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La touchante odyss�e
                       d'
�VANGELINE
SUR LES CHEMINS DE L'EXIL
LES EXIL�S
BIEN des ann�es se sont �coul�es depuis le jour o� GrandpPr� fut livr� aux flammes, depuis le jour o� les navires lourdement charg�s �taient partis vers la mer, � la mar�e descendante, emportant tout un peuple vers l'exil.  La plaine o� les Acadiens avaient v�cu des jours heureux �tait maintenant vide pour toujours

    
Comme les flocons de neige, lorsque le vent du nord les souffle � travers le brouilard, comme les feuilles d'automne, que le vent saisit au creux des chemins et emporte bien loin de l'arbre o� elles naquirent, les Acadiens sont maintenant dispers�s aux quatre vents de l'exil; un exil comme il ne s'en �tait jamais vu dans l'histoire.

    
Sans amis, sans foyers, sans expoir, ils errent depuis les lacs glac�s du nord jusqu'aux savanes br�lantes du sud, depuis les c�tes blanchissantes du Maine jusqu'aux parages o� le Mississipi roule ses eaux limoneuses avant d'aller les jeter au golfe du Mexique; ils vont de ville en ville, de village en village, mais plusieurs ne demandent plusqu'une tombe o� reposer leur coeur � jamais bris�.  H�las! leur histoire est �crite sur les pierres tombales dans les cimeti�res.

  
Longtemps, parmi eux, l'on vit erreur et attendre, une jeune fille � l'esprit doux et humble et qui souffrait patiemment toute chose, parce que son esprit, insensible au pr�sent, poursuivait un r�ve lointain. Elle avait encore la jeunesse et la beaut�, mais h�las! devant elle s'ouvrait le d�sert de la vie, vaste et vide, sans autres jalons que les tombes de ceux qu'elle avait aim�s.

    
Son p�re?  Il dormait, l�-bas, dans le sable du rivage et seul le flot du Bassin des Mines venait visiter chaque joursa tombe solitaire.  Son fianc� ? Il avait �t� emport� par le flot de l'exil vers des rivages inconnus.

    
Et elle �tait demeur�e l�, seule, abandonn�e, frapp�e au milieu de sa vie et gardant dans son �me, dans son esprit et dans son coeur, quelque chose d'imparfait et d'inachev� comme le serait une matin�e de juin, glorieuse de soleil de chansons et de verdure et qui soudain s'arr�terait et tomberait dans la nuit sans avoir connu la maturit� de l'apr�s-midi et la gloire du couchant.

    
Elle allait ainsi, sans but, s'attardant dans les cit�s, jusqu'au moment o� reprise par l'inqui�tude int�rieure qui la d�vorait, elle recommen�ait sa course �ternelle et ses recherches sans fin.  On la voyait r�dant dans les cimeti�res allant d'une pierre tombale � l'autre, cherchant � d�chiffrer sur les plus humbles le nom qu'une main malhabile y avait grav�.  Et quand elle ne parvenait pas � le lire, elle s'asseyait, aupr�s, se disant que, peut-�tre, il reposait l�, ayant trouv� le repos dans le sein de la terre.  Et d�sesp�r�e, n'attendant plus rien en ce monde, elle aurait voulu s'endormir � c�t� de lui pour toujours.

     
Parfois une rumeur lui venait, un ou�-dire vague, incertain; mais ce murmure � peine articul� �tait, cependant, pour elle, comme une �toile qui se levait dans sa nuit, comme une main myst�rieuse qui lui faisait signe d'avancer.
    
  
Parfois aussi elle s'entretenait avec un p�lerin de passage qui l'avait connu, qui lui avait parl�, mais depuis si longtemps dans un endroit si recul� qu'ils en avaient eux-m�mes oubli� le nom.

     -
Gabriel Lajeunesse ? disaient-ils; oui, en effet, nous l'avons vu; il �tait avec son p�re Basile, le forgeron, et, tous deux sont all�s dans les prairies du sud.  Aujourd'hui ils sont coureurs des bois et devenus des chasseurs et des trappeurs fameux.

     - 
Gabriel Lajeunesse ? proclamaient les autres; certainement nous l'avons connu; il �tait voyageur dans les basses terres de la Louisianne.

    
Mais ni les uns ni les aures ne pouvaient donner plus de pr�cision et apr�s avoir consid�r� la jeune fille, ils ajoutaient:

     -
Pauvre �vang�line, pourquoi consumer ta vie � la poursuite d'un r�ve impossible?  N'y a-t-il donc pas d'autres jeunes gens aussi beaux que Gabriel.  Regarde autour de toi, ils sont nombreux ceux qui t'aiment en silence et seraient dignes de toi.  Voici Baptiste Leblanc, le fils du notaire qui t'aimait d�j� aux temps heureux de Grand-Pr�.  Viens, donne-lui ta main et sois heureuse.  Pourquoi courir apr�s une ombre?  Tu es trop belle pour coiffer sainte Catherine.
 
    
Mais �vang�line r�pondait avec douceur:

     -
Je ne puis; l� o� est all� mon coeur, l� aussi doit �tre ma pens�e.  Lorsque le coeur marche en avant, il est comme une lampe qui �claire le chemin, mais lorsqu'il est absent, tout demeure dans les t�n�bres et nous marchons au sein de la nuit.

     -
Le vieux P�re F�licien qui avait entendu ces paroles, lui dit avec un sourire:

     -
Tu as raison, �vang�line, c'est Dieu qui a parl� ainsi en toi.  Ne crois pas que ton amour soit perdu parce qu'il ne rencontre pas l'objet qu'il d�sire.  L'amour lorsqu'il est pur, n'est jamais perdu; s'il n'enrichit pas le coeur de celui auquel il �tait destin�, il retourne � sa source et la raffra�chit.  Ainsi les eaux venues des nuages y retournent apr�s un long parcours.  Patience donc, accomplis ta t�che; la r�signation vient de Dieu et m�rite sa b�n�diction.  Ainsi ton �me purifi�e par la douleur se rapprochera du ciel.

    
R�confort�e par les paroles du v�n�rable vieillard, �vang�line se r�signait et attendait.  Mais le sourire avait fui de ses l�vres.  Sans cesse, au fond de son coeur, retentissait la lamentation fun�bre de l'Oc�an, comme elle l'avait entendue, l�-bas sur la rive du Bassin des Mines, alors que la terre tombait sur le cercueuil de son p�re et que le flot se retirait emportant Gabriel son fianc�.

   
Et pourtant, du milieu m�me de cette lamentation, s'�levait une voix qui lui murmurait:
    
     -
Esp�re!

    
Mais voil� que les bruits se pr�cisent, jour apr�s jour, se fait plus persistante la rumeur qu'une nouvelle Acadie se reforme l�-bas, sur les rives du Mississipi, � l'ombre du drapeau de la France, dans les vastes plaines de la Louisianne.  Les fermiers acadiens y ont retrouv� une patrie, sur une terre fertile d'une immense �tendue.

    
vangeline �coutait d'un air distrait; mais son coeur bondit soudain lorsqu'une voix pronon�a le nom de Basile Bellafontaine.  L'ancien forgeron de Grand-Pr�, abandonnant le marteau et l'enclume s'�tait taill� un domaine dans la prairie.

     -
Et Gabriel ? demanda-t-elle.

     -
Il est avec son p�re et dirige avec lui l'exploitation; ils ont d'ailleurs de nombreux domestiques.

    
Alors une h�te f�brile s'empara de la jeune fille, son regard semblait percer l'horizon et semblable aux ramiers qui fendent les airs, elle aurait voulu voler aupr�s de son bien-aim�.

     -
Cher Gabriel! soupirait-elle, puisse le ciel nous r�unir bient�t.

    
Un jour enfin, le groupe �tant form�, les Acadiens partaient pour un nouvel exil, mais celui-ci volontaire, avec � l'horizon, la perspective d'une vie d�sormais libre et heureuse, � l'ombre du drapeau fran�ais.

    

    
Longtemps parmi eux, on vit errer et atendre une jeune fille � l'esprit doux et humble
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