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La touchante odyss�e
                                  d'
vang�line
    Au-dessus de leur t�te, s'�tendait l'ombrage d'un vieux c�dre dont les bras, tout charg�s de convolvulus et de vignes vierges laissaient pendre de nombreuses �chelles a�riennes semblables � celle qui apparut en songe � Jacob et sur laquelle montaient et descendaient les anges de lumi�re; ici c'�taient les colibris qui volaient de fleur en fleur.

   
Et voil� que le sommeil d'�vang�line fut lui aussi visit� par les songes � travers le d�dale des �les parfum�es, elle voyait s'avancer une embarcation l�g�re et rapide, activ�e encore dans sa course par le bras solide des rameurs.  La proue �tait tourn�e vers le nord, vers ces plaines herbeuses des monts Ozarks o� voyageaient alors, d'une saison � l'autre, les immenses troupeaux de bisons.

   
Au gouvernail, un jeune homme �tait assis, � l'air pensif, au visage soucieux; une am�re d�ception se lisait dans ses traits et, par instants, un soupir douloureux s'�chappait de ses l�vres.

    
Or le r�ve d'�vang�line �tait pr�s de la r�alit�, car � ce moment-l� m�me, Gabriel Lajeunesse, lass� d'attendre, malheureux et sans espoir, avait quitt� le foyer parternel pour s'en aller chercher, dans les d�serts de l'Ouest, l'oubli de lui-m�me et de son chagrin.

    
Rapidement, sous le vent de l'�le, mais sur la rive oppos�e et derri�re un massif de palmiers nains, les rameurs glissaient � la surface des ondes; ils n'aper�urent donc ni la barque arr�t�e sous les saules, ni le groupe de dormeurs �tendus sur l'herbe.
De temps � autre, un rameur se levait et soufflait
dans un cor
   Et nul ange du Seigneur ne vint r�veiller la jeune fille, nulle voix ne murmura � son oreille que le songe qui la visitait en ce moment �tait la r�alit� m�me, que son bien-aim� �tait l�, tout pr�s, fuyant vers les solitudes du d�sert o� il esp�rait user sa peine.  Rapidement les rameurs s'�loign�rent et disparurent comme l'ombre d'un nuage sur la prairie.  On entendit encore le grincement des rames sur les tolets et puis le silence retomba sur la prairie.

    
A ce moment, le soleil atteignait son z�nith; les dormeurs se r�veill�rent comme d'une extase et la jeune fille s'�cria, en se tournant vers le missionnaire:
   
     -
O P�re F�licien, quelque chose me dit que Gabriel vient de passer pr�s d'ici.  N'est-ce qu'un r�ve, un pressentiment, mais il me semble qu'un ange m'a visit� durant mon sommeil et que son doigt me montait le bien-aim�.
   
   
Et soudain, confuse et rougissante, elle ajouta:

     -
H�las ! cr�dule que je suis, pour des oreilles comme les v�tres, les mots que je viens de prononcer sont frivoles et presque sacril�ges.

    
Mais le missionnaire souriant lui r�pondit:

     -
Mon enfant, tes paroles ne sont ni frivoles ni sacril�ges.  Le sentiment est une chose aussi profonde que myst�rieuse et les r�ves qui nous visitent sont quelquefois la bou�e qui indique le lieu o� se cache l'ancre de la v�rit�.  Aie confiance, Gabriel est plus pr�s de toi que tu ne le penses; aujourd'hui m�me nous atteindrons le bayou T�che et le villge de Saint-Maur, de m�me que le poste des Attakapas se trouvent sur ses bords.  C'est l� que la fianc�e, depuis trop longtemps errante, sera rendue au fianc� qui l'attend; l� aussi que le pasteur retrouvera son troupeau dispers�.  Regarde comme ce pays est beau avec ses prairies et ses vergers; regarde comme le ciel est bleu avec son rempart de for�ts.  Ne dirait-on pas le pays de Grand Pr� ?  Ceux qui l'habitent l'ont surnomm� l'�den de la Louisianne; ce sera une nouvelle Acadie.

   
Le groupe des exil�s s'�tait rapproch�; tous, ils avaient �cout� les paroles du pr�tre; aussi, l'�me r�confort�e, sentant la fin de leurs peines et le terme de leur vie errante, ils reprirent leur place dans la barque et le voyge continua.

  
Ils ramaient encore lorsque le soir leur apporta la fra�cheur des prairies.  Le soleil, avant de dispara�tre, indondait la terre et les eaux de ses rayons �tincelants; la barque semblait flotter sur l'infini, au sein d'une poussi�re d'or.

  
Le coeur d'�vang�line se gonflait; elle e�t voulu crier aux �chos sa joie et le nom de son bien-aim�; les accents les plus divers montaient � ses l�vres et d'un commun accord les bateliers salu�rent la terre de leurs r�ves par un chant d'Acadie.

    
Alors, comme pour leur r�pondre, du hallier voisin, s'�leva le chant de l'oiseau moqueur, le plus sauvage et le plus magnifique des chantres de la Louisiane.  Aux accents tristes et simples des bateliers, il oposa son choeur aux multiples aspects.  De son fr�le gosier, s'�chappa une musique si d�lirante que la nature enti�re faisait silence pour l'�couter.  Il d�buta d'abord par des notes plaintives, on aurait dit une fianc�e pleurant la perte de son amant; puis ses accents s'�lev�rent jusqu'� la folie, comme s'il conduisait le choeur des fr�n�tiques bacchantes.  Et soudain tout s'�teignit; c'est � peine si l'on entendait encore quelques notes pisol�es, �chos d'une douloureuse lamentation.  Mais tout d'un coup, r�unissant toutes les notes de son gosier incomparable, il les lan�a au large comme le soufle puissant de la temp�te qui hurle dans les arbres les secoue violemment et retombe en averse sur le sol d�s�ch�.

    
Les voyageurs interdits s'�taient arr�t�s pour �couter ce chant qui �tait comme le salut d'une terre nouvelle.  Puis, le coeur palpitant d'espoir, ils reprirent leurs rames et leur barque entra dans les eaux du bayou T�che, au milieu des vertes campagnes des Op�lousas.

    
Et comme le soir s'achevait, il aper�urent, � travers une �claircie de la for�t la ferme d'un toit rustique.  Ainsi voyait-on, le soir, au temps heureux de l'Acadie, quand on approchait du village de Grand-Pr�, l'encens du soir s'�lever vers le ciel.

   
En m�me temps, ils entendirent le sont d'un cor auquel r�pondit le beuglement �loign� d'un troupeau.
   Tout pr�s du fleuve, sous l'ombrage des ch�nes aux branches charg�es de mousse d'Espagne et de gui myst�rieux, de ce gui que les druides abattaient jadis avec leur faucille d'or, au temps de No�l, s'�levait la maison du fermier.  Un jardin l'entourait d'un tapis de fleurs dont le parfum remplissait l'air.

    
C'�tait une maison rustique, simple mais solide, construite en planches de cypr�s soigneusement ajust�es.  Le toit large et bas surplombait une v�randa spacieuse, soutenue par d'�l�gantes colonnes, toutes fleuries de vignes-vierges et de rosiers grimpants sur lesquels venaient se poser les colibris et les abeilles.  A chaque coin de la maison, s'�levaient des colombiers toujours anim�s de roucoulement et de plaintes.
C'�tait un manoir rustique et simple
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