La face cachée des Dieux - Chapitre 3
De jour, il était facile de se perdre dans le Sanctuaire, dédale sans fin d’escaliers, de sentes escarpées et de passages discrets. De nuit, sans autre point de repère que la grande horloge, se diriger était impossible, et Saori eut tôt fait d’être totalement désorientée.
De plus, progresser au milieu des rochers n’était pas aisé dans la quasi-obscurité qui les enveloppait. Mu, pour une raison qu’elle ignorait, avait délibérément choisi de ne pas prendre l’escalier principal mais un chemin dérobé. Tout ce qu’elle savait , c’était qu’ils se dirigeaient vers le bas du Domaine Sacré. Depuis qu’ils avaient quitté le Palais, ils n’avaient cessé de descendre, et à présent, jugea-t-elle, ils devaient probablement se trouver quelque part entre la Maison du Verseau, inoccupée depuis la mort de Camus, et celle du Capricorne, vide elle aussi.
- Où allons-nous ?, chuchota-t-elle à l’intention de Mu.
Celui-ci stoppa brusquement sa progression et dans son élan elle faillit le heurter.
- Chut, pas un bruit !, murmura-t-il, tout près de son oreille.
Craignait-il les gardes ? Mais pourquoi un chevalier d’or aurait-il tenté de dissimuler sa présence ?Ou lui avait-il demandé de l’accompagner pour lui montrer les failles qui pouvaient exister dans la sécurité du Domaine Sacré ? De fait, ils n’ avaient croisé aucune patrouille. Pas même un garde isolé !
- Décidément, on entre dans ce Sanctuaire comme dans un moulin apparemment, pensa-t-elle, mi-amusée, mi-inquiète.
Ils poursuivirent pendant quelques minutes encore leur chemin dans la nuit. Dans les passages difficiles, toujours galant que ce soit envers sa déesse ou envers la plus humble femme du village, le chevalier du Bélier aidait Saori à franchir les obstacles en la tenant par le bras. Soudain, l’horizon, jusqu’ici rendu invisible par les rochers et la végétation, se libéra, et le ciel étoilé envahit l’espace. Ils venaient de déboucher sur une large esplanade. Sur le fond sombre du ciel, une masse se dessinait. Un Temple. Elle reconnut la forme à la fois massive et imposante de celui de la Vierge .
- Venez, lui souffla Mu.
- Mais Shaka est absent , alors pourqu…
Elle s’interrompit : le chevalier du Bélier avait déjà disparu, avalé par les profondeurs obscures du Temple. Intriguée et malgré elle un peu inquiète, elle s’élança derrière lui.
A l’intérieur, tout semblait calme. Pas de bruit, pas de lumière. Mu la guida dans le noir. Dans le silence, le bruit de leurs pas résonnait étrangement. Que venaient-ils donc faire ici puisque Shaka se trouvait en Inde ?
Mu frappa du bout des ongles sur quelque chose, et une porte s’ouvrit, perçant le noir d’une lumière douce. Une jeune femme d’une vingtaine d’années apparut, visiblement au courant de leur venue car aucun signe de surprise ne se lut sur son visage.
- Entrez, chuchota-t-elle.
- Du changement ?, demanda Mu .
Elle secoua la tête négativement.
- Non, pas encore.
Mu se retourna vers Saori.
- Majesté, vous souvenez-vous de Chryséis, mon assistance au dispensaire du Sanctuaire ?
La jeune fille fit une génuflexion. Saori lui répondit par un large sourire. Oui, elle se souvenait d’elle. Elle l’avait vue plusieurs fois au centre médical que Mu avait installé avec son aide pour les villageois de Rodorio, où elle le secondait , voire le remplaçait quand ses devoirs de chevalier d’or l’appelaient au Tibet.
- Venez, Majesté.
Suivant son exemple, elle abandonna sa cape sur un fauteuil et le suivit dans une petite pièce à côté.
Elle n’était jamais entrée dans les quartiers privés du Temple de la Vierge – ni d’aucun autre Temple du Sanctuaire d’ailleurs, mais elle ne fut pas surprise par l’austérité des lieux. Digne réincarnation de Bouddha, Shaka vivait en ascète. Et ce qui était sa chambre était dépouillé au possible. Contre le mur, un bureau de bois brut avec quelques livres et une chaise. Et sur le seul autre meuble – encore que le mot semblât bien disproportionné pour qualifier la simple paillasse posée à même le sol – sur cette paillasse donc gisait Shaka.
Saori eut un haut-le-coeur en reconnaissant la splendide chevelure chevelure dorée du chevalier de la Vierge qui serpentait sur le drap qui le recouvrait. Il était allongé sur le flanc, recroquevillé dans la position foetale, et elle ne pouvait donc voir son visage caché par les longues mèches blondes. Elle s’agenouilla auprès de la forme inerte, et balaya d’un geste délicat les franges que la fièvre collait sur ses tempes et son front.
- Oh, Mu, murmura--t-elle les larmes aux yeux, que s'est-il passé ???