VIET CONG AOUT   1955

 

 

         Un soir Petit Louis buvait tranquillement une limonade dans un café pas très loin du camp. Il y avait peu de clients, quelques militaires et une poignée de civils vietnamiens. Un de ceux-ci se tourna et Petit Louis eut un sursaut: il venait de reconnaître le capitaine Kha, le chef militaire du camp de prisonniers de Kim Ton.

         " Ce n'est pas possible " se dit-il " qu'est-ce qu'il peut bien faire à Saigon au risque de se faire piéger au premier contrôle d'identité ? "

 

         Il n'y avait pourtant pas d'erreur, c'était bien la même silhouette trapue et la paupière gauche cousue à la suite d'une blessure à l'oeil. Il voulut en avoir le coeur net, il prit son verre et alla s'asseoir à la table juste à côté des vietnamien. Voyant le mouvement Kha qui était en train de parler jeta un regard de côté, se tut soudain et regarda bien en face Petit Louis qui lui fit un large sourire. Il n'y avait pas de doute, la reconnaissance était mutuelle.

 

         Kha fit preuve d'un beau sang-froid.

         " Je suis content de voir que vous avez été libéré et que vous allez bien." dit-il.

         " Ce n'est pas grâce au capitaine Tuy ! " répondit Petit Louis, Tuy était le cong bô qui l'avait envoyé au camp 5. Les trois autres vietnamiens avaient l'air interloqués. Kha lança une phrase rapide que Petit Louis ne comprit pas.

         " Pourquoi n'êtes vous pas retourné en France ?" reprit il.

         " J'ai des problèmes. Tuy pensait que j'étais un espion des Français, j'ai l'impression que les Français croient que je suis un espion viet minh. "

         " Pourquoi ?"

         " Toujours la même chanson: si les autres sont morts et pas vous, c'est que vous êtes un traître. C'est ce qu'on dit à tout ceux qui s'en tirent. "  

         " Vous avez été interrogé par le Deuxième Bureau ? " Ah! ça semblait l'intéresser...

         " Bien entendu et j'ai fait comme à Kim Ton, j'ai dit la vérité, que je ne savais rien d'important, que je n'étais au courant d'aucun secret militaire..."

         " Et ils vous ont cru ? "

         " Pas plus que vous et c'est pour ça que je suis dans le pétrin."

         " Je ne comprends pas "

         " Je suis dans la merde ! "

         " Ah bon ! " ça, il avait pigé. Le silence se fit. Petit Louis passa à l'offensive.

         " Et vous, qu'est-ce qui vous amène à Saigon ? ce n'est pas dangereux pour vous? "

         " Je suis venu voir ma famille et je ne suis plus dans l'armée. "

         " Tu parles ! " se dit Petit Louis " toi, mon gars, tu es venu pour réorganiser les cellules viet minh qui se sont fait démolir par la police secrète de Ngo Dinh Diem ! "

         " Vous savez, si j'avais voulu vous créer des ennuis, je serais sorti discrètement et je serais revenu avec une patrouille au lieu de venir vous parler.." reprit-il. L'autre se raidit.

 

         Petit Louis continua:

         " Ne vous inquiétez pas pour çà, je ne suis plus dans la course, les Français s'en vont, les Américains arrivent, vous allez nous regretter! "

         " Le peuple vietnamien a droit à son indépendance ..."

         Petit Louis le coupa

         " Excusez-moi, mais je connais, j'ai entendu ça pendant vingt et un mois chez vous et j'ai bien failli en crever ".

         " Vous oubliez tous les patriotes vietnamiens qui sont morts pour la liberté." reprit Kha " Rappelez-vous les résistants en France pendant la guerre. Ici c'est la même chose." 

         " Oui, mais au moins la France a échappé de justesse à ce qui vous guette: une dictature marxiste, ce n'est pas le genre de société dans laquelle je voudrais vivre."

         " Votre système n'a pas l'air de vous satisfaire davantage. Vous êtes là à vous demander quand vous pourrez retourner chez vous..."

         " Et ce n'est pas tout ! Il se pourrait bien que je me retrouve en prison pour quelques années. De plus il faut que j'achève de payer l'immeuble que j'avais acheté rue du Coton à Hanoi. Je ne sais pas si vous vous en souvenez, je vous ai raconté tout cela à Kim Ton au cours des interrogatoires. Ca se présente mal! " conclut Petit Louis. 

 

         L'officier Viet Minh paraissait réfléchir.

         " Pourrait-on se revoir ? " fit-il enfin.

         " Pourquoi pas ? " répondit Petit Louis

         " Vous venez souvent ici ?"

         " De temps en temps; ce n'est pas loin du camp et c'est tranquille." il ajouta en riant:

         " Et puis on y rencontre des gens intéressants !."

         Kha sembla prendre une décision.

         " Bien, je vais essayer de revenir vers la fin de la semaine, je vous ferai signe."  Et il sortit avec ses hommes. 

 

         Quelques jours plus tard un vietnamien aborda Petit Louis dans ce même café.

         " Venez avec moi, le capitaine Kha vous attend ."

         " Pas question que je vous suive le soir dans un coin perdu. Voilà ce que

je vous propose: demain c'est dimanche, rendez-vous à la cathédrale au moment de la grand-messe à onze heures dans le fond près de la porte. Salut."

          

         Il se leva et regagna le Parc. Il n'avait pas envie d'aller se fourvoyer dans un endroit isolé où il pourrait lui arriver n'importe quoi.

 

         Le lendemain, le même homme l'aborda au moment où il quittait le parvis pour rentrer dans la cathédrale et lui fit signe de le suivre. Ils n'allèrent pas très loin. Dans une rue parallèle au boulevard Norodom, l'homme entra dans un petit restaurant et se dirigea vers l'arrière. Toutes les tables étaient vides mais l'endroit ne paraissait pas abandonné.

         Kha était assis dans l'arrière salle entouré de son équipe de protection. 

         " Vous êtes méfiant ! " dit-il à Petit Louis en guise de salutation.

         " Dites ! mettez vous à ma place, je sors d'en prendre. "

 

         La conversation prit une tournure générale, la situation à Saigon des diverses factions, la politique du gouvernement de Diem, la présence de plus en plus marquée des Américain... Quand l'officier Viet se mit à commenter la récente défaite de Binh Xuyen et leur disparition presque complète de la capitale, Petit Louis se garda bien de lui faire part de sa participation aux combats du pont en Y, c'eût été catastrophique. Il ne voyait pas très bien où l'autre voulait en venir.

 

         Puis le capitaine se mit à lui poser des questions sur son séjour dans les différents camps. 

         " Pourquoi avoir laissé mourir de privations tous ces pauvres types ? " lui demanda Petit Louis.

         " Nous ne sommes pas riches, et leur régime était le même que ceux de nos combattants. "

         " Vous savez très bien que les Européens ne digèrent que fort mal le riz et que les travaux pénibles qui leur étaient imposés ne leur permettaient pas de survivre. "  

         " Croyez-vous que les prisonniers de l'Armée populaire du Vietnam  aient été mieux traités dans les camps français. Tenez, regardez, j'ai amené pour vous des documents. "

         D'une serviette il tira une épaisse liasse de photos.

         Petit Louis y jeta un coup d'oeil, puis les examina une par une; c'était assez écoeurant. Il y avait une collection de toutes les horreurs qu'il avait pu entrevoir lorsqu'il se trouvait sur les terrains d'opération: les fosses remplis de corps avec dans le fond du décor des soldats armés et rigolards, des cadavres de femmes éventrées, des villages brûlés au napalm, des marchés bombardés et toute l'abomination d'un guerre impitoyable.

 

         Il retourna une photo. Au dos se trouvait inscrit une date et un nom, probablement le lieu où le cliché avait été pris. Un cachet en marquait le coin "Service Cinématographique aux Armées" ainsi qu'un numéro de référence commençant par les lettres " BCR" .

         " Où avez vous pu vous procurer tout ça ? " demanda-t-il stupéfait. Il s'agissait à première vue de documents militaires authentiques.

         " Peu importe. Mais vous pouvez constater qu'il s'agit de documents originaux."

         Petit Louis n'avait aucun moyen de s'en assurer, mais il était tenté de le croire sur parole.

         " Ce n'est pas tout." et le capitaine exhiba alors une quantité de documents à en-tête officiel. Des ordres de marche, d'opérations, de manoeuvres de ratissage et de bombardement.

         " Vous pouvez voir que ce ne sont pas des copies."

         Les services Viet Cong avaient dû piller des bureaux entiers d'archives pour arriver à un tel résultat.

 

         " C'est très impressionnant " reprit Petit Louis " mais qu'est-ce que je viens faire là-dedans ? ".

         Kha réfléchit ou hésita un moment.

         " Pourriez-vous rédiger un texte d'introduction et de présentation pour ces photographies et ces autres papiers ? "

         " Ecoutez, je ne suis ni journaliste, ni écrivain. Je me débrouille très bien quand il s'agit d'un rapport technique, mais là c'est autre chose, je ne me sens vraiment pas à la hauteur. Vous ne manquez pas d'intellectuels tout à fait capables de rédiger un texte approprié. Et en France ou même ici, vous pourriez vous adresser à un journaliste sympathisant. "

         " Vous ne me comprenez pas. Le texte ne doit pas être une oeuvre de professionnel, mais un témoignage. Il ne peut pas être rédigé par un vietnamien à cause de certaines tournure de phrases qui trahirait son origine. Je pense que vous feriez très bien l'affaire. "

         Il ajouta perfidement:

         " Et puis cela pourrait vous aider financièrement. Vous m'avez dit avoir des difficultés. "

         " Laissez-moi le temps de réfléchir" lui dit Petit Louis "et essayez de me procurer des copies des documents. Les originaux seraient vraiment trop compromettants. "

         " Je n'avais pas l'intention de vous les laisser." répondit Kha en souriant.

         Ils convinrent de se retrouver au même endroit le dimanche suivant.

 

         Le mois d'août s'achevait et la préparation des élections générales prévues par la Convention de Genève couvrait les murs de Saigon d'affiches avec l'inscription " Di bau cuu " ( Allez voter ). Des facétieux avaient ajouté en bien des endroits: " = 20 belles fesses ". Ce ne faisait pas du tout rire les Vietnamiens qui ne comprenaient pas l'astuce. Pour eux, ça se prononçait à peu près " Di baho quiou " ce qui enlevait tout le sel de la plaisanterie.

         Très peu de Français en effet, avaient fait l'effort de s'initier un tant soit peu à la langue du pays. Ça faisait sourire d'entendre à la radio des journalistes cotés appeler le journal national Nhân Dân "Nan dan " alors que cela se prononçait approximativement 'Nyeune zeune '.

         " Il faudrait le savoir ! "  rétorquait l'un de ceux-ci à Petit Louis qui lui en faisait la remarque. Mais justement c'était leur métier d'être au courant. Ils étaient à peu près tous comme l'ineffable Bodard qui avait couvert la guerre du Vietnam depuis l'hôtel Métropole et qui de surcroît prétendait se sentir chinois alors qu'il n'en parlait pas un traître mot.

 

         Quand Petit Louis revit le Viet Cong, il était décidé. Rédiger un pamphlet lui souriait assez. Il ne se sentait aucune sympathie particulière pour ceux qui l'avaient jeté en prison sans inculpation et sans jugement alors qu'il sortait tout juste du bagne d'en face et qui de plus refusaient toujours de la rapatrier après cinq mois d'attente. 

         Pourvu d'une abondante documentation il commença un texte au vitriol. Il avait eu l'idée d'un titre provisoire: "Oradour sur Mékong" ça ne sonnait pas très bien mais ça ferait grincer des dents.

 

         Il s'était installé à l'étage dans le restaurant du second rendez-vous, on lui avait procuré une vieille machine à écrire et un stock de papier. Kha venait se rendre compte de temps en temps des progrès accomplis, il avait l'air satisfait. La fois suivante, il ramenait des copies, parfois avec des annotations ou des corrections lorsque la terminologie s'écartait de la dialectique consacrée.

         Ils avaient aussi des discussions qui prenaient un tour plus politique.

         " Que comptez-vous faire un fois que vous serez rentré en France ? " lui demanda le capitaine.

         " Moi ? me trouver du boulot et oublier tout ça."

         " Vous n'avez pas l'intention de témoigner de ce que vous avez vu, continuer ce que vous êtes en train d'écrire ? "

         " Témoigner ? comment ça ? en grimpant sur une chaise dans un square et en haranguant la foule ? . Il paraît que ça se fait à Londres dans Hyde Park. A Paris ils appellent ça 'troubler l'ordre public'."

         " Il y a la presse. Vous vous vantez d'avoir une presse libre..."

         " Vous croyez qu'un journal va ouvrir ses colonnes au premier peigne-cul venu qui prétend avoir des révélations à faire ou mieux encore vous pensez peut-être à l'Huma ?. Dans ce cas il me faudra d'abord gravir quelques échelons dans la hiérarchie..."

 

         Le bô doï avait l'air déçu de son manque de conscience prolétarienne. Petit Louis reprit:

         " Vous savez que les Français auraient très bien pu gagner la guerre s'ils s'y étaient mieux pris ? "

         " C'est impossible, on ne gagne pas contre tout un peuple qui lutte contre l'oppression ."

         " Exactement ! Au lieu de vous envoyer des obus, il aurait été plus simple et moins coûteux à long terme de construire des routes, d'installer partout l'électricité, de bâtir des écoles et des hôpitaux et de favoriser le commerce. Votre révolution aurait été sapée à la base. Personne ne descend dans la rue quand en élevant des barricades il a tout à perdre. Je vous l'accorde, c'est tout à fait irréaliste d'espérer qu'une telle solution vienne àl'esprit des gens au pouvoir, aussi bien chez vous que chez nous."

         " Quand nous aurons chassé les fantoches de Saigon, nous aurons alors la possibilité de nous consacrer au bonheur du peuple et de lui procurer tout ce que vous venez de citer."

         " C'est tout ce que je vous souhaite." conclut Petit Louis, mais il n'y croyait guère.

 

         Kha restait muet comme une carpe quand la conversation dérivait vers ses propres occupations à Saigon. Le restaurant servait sûrement des clients normaux, mais beaucoup d'allées et venues n'avaient certainement rien de gastronomique. Ca ne concernait en rien Petit Louis qui appréciait fort la cuisine du chef et remplissait entre temps des pages de commentaires.

 

         Quand il regagnait le Parc en fin d'après-midi il laissait tout son matériel sous la garde de la cellule Viet Cong qui avait sa base dans le restaurant. Le lendemain lorsqu'il arrivait, on lui rapportait ses papiers qui entre temps avaient dû être mis en lieu sûr.

         De temps en temps il allait se renseigner à la Base Militaire en espérant trouver enfin son nom sur une liste de départ. Les troupes françaises partaient peu à peu, remplacées par les unités Sud-Vietnamiennes. On voyait de plus en plus d'Américains qui avaient réquisitionné tout un quartier entre l'aérodrome et le Nord de Saigon. Il avaient déjà installé un hôpital, un PX et des cantonnements. On chuchotait qu'à la fin de l'année il ne resterait plus grand-chose du Corps Expéditionnaire.

 

         Tout cela augmentait la rancoeur de Petit Louis qui en venait à se demander s'il ne resterait pas en plan oublié sur place et les scrupules qui l'avaient un peu tracassé au début de sa collaboration avec la cellule Viet Cong disparaissaient un par un.



suite : (34) Hon Thon Thai

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