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La touchante odyss�e d'�vang�line
    Le jour achevait; le soleil dorait encore la cime des feuillages, mais d�j� toute la maison �tait dans l'ombre, qui conspirait avec le silence pour lui donner un air myst�rieux.

    
Et cependant, elle n'�tait pas vide, car son �me vivante s'exhalait par la chemin�e; une l�g�re colonne de fum�e qui, apr�s �tre mont�e tout droit vers le ciel, se r�pandait lentement pour se m�ler aux vapeurs du soir.

    
Sur le derri�re de la maison, un sentier rustique partait de la porte du jardin, courait parmi les fleurs et, � travers le bosquet de ch�nes, conduisait jusqu'au bord de la prairie sans limites o� le soleil se baignait dans un oc�an de verdure que la brise faisait onduler.

   
Tout au milieu, tel un gigantesque navire qui aurait laiss� pendre librement ses m�ts et ses cordages, un massif d'arbres se draissait avec ses branches habill�es de vignes vierges aux longs cordons entrem�l�s.

    
Juste � l'endroit o� ce bosquet rencontrait les vagues fleuries de la savane, un cavalier se tenait immobile; son coursier, harnach� � l'espagnole, semblait go�ter lui aussi la beaut� du soir.  Qui �tait ce cavalier ? On distinguait clairement ses gu�tres de cuir et son pourpoint en peau de daim, mais le sombrero espagnol cachait son visage.  Immobile et calme, il contemplait le spectacle qu'il avait sous les yeux, et � sa contenance, on pouvait comprendre que ce regard portait loin et que c'�tait le coup d'oeil du ma�tre.

    
Autour de lui, en effet, de nombreux troupeaux de vaches et de boeufs paissaient l'herbe au sucs capiteux.

    
Au moment o� le soleil couchant effleura de son cercle, le bord de la plaine, � l'horizon, le cavalier sembla sortir soudain de son r�ve et, soulevant avec lenteur la trompe suspendue � son flanc, il la porta � ses l�vres et en tira un son �clatant qui d�chirant l'atmosph�re, alla se perdre au mille �chos de la prairie.

    
A ce signal familier, les bestiaux dress�rent leurs longues cornes; un moment, ils regard�rent celui qui les appelait et, soudain, ayant compris, se pr�cipit�rent, en flots tumultueux: leur masse confuse ne fut plus bient�t qu'une �norme mar�e qui montait de la prairie.

    
Alors, le cavalier, voyant que son appel avait �t� compris, regagna paisiblement sa demeure.  Au moment o� il franchissait la barri�re du jardin, il apercut la silhouette du pr�tre et de la jeune fille qui s'avancaient � sa rencontre.  Ebahi, plein de joie, il sauta � bas de sa monture et courut � eux, les bras tendus.  Quand ceux-ci purent enfin apercevoir son visage, il reconnurent Basile Lajeunesse, le forgeron de Grand Pr�.

    
Les ayant serr�s dans ses bras, tour � tour, il les mena dans le fond de son jardin; et l�, assis tous les trois parmi les roses, les questions et les r�ponses se succ�d�rent sans fin; ils �panch�rent librement leur coeur, renouvelant les embrassements de l'amiti�, riant et pleurant � la fois.

   
Pourtant �vang�line demeurait pensive et son regard se portait autour d'elle, cherchant vainement un visage tandis que de sombres pressentiments commencaient � s'�lever dans son �me.
Un cavalier se tenait immobile, consid�rant l'espace
    Basile comprit sa muette interrogation et rompit le silence qui, depuis quelques instants, pesait sur eux.

     - Si, comme vous le dites, vous �tes venus par l'Atchafalaya, comment se fait-il que vous n'ayez pas rencontr� la barque de Gabriel ? demanda-t-il.

     A ces mots de Basile, un nuage passa sur le visage d'�vang�line; des larmes mont�rent � ses yeux et c'est � peine si elle put s'�crier:
     - Parti! Gabriel est parti ?...
     Puis cachant son visage sur le sein de Basile, elle lassa d�border son pauvre coeur gonfl�; elle peura et sanglota longtemps.
     A la fin.  Basile, voyant sa d�tresse, la r�conforta par des paroles d'esp�rance.
    - Rien n'est perdu encore, dit-il, aie bon courage, mon enfant; nous le retrouverons.  Il n'est parti que ce matin, le jeune fou!  Il m'a laiss� seul avec mes troupeaux et mes serviteurs.  Il n'en pouvait plus d'attendre.  Il devenait fantasque, inquiet, triste et troubl�.  Son esprit ne pouvait plus supporter le calme de cette existence trop paisible.  Pensant toujours � toi, il ne sortait de son continuel silence, que pour parler de toi et de son tourment, � tel point qu'il �tait devenu insupportable � tous.  J'ai compris qu'il lui fallait un changement et je l'ai envoy� � la ville d'Adayes pour y faire le commerce des chevaux.  De l�, il doit suivre la piste indienne qui conduit aux monts Ozark, chassant les b�tes � fourrures ou prenant au pi�ge le castor sur les rivi�res.

   Mais ne crains rien, nous le rattrapperons car les courants sont contre lui.  D�s demain, nous nous mettrons en route; nous ne tarderons pas � le rejoindre et � le ramener � sa prison qui, cette fois, lui para�trra merveilleuse.
     - H�las soupira �vang�line, je l'ai laiss� passer sans le retenir.  Mon r�ve ne m'avait pas tromp�, tandis que je dormais insouciante sur le bord de la rive, Gabriel passait.  Ah! comment son coeur ne lui a-t-il pas cri� que sa fianc�e �tait l�; comment a-t-il pu fuir au loin par le chemin m�me qui m'amenait vers lui!

     A ce moment, on entendit un bruit de joyeuses voix, et l'on vit arriver, port� sur les �paules de ses compagnon, Michel, le m�n�trier de Grand-Pr�.  Courb� par l'�ge, recueilli par Basile, vivant sous son toit depuis plusieurs ann�es, il �tait connu comme un dieu de l'Olympe, n'ayant d'autres soucis que de pr�sider aux f�tes et de les animer de sa musique entra�nante.  Ses m�ches argent�es, aussi bien que son violon, �taient connus partout � la ronde.

      - Longue vie � Michel, notre m�n�trier acadien! criait la foule qui le portait en triomphe.

     Aussit�t le P�re F�licien s'avanca avec �vang�line et tous deux salu�rent amicalement le vieillard � plusieurs reprises en lui rappelant le pass� tandis que Basile, tout � la joie de retrouver d'anciens compagnons, h�lait tout le monde, appelant chacun par son nom, leur rappelant les souvenirs d'autrefois et riant � gorge d�ploy�e; il embrassait les m�res et les filles, comme un p�re qui retrouve ses enfants.

     De leur c�t�, lesnouveaux venus s'�merveillaient de l'aisance si rapidement acquise par l'ancien forgeron de Grand-Pr�; ils s'�tonnaient de l'immensit� de ses domaines et de ses nombreux troupeaux; avec admiration, ils l'�coutaient parler du climat, des prairies dont les troupeaux sans nombre devenaient la propri�t� de celui qui voulait s'en emparer; et chacun se disait � part qu'il serait bon de limiter et de devenir, � son tour, roi d'un domaine aussi grand, aussi beau.

     Tout en causant, ils montaient les marches de l'entr�e, traversaient la fra�che v�randa et p�n�taient dans la salle � manger o� d�j�, le repas �tait pr�par�.  L�, tous se repos�rent et c�l�br�rent les agapes de leur r�union sur ce coin de terre paisible.

     L'obscurit� descendit peu � peu sur la r�union sans clamer le flot des paroles.

     Au dehors pourtant tout �tait calme et silence, le paysage dormait sous les rayons de la lune, et le ciel, tout constell� d'�toiles r�pandait son myst�re, sa douceur et sa m�lancolie.
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