Paysage rédingenien
La source de la fascination qu'ils nous suscitent est peut-être
que, aussi capturés que nous soyons par eux, autant sembleraient-ils
équilibrer en eux l'ignorance distante en laquelle ils nous tiennent
et la conscience prise de notre regard : dos d'énigmes et de grandes
vêtures tournées vers le fond de l'espace auquel elles appartiennent,
s'il n'est pas plus vrai que leur appartient plus certainement cet espace
qui, nullement le nôtre sur l'instant de ce regard, ne le sera peut-être
jamais ; silhouettes de vent et de brume. submergées de crépuscule
ou de lumières, qui ne feront pas un geste pour se dégager
vers nous de la transparente opacité ; premiers plans vivants, enfin.
dans la clarté la plus avancée de ces frontières,
immobilisés dans une souveraine impassibilité inquiétante
d'Etrangers.
Pouvons-nous même départager et décider entre ces
êtres, ceux qui. venant de l'autre côté, ne quitteront
pas leur espace pour le nôtre, ne franchiront pas vraiment la lisière
où nous les attendons, et ceux dont ce franchissement suspendu ne
l'aurait pas été dans leur chemin vers nous, mais tout au
contraire, saisi au moment même, pourtant, pensions-nous. essentiellement
insaisissable, où nous avons déjà été
quittés, où notre espace va être par eux déserté.
Il faudrait même reprendre et insister : ils sont, les uns et les
autres et tout à la fois, arrêtés dans l'instant même
de la frontière sans issue, à double interdiction, entre
notre monde autant récusé qu'abordé. sur le Seuil
même de la toile, du panneau ou du vélin, et l'univers second
qu'ils ne franchiront jamais non plus, par volonté et par refus,
par égarement et par impasse, le saurons-nous jamais, et de quel
instant ils vivent, de celui tout premier où la scène va
être ou de l'ultime où elle vient de cesser. Habitants éternisés
dans les plis de ce rideau de transapparition et de densité obscure
de masque, qui seraient les deux semences mêlées du matériau
même du rêve qui les fait naître à leur double
vocation inaccomplissable vers nous et vers cet au-delà, et les
désigne à la matière commune des deux mondes, comme
les bornes encore vivantes, presque fantômes, qui les séparent
ou les unissent...