutant, car le Grand-Esprit a mis sur ses l�vres des paroles comme les autres n'en ont pas.
     - Allons � la mission, s'�cria �vang�line soudainement saisie d'une �motion secr�te, allons � la mission, car de bonnes nouvelles nous y attendent.

     Ils prirent donc cette direction, les chevaux s'engag�rent dans le sentier rocailleux et, au tournant de la montagne, juste � l'heure o� le soleil couchant s'enfon�ait � l'horizon, ils entendirent un murmure de voix qui ressemblait � un chant d'�glise et ils aper�urent, dans une vaste et large prairie, sur les bords d'une rivi�re, se dresser les tentes de la mission des J�suites.

     Sous un ch�ne qui s'�levait au milieu du village, la Robe noire �tait � genoux avec ses enfants.  Un Christ, attach� au haut du tronc de l'arbre et ombrag� de vignes, fixait ses yeux agonisants sur la multitude agenouill�e � ses pieds.
     C'�tait l� leur rustique chapelle.

     A travers les arceaux entrelac�s de cette vo�te a�rienne, s'�levait vers les cieux le chant des v�pres et la voix rude mais harmonieuse des chantres se m�lait aux soupirs plus doux de la brise.

     Silencieux, la t�te d�couverte, les voyageurs s'approch�rent et, s'agenouillant sur le tapis de verdure, se joignant � la pri�re du soir.

     Lorsque l'office fut termin� et que la b�n�diction, tombant des mains du pr�tre, se fut �gren�e comme une semence, sur la foule recueillie, le v�n�rable pasteur s'avan�a au devant des �trangers et leur souhaita la plus cordiale bienvenue.  Il avait parl� en anglais, mais aux premiers mots de leur r�ponse, il sourit de plaisir, car il venait d'entendre les accents familiers de sa langue maternelle, au milieu de ces solitudes o� ne r�sonnaient d'habitude que les syllabes rudes des Indiens ou le parler imp�ratif des enfants d'Albion.  Avec des paroles amicales, il conduisit ses visiteurs dans son wigwam.

     L�, les voyageurs se repos�rent sur des nattes de peau; ils se r�gal�rent de g�teaux de ma�s et �tanch�rent leur soif � la gourde pleine d'eau du missionnaire.
     Ils eurent promptement racont� leur histoire et le but de leur voyage.  Alors le pr�tre leur r�pondit:

     - Il y a six jours � peine, Gabriel �tait ici, pr�s de moi, assis sur cette m�me natte o� se repose aujourd'hui la jeune fille et il m'a fait le m�me r�cit de chagrin puis, toujours d�sesp�r�, il s'est lev� et a continu� son voyage.

    La voix du pr�tre �tait douce et il parlait avec un accent de bont� qui allait au coeur.  Et cependant, ses paroles tombaient sur le coeur d'�vang�line, comme en hiver tombe la neige sur quelque nid solitaire.
     Le missionnaire aper�ut les larmes qui, silencieusement coulaient des yeux de la jeune fille et il reprit:
     - Cependant, ne perdez pas tout espoir, il est parti, c'est vrai, pour les loitaines contr�es du nord, mais en automne, quand la saison sera finie, il doit revenir � la mission.
    - Vous l'a-t-il promis ? demanda la jeune fille.
    - Il me l'a laiss� entendre du moins.

     Alors �vang�line demeura silencieuse quelques instants et son regard semblait interroger l'horizon; puis, se tournant vers le missionnaire, elle lui dit, d'une voix soudainement douce et humble:
     - Je n'irai pas plus loin; permettez-moi de l'attendre ici, pr�s de vous; mon �me est r�sign�e, car je crains de poursuivre un fant�me.  Si jamais je dois le revoir encore en ce monde, c'est ici que je le retrouverai.

    Cette id�e parut juste � tout le monde; le missionnaire accepta de grand coeur d'h�berger la pauvre jeune fille et lui fit pr�parer un wigwam parmi les jeunes Indiennes qui ne quittaient pas le village, s'occupant aux travaux des champs.

    Le lendemain de bonne heure, Basile mont� sur son cheval mexicain reprit, avec ses compagnon et ses guides indiens, le chemin de sa maison.
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