| La touchante odyss�e d'�vang�line |
| Mais � l'int�rieur o� la lampe venait d'�tre alum�e, les voix montaient, les visages resplendissaient du plaisir d'�tre enfin r�unis dans une nouvelle patrie. De sa place, au bout de la table, Basile, toujours exub�rant, �panchait son coeur, son vin et ses paroles, avec la m�me g�n�rosit�. A la fin du repas, et apr�s avoir allum� sa pipe de ce tabac odorant, r�colt� dans les champs de Natchitoches, il parla ainsi � ses h�tes qui l'�coutaient en souriant. - Soyez encore une fois les bienvenus, mes chers amis, vous qui avez �t� si longtemps sans amis et sans foyers. Oui, soyez les bienvenus dans cette maison, si loin de celle qui a vu nos joyeuses r�unions de Grand-Pr�; dans ce pays loin de l'Acadie mais qui vaut peut �tre mieux que notre vieille patrie, car ici, point de ces hivers fam�liques qui glacaient le sang de nos veines en m�me temps que l'eau de nos rivi�res; point de ces terrains pierreux qui, trop souvent, jadis provoquaient la col�re du fermier, alors que sa charrue se brisait contre l'obstacle; ici elle court � travers la plaine, aussi facilement que la quille de nos navires sur les eaux du Bassin des Mines. Durant toute l'ann�e, les bosquets d'orangers demeurent en fleurs et l'herbe cro�t mieux ici, en une seule nuit que pendant tout un �t�, en Acadie. Ici encore, d'innombrables troupeaux sauvages courent sans ma�tre dans la prairie: la terre est � qui veut la cultiver, les troupeaux � ceux qui veulent s'en emparer. Avec quelques coups de hache dans la for�t; on a du bois pour se construire une maison et la meubler; et une fois votre maison construite et vos champs couverts de moissons, il n'y a pas de roi Georges d'Angleterre pour vous chasser loin de vos foyers, pour br�ler vos habitations et vos granges, pour piller vos fermes et d�rober vos troupeaux. En prononcant ces mots qui lui rappelaient le souvenir de Grand-Pr�, la col�re montait au coeur de Basile, ses narines lanc�rent un nuage de fum�e imp�tueuse et son poing s'abattit sur la table comme jadis son marteau sur l'enclume. Les h�tes sursaut�rent et le P�re F�licien stup�fait s'arr�ta subitement, avec une pinc�e de tabac � mi-chemin de son nez. Il y avait si longtemps que ces pauvres exil�s �taient accoutum�s � courber la t�te devant le malheur, que cette fi�re col�re du forgeron leur parraissait toute nouvelle. Mais d�j� l'honn�te Basile �tait revenu � sa bonne humeur et riait tout le premier de son emportement. Il reprit bient�t d'une voix calme et gaie: - Par exemple, prenez garde � la fi�vre; prenez-y bien garde, car c'est ici notre principale ennemie. Maligne et sournoise, elle ne ressemble pas � celle de notre froid climat d'Acadie que l'on gu�rit en portant au cou une araign�e vivante enferm�e dans une coquille de noix; elle vous prend et vous emm�ne en une journ�e. A ce moment, on entendit au dehors un bruit de voix nombreuses et bient�t des pas r�sonn�rent sur les marches de l'escalier et sur le parquet de la v�randa; c'�taient les cr�oles voisins et les petits planteurs acadiens qui, ayant appris que des �trangers �taient arriv�s chez Basile, venaient s'enqu�rir et voir s'ils ne rencontreraient pas, parmi eux, un parent ou un ami. Ils en reconnurent plusieurs, en effet, et ce fut l'occasion de nouvelles efflusions; l'ami serrait l'ami dans ses bras et ceux qui auparavant �taient �trangers l'un � l'autre, se trouvaient rapproch�s dans l'exil, par le doux lien d'une patrie commune. Mais voil� que le violon de Michel vint mettre un terme aux conversations. Comme une troupe d'enfants insouciants, ils oubli�rent tout le reste pour s'abandonner au tourbillon d'une danse �chevel�e comme jadis aux jours heureux de Grand-Pr�. |
| �vang�line s'�tait gliss�e au dehors, dans la nuit. |
| Cependant le fermier et le pr�tre s'�taient retir�s au haut de la salle o� ils pouvaient causer � l'aise du pass�, du pr�sent et de l'avenir. �vang�line �tait demeur�e debout, ne se m�lant ni � un groupe ni � l'autre, mais toute fascin�e par les accents qui frappaient ses oreilles, car � travers les airs de la musique, elle croyait entendre la voix bruyante des flots au Bassin des Mines, alors qu'au cours de f�tes semblables elle s'abandonnait au bras de son fianc�. H�las! Gabriel �tait parti. Une invincible tristesse envahit le coeur de la jeune fille et, sans �tre remarqu�e, elle sortit et se glissa furtivement dans le jardin. Au dehors la nuit �tait belle; la lune venait de se lever derri�re le sombre rempart de la for�t dont elle argentait les c�mes et, � travers le lacis des feuillages, ses rayons miroitaient sur les eaux. Alourdies par l'humidit� de la nuit les fleurs penchaient leurs corolles, laissant exhaler un parfun plus p�n�trant. Plus parfum� qu'elles et non moins appesanti, se penchait le coeur d'�vang�line saisi par l'angoisse. Pourtant la nuit �tait l�g�re, toute peupl�e du vol lumineux des lucioles, dont l'�clat paraissait, s'�teignait, s'allumait encore pour se m�ler dans un perep�tuel tournoiement. Au-dessus, le ciel plus lointain et plus tranquille, faisait resplendir ses myriades d'�toiles. Une paix immense descendait sur la terre. Mais le coeur de la jeune fille, gonfl� d'amertume, �clata enfin: - Gabriel! s'�cria-t-elle, Gabriel, � mon bien-aim�! Faut-il que tu soies si pr�s de moi et que je ne puisse te voir ? Faut-il que tu sois si pr�s et que je ne puisse entendre le son de ta voix. Ah! que de fois tes pas ont foul� ce sentier qui conduit � la prairie! que de fois tes yeux ont contempl� ces for�ts qui m'entourent! Que de fois au retour du travail, tu t'es �tendu l� sous ce ch�ne, pour y trouver le repos et r�ver � celle qui venait vers toi par un chemin difficile! Ah! quand donc mes yeux te verront-ils enfin? Quand donc mes bras pourront-ils se nouer autour de toi! E voil� que soudain s'�leva le chant modul� de l'engoulevent, il r�sonna tout haut comme une fl�te champ�tre, s'�leva d'abord tout pr�s de la jeune fille puis, � travers les fourr�s voisins, s'�loigna par degr�s et se perdit dans la nuit silencieuse. Et le lendemain, en effet, le soleil se leva glorieux, un soleil d'Acadie, sur l'immense prairie de la Louisiane. �vang�line sentait la beaut� du jour et, de tous ses poumons, aspirait cet air qui avait �t� celui de Gabriel. Lorsqu'elle taversa le jardin, baignant ses pieds dans la ros�e matinale, toutes les fleurs lui vers�rent leur parfum pour un supr�me adieu. Le pr�tre �tait l�, lui aussi, debout sur le seuil. Mais il restait comme un �cho dans l'�me d'�vang�line et il lui sembla que les vieux ch�nes, du fond de leurs cavernes t�n�breuses et pleines d'oracles, lui murmuraient: "Patience"..." tandis que des prairies �clair�es par la lune, montait une autre voix qui disait "Demain!..." - Au revoir, criait-il � Basile, t�chez de nous ramener l'enfant prodigue qui je�ne et qui a faim. Et ramenez aussi la Vierge folle qui dormait lorsque passa l'�poux. - Au revoir! r�pondit la jeune fille, au moment o�, souriante, elle descendait en compagnie de Basile, vers la rivi�re o� d�j� les bateliers attendaient. On se mit en route et ainsi commenca le voyage avec le commencement du jour. Pleins de joie et d'espoir, ils suivirent rapidement dans sa fuite, celui qui courait au devant d'eux, emport� par le souffle du destin comme une feuille morte que saisit le vent au d�ssert. Mais ni ce jour ni le lendemain, ni le jour d'apr�s, ils ne retrouv�rent les traces de sa course. C'est en vain qu'ils sond�rent du regard les bois qui bordaient les rives, les lacs qui �largissaient le cours du grand fleuve o� l'embouchure des affluents qui venaient se jeter dans ses eaux. Bien des jours s'�coul�rent encore sans qu'ils aient pu rencontrer les taces du fugitif. Seules de vagues et incertaines rumeurs les guidaient � travers cette contr�e sauvage et d�sol�e, et le sourire qui avait illumin� le visage d'�vang�line au matin du d�part s'effacait un peu plus chaque jour. A la fin, fatigu�s et harass�s, ils descendirent dans la petite auberge de la ville d'Adayes l�, ils apprirent de leur h�telier que la veille m�me de leur arriv�e, Gabriel avait guitt� la ville avec des chevaux, des guides et des compagnons et qu'il s'�tait engag� dans la route qui m�ne aux immenses prairies de l'ouest, l� o� errent les troupeaux de bisons. |
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