SAIGON AVRIL 1955

 

 

                   Au matin de ce deuxième jour de semi liberté Petit Louis ne se sentait pas très bien, son bras gauche lui faisait mal. La mobilité du coude revenait peu à peu, et les élancements dans l'articulation diminuaient, mais les muscles n'avaient pas encore eu le temps de se reformer et la peau était encore marbrée de taches violacées.

         " Je ferais mieux de mettre une chemise à manches longues" se dit Petit Louis. " 

         On était jeudi, le 28 avril, il quittait le bâtiment du réfectoire, quand un sergent de la colo, en armes et le casque sur la tête l'aborda.

         " C'est toi Bourgain ? "

         " Oui sergent." avec son statut non défini depuis sa sortie de Chi Hoa, il avait intérêt à être poli.

         " On te demande au poste de garde."

         Un officier sans insigne de corps, avec les barrettes de capitaine était assis derrière la table du poste.

         " Laissez nous sergent !"  Son regard se fixa sur le visage de Petit Louis puis s'arrêta sur son bras.

         " Vous avez l'air mal en point...je me demande si vous ferez l'affaire. On m'avait dit que vous étiez assez abîmé, mais je ne pensais pas ...". Il se tut un moment...

         " J'ai un travail pour vous, très bien payé. J'ai lu votre dossier, vous êtes expert en explosifs ? "

         " Non mon capitaine " répondit Petit Louis, " j'ai eu l'occasion d'utiliser des charges, mais je suis loin d'être un spécialiste."

          L'autre parut déçu.

         " Savez vous utiliser des détonateurs électriques, par exemple installer un système pour mise à feu à distance ? "

         " Ca oui, je peux installer le câblage et le tableau de commande, s'il y a quelqu'un pour poser les explosifs."

         " Parfait, nous avons du personnel pour cela. Voilà ce que je vous propose: vous faites le travail, vous encaissez cinquante mille piastres et vous oubliez tout, il y en a pour une journée, deux au maximum." 

         Petit Louis eut un sursaut, cela faisait 1000 dollars US, un fameux paquet.

         " Excusez-moi mon capitaine, mais ça doit être un truc drôlement faisandé pour payer autant ! Vous voulez faire sauter Ngo Dinh Diem ? "

         Le capitaine eut un petit rire.

         " Non , pas cette fois, quoique ce ne serait pas une si mauvaise idée. Si vous êtes d'accord, je vous emmène à l'endroit voulu. "

 

         Ca tournait à cent à l'heure dans le crâne de Petit Louis, la combine sentait le pourri à plein nez, ça ne devait avoir rien d'officiel, un coup fourré entre factions adverses. Et le capitaine lui demandait son avis au lieu de lui donner des ordres...C'était curieux ! D'autre part cinquante mille piastres !

         " On ne risque pas de faire sauter des Français au moins ?"

         " Non bien sûr, au pire des Caodaïstes. "

         Ca le rassurait et puis il ne faisait plus de distinction très nette entre ceux qui lui en avaient fait tellement baver au nord et ceux du sud qui s'entre-tuaient joyeusement. Tant qu'on cassait du viet...


         " Encore une question, si vous permettez. Je ne pourrai rien faire avec cet argent ici, je dois prendre le bateau dans trois semaines. Il faudra me verser la somme, en dollars ou en francs sur ce compte en France."

           Il tira de son portefeuille un papier sur lequel il inscrivit le nom de la banque et le numéro de compte.

         L'officier réfléchit un moment puis ramassa le papier.

         " D'accord, mais on ne pourra pas vous verser l'équivalent au change officiel, disons 400.000 francs..."

         " Ca va, si vous me donnez votre parole d'officier que le versement sera effectué au plus tôt."

         " Vous avez ma parole. Maintenant suivez moi. Le travail fini, une jeep vous raccompagnera ici, avec un laissez-passer."

         Sortie du camp, la jeep prit la direction des faubourgs vers Cholon.

         " Nous allons au pont en Y "dit le capitaine qui conduisait lui-même." Petit Louis comprit que c'était pire que ce qu'il avait imaginé.

         " Chez le Binh Xuyen ? mais mon capitaine, ils sont en train de se faire démolir, les paras vietnamiens sont descendus à Saigon et sont occupés à tout mettre en l'air à Cholon. "

         " Oui, les trois bataillons de Do Cau Tri, c'est pour cela qu'il est urgent de leur donner un coup de main. On a été averti que les Caodaïstes allaient tenter de prendre d'assaut le PC de Bay Vien au pont en Y. Ne vous inquiétez pas, vous serez reparti bien avant." 

 

         La jeep descendit le quai de l'Yser, fit des détours par les entrepôts, dépassa des bastions de sac de sable gardés par des troupes vietnamiennes d'origines diverses, Petit Louis s'attendait à tout moment à ce qu'une rafale vienne bloquer leur progression. Plus loin, vers l'ouest, les coups sourds de mortier indiquaient qu'une bataille était engagée.

         " C'est au pont des Chettys " dit le capitaine, " les paras ont commencé l'assaut." Il avait l'air soucieux.

 

         Ils arrivaient à une espèce de no man's land de maisons démolies, de voitures renversées qui fumaient encore. De là on voyait les bunkers du pont en Y, le quartier général de Lé van Vien. Les Binh Xuyen en tenue camouflée et béret vert avaient l'air nombreux dans le dispositif. Petit Louis nota en passant un Bofor 40mm dans une casemate qui couvrait la route, puis des affûts quadruples de 12.7, derrière un mur quatre tubes de mortiers de 120, ils arrivaient au PC. 

         Les sentinelles repoussèrent les chevaux de frise qui barraient l'entrée. Un petit homme sec avec des galons de colonel s'avança vers la jeep.

         " C'est Taï, le chef politique " souffla le capitaine.

         " C'est çà votre type, il a l'air à moitié mort..." le Binh Xuyen parlait un français sans accent.

         " Il y a deux mois il était encore dans un camp viet, un camp n° 5."

         Taï émit un petit sifflement..

         " Je vois... et il est capable de faire le travail ? "

         " Si vous ne me demandez pas de porter plus de trois kilos à la fois, je tâcherai de rester debout. " dit Petit Louis qui commençait à en avoir assez d'être l'objet du dialogue.

         " Bon ! allez à l'arsenal, vous savez où c'est, demandez le lieutenant Linh, c'est l'artificier. " Il tourna les talons.

         Le capitaine remit la jeep en marche et contourna plusieurs blocs. Petit Louis entrevit une silhouette trapue avec les étoiles, Bay Vien, qui descendait dans un blockhaus.

         L'arsenal était enterré et protégé par une épaisse couche de tôles perforées et de sacs de sable. Un lieutenant assisté de plusieurs hommes en béret verts sortaient d'une plie de caisses des mines anti-char cylindriques d'un modèle que Petit Louis n'avait jamais vu, des engins d'au moins 30 kilos.

 

         Le capitaine fit les présentations.

         " Voilà le problème " dit-il ensuite " On doit miner tous les accès par la route. On a les mines, de fabrication soviétique, mais pas les détonateurs ni les plateaux de pression. On a des détonateurs électriques français, mais ils ne s'adaptent pas. C'est pour ça que je suis venu vous chercher. De quoi avez-vous besoin comme matériel ? ."  

         " Je ne sais pas, ça dépend de l'explosif qu'il y a dans ces mines, de toute façon, il faut du fil électrique, du câble téléphonique WD1/TT serait parfait, il est renforcé par des brins d'acier, on ne risquera pas de le casser en l'enterrant. J'ai aussi besoin de toile isolante, d'un pince coupante, d'une pince plate, d'un tournevis. "

         " On va vous apporter un caisse d'outillage " dit le lieutenant Binh Xuyen.

         " Vous n'auriez pas une mine ouverte, ou un échantillon de l'explosif?"

         " Si, pour les essais, on a ouvert une des mines, elle est là..."

         Petit Louis frémit, découper une mine anti-char à l'ouvre-boîte n'était pas son passe-temps préféré. Ces types prenaient des risques...

         La mine était bourrée d'un produit blanc sale assez friable. Petit Louis écrasa un fragment entre ses doigts, ça sentait nettement l'ammoniaque.

         " C'est un genre d'amatol" dit-il," un mélange de TNT ou un explosif similaire avec du nitrate d'ammonium. Le nitrate n'explose pas facilement, mais ça fait beaucoup de gaz. Parfait, ce n'est pas trop chatouilleux ." Il ajouta:

         " Avez vous une chignole ? " Devant l'air incompréhensif de l'autre il mima le mouvement.

         " Pour faire des trous. avec une mèche de huit. "

         Le lieutenant envoya un de ses gus à la recherche des outils.

 

         " Vous voyez, je vais percer un trou sur le côte de la mine, c'est de la tôle mince, le trou va se prolonger dans l'explosif, en allant doucement ça ne risque rien. Comme ça le déto va se trouver en contact avec l'amatol. Ah ! il me faudrait aussi une batterie de 12 volts, une batterie de camion ou deux batteries de jeep, un appareil de mesure, un ohmmètre pour vérifier les circuits et un système pour faire le contact, c'est plus pratique qu'une magnéto. Des manipulateurs de poste radio ou des clés de téléphone par exemple."

         " On a un standard à 24 lignes qui ne sert plus depuis que les lignes ont été coupées. " proposa le Binh Xuyen.

         " Parfait, on pourra même mettre un circuit de sécurité s'il n'y a pas plus de douze mines à placer. "

         " Vous allez faire ça ici ? " demanda le capitaine.

         " Vaut mieux pas, il n'y a pas une chance sur mille qu'il y ait un accident, mais avec tout ce qu'il y a dans le bunker..."

 

         L'opération prit plus de temps qu'ils n'avaient pensé, la mèche était du genre fer à béton, il fallait pas mal de temps pour percer la tôle; après ça rentrait comme dans du beurre. Le Binh Xuyen qui tournait la chignole transpirait comme un malheureux. Pour lui, percer un trou dans une mine ressemblait à une tentative de suicide.

         Puis Petit Louis inséra un détonateur dans chaque trou, ferma les ouvertures avec du chewing-gum  et utilisa le chatterton pour maintenir les fils en place.

         " On va connecter les fils téléphoniques une fois la mine en place et tirer les lignes jusqu'au central. Quand les types vont-ils placer les engins ?. "

         " Il faudra attendre la nuit. Si quelqu'un assiste à l'opération autant mettre des petits drapeaux sur les emplacements."

         " Tout ça c'est très beau, mon capitaine, mais quand allons nous rentrer en ville. "

         " Dès que tout sera terminé, disons vers minuit. "

         Petit Louis fit la grimace, il pouvait s'en passer des choses jusque minuit.

 

         Des détonations sourdes, et des tirs de mitrailleuses vinrent lui donner raison. Vers l'ouest des colonnes de fumée s'élevaient noires dans le ciel.

         " C'est du côté du marché de Binh Thai, on dirait du 57 sans recul, le poste Binh Xuyen là-bas n'en a pas, ce sont les paras qui attaquent. " précisa le capitaine.  Et il arrêta un courrier qui sortait du PC.

         " Mauvais " annonça-t-il," Cay May vient de tomber, c'est une vraie manoeuvre d'encerclement. Pourvu que les para n'attaquent pas le PC avant que les mines soient posées ! "

         " Je vais préparer le central pour les commandes " lui dit Petit Louis " comme cela il n'y aura plus qu'à connecter les lignes."

 

         Armé d'un tournevis, il ôta le fond du standard téléphonique et enleva le câblage. Il ne restait plus que le tableau de bornes avec les clés à trois positions. Il raccorda une borne de la batterie à la barre commune et connecta l'autre borne en parallèle sur toutes les clés d'appel de la rangée du haut. Il raccorda ensuite verticalement les clés du haut à celles du bas. C'était prêt. 

 

         L'attente se poursuivit. Petit Louis s'était allongé sur un lit de camp dans un bunker, les bruit de la bataille qui s'étendait maintenant dans toute la banlieue sud de Saigon, le faisait sursauter, des tirs de mortier, des explosions de grenade, des tirs d'armes automatiques. L'action semblait se concentrer du côté de Cholon.

         Vers deux heures deux tirs de mortier, des départs de 81, firent vibrer le sol, de la poussière tomba du plafond. Petit Louis sortit pour aller aux nouvelles, le capitaine n'était plus là pour le renseigner. Il erra un moment dans le campement, c'était la fourmillière dans laquelle on avait donné un coup de pied , des hommes couraient dans tous les sens, l'assaut semblait imminent.

 

         A peine la nuit tombée, vers 18h30 le capitaine réapparut et secoua Petit Louis qui s'était endormi.

         " C'est le moment. Les artificiers sont en train de poser les mines. On vous attend pour le raccordement. "

         Il faisait nuit noire, avec des lueurs rougeâtres dans le ciel, le reflet des incendies au nord. On avait donné à Petit Louis une tenue camouflée et un béret vert. Il se faufila au dehors guidé par un des hommes de Linh. Les mines avaient été posées le plus loin possible, à environ deux cents mètres du périmètre: quatre d'abord sur la route du quai. A tâtons, dans le noir presque absolu il repéra la première mine dans son trou, puis les deux fils du détonateur. Un homme roula doucement le touret de câble, Petit Louis en débobina une longueur, dénuda les fils, raccorda le détonateur et isola les épissures par une bonne couche de chatterton. Il fit une profonde encoche avec un couteau dans le bois du touret: mine n° 1 placée, le Binh Xuyen reprit la direction du poste à reculons en déroulant le câble. D'autres se mirent à reboucher le trou et à enterrer les fils. 

         Les onze autres engins furent installés et repérés en moins d'une heure.

 

         Rentré au PC, Petit Louis était épuisé avec une forte envie de vomir. Il but un peu de thé chaud, les crampes passèrent.

         Dans le blockhaus, il y avait de la lumière, un groupe électrogène grondait doucement quelque part. Les douze tourets avec leurs repères gravés étaient alignés contre le mur, le faisceau de câbles  passait par le coin supérieur de la porte.

         Linh expliqua:

         " On a accroché les fils en hauteur dans le poste, pour que personne ne vienne les arracher. Hâtez vous de faire les raccords. J'ai fait un dessin avec les emplacements."

         Petit Louis coupa les fils et les réunit aux bornes à vis derrière le tableau. Il expliqua le dispositif à Linh.

         " Ca va de 1 à douze en partant de la gauche. Pour armer on baisse la clé du bas: celle-ci; elle reste en position basse. Pour faire exploser on lève ensuite la clé du haut, les deux clés donnent une sécurité."

         Linh répéta:

         " D'abord celle du bas, en bas, puis celle du haut en haut."

         " Parfait ! maintenant je vais tester les circuits. " 

         L'ohmmètre ne fonctionnait pas, il ouvrit le boîtier, pas de pile...Il raccorda la pile d'un lampe de poche à grand renfort de chatterton et essaya à nouveau, l'aiguille n'arrivait qu'au milieu du cadran mais ça irait. Il entreprit de mesurer les lignes.

         " Quand vous mesurez, " intervint Linh, " vous envoyez du courant dans le détonateur de la mine..."

         "  Oui, mais ce courant est si faible qu'il ne suffit pas pour amorcer, il faut au moins 100 milliampères pour provoque l'échauffement... On a de la veine, tous les circuits sont intacts, aucun fil n'a été arraché."

         " J'ai dit aux hommes que j'arracherai les couilles à celui qui marcherait sur un fil. Allez vous reposer, je reste ici, j'ai la liaison téléphonique avec le PC"

         Il montra un EE8 qui se trouvait à côté du standard. Ce lieutenant avait des arguments convaincants ! 

 

         Petit Louis ne dormit pas longtemps, vers vingt heures une série d'explosions sourdes secouèrent le sol. Toutes les lumières de Cholon s'étaient éteintes. Les mortier de 120 du PC entrèrent en action. Puis il y eut une explosion plus forte et toute proche celle-là. Petit Louis jeta un coup d'oeil dehors, sur la route du quai, un half-track éventré brûlait, ses munitions faisant un feu d'artifice. Il avait sauté sur une mine. Des rafales d'armes automatiques arrosaient le PC Binh Xuyen, il retourna se terrer dans son trou très satisfait: du moins personne ne pourrait lui reprocher d'avoir saboté le travail.

 

         Vers trois heures du matin un gigantesque incendie ravageait les paillotes du quartier sud,le long de l'arroyo chinois jusque la route de Nha Bé. Les flammes de vingt mètres de haut dévoraient les rangées de maisons l'une après l'autre, de la suie et des brindilles enflammées retombaient jusqu'au pont en Y.

 

         Vers le matin, le capitaine réapparut:

         " Nous sommes coincés ici. La situation est critique, Cholon est pris, les para ont fait un vrai massacre au Grand Monde, mais les Binh Xuyen tiennent toujours les ponts malgré quelques pertes. Ne vous inquiétez pas, au pire, nous évacuerons avec le PC dans le Rung Sat. De là il sera facile de revenir à Saigon."

         Il ajouta:

         " Je vous transmets les félicitations de Taï, il paraît très content des résultats de votre travail. Vous n'êtes pas trop fatigué de cette nuit ? "

         La sollicitude de l'officier réveilla la méfiance de Petit Louis.

         " Qu'est-ce qu'il va encore me demander de faire, d'aller plastiquer le bureau de Landsdale ?" se dit-il.

         Le capitaine s'en aperçut.

         " Non c'est tout ce qu'on attendait de vous, vous avez rempli votre part du contrat et j'ai donné des instruction pour que tout soit en règle de notre côté." Plus tard Petit Louis put constater que c'était vrai.

 

         La journée de vendredi s'étira, interminable, des deux côtés on se préparait à l'assaut final. Petit Louis récupérait; il faisait ses exercices de rééducation, laissait mariner son coude dans du thé chaud pour l'assouplir, en somme le traitement qui lui avait été appliqué à l'hôpital, les contraintes des infirmières en moins. Le ravitaillement n'avait pas flanché, il avait repéré les cuisines enterrées comme le reste et le chef cuistot s'émerveillait de son appétit. 

         Vers le soir, il s'était glissé dans un bunker où se trouvaient trois Binh Xuyen dont un sergent, un FM BAR pointait dans la meurtrière vers la sortie du pont. En face dans les entrepôts à demi démolis qui bordaient le quai Ham Tu, à trois cents mètres des soldats en tenue noire prenaient position, se camouflant derrière les pans de murs et les éboulis.

         " Ca, Nhungs, pas bon, couper la tête " dit le sergent puis il ajouta:

         " FM pas bon, toujours cassé ! "

         Petit Louis avisa un tas de boîtes chargeurs entassés sur le sol dans la poussière. Il en prit un, les lèvres étaient bosselées, déformées. En poussant la cartouche avec le pouce, il constata qu'elle s'accrochait et avait tendance à basculer. Il vida le chargeur, certaines douilles étaient couvertes de vert de gris.

         " Pas étonnant qu'il ait des problèmes d'alimentation. "

         Sortant une pince de la poche de sa tenue camouflée, il entreprit de montrer au sergent comment redresser les lèvres des chargeurs endommagés. Puis il se mit à démonter le FM sous les yeux horrifiés des servants qui se voyaient tout à coup désarmés. Il y eut une brève discussion entre le sergent et ses hommes qui se calmèrent et regardèrent la suite des opérations.

         L'arme semblait propre et bien entretenue, mais quand Petit Louis poussa plus loin et démonta le tube d'emprunt de gaz, il vit que les évents étaient en partie bouchés. Un des hommes avaient une poche de pantalon qui pendait, il arracha le morceau et s'en servit pour nettoyer le tube et le système de percussion qui coinçait dans des résidus de poudre brûlée.

         Une fois remontée, l'arme semblait fonctionner normalement, il faudrait voir à l'usage. Il dit au sergent:

         " Videz tous les chargeurs, frottez les cartouches, après ça ira " et il alla se remettre à l'abri.

                    

         Les tirs de harcèlement reprirent vers le soir, à l'arme automatique, les snipers du quai tiraient sur tout ce qui bougeait à l'intérieur du PC. Les Binh Xuyen avaient dû recevoir la consigne d'économiser les munitions, car ils n'ouvraient le feu que lorsque des éléments se rapprochaient de l'entrée du pont.

         Au petit jour, deux explosions successives secouèrent le blockhaus, Petit Louis rejoignit le bunker au FM où le sergent était seul et tirait de longues rafales. Il jeta un coup d'oeil, sur le quai, à droite un half-track était retourné, à gauche un scout-car contournait un énorme trou creusé dans la route.

         " Ils ont déclenché la mine trop tôt"  se dit Petit Louis.

         Comme le sergent se baissait pour prendre un nouveau chargeur dans une caisse ouverte, il lui frappa sur l'épaule et prit sa place. Par petites rafales successives il arrosa le scout-car et les groupes d'accompagnement qui suivaient. Le servant de la mitrailleuse rentra dans sa tourelle à l'abri, mais l'engin blindé continua son avance protégeant la section de Nhungs.

         " Ca sent le roussi !" pensa Petit Louis.

 

         Le scout-car s'engageait sur le pont quand il y eut une sorte de traînée d'étincelles et un choc sourd puis une série d'explosions à l'intérieur du véhicule. Un obus de bazooka venait de le stopper net. La section d'accompagnement s'enfuit en laissant à terre une bonne partie de son effectif, les 12.7  de l'entrée du PC s'étaient mises de la partie.

 

         Dans la journée et la nuit suivante quatre assauts furent repoussés, les mines restantes furent déclenchées l'une après l'autre déruisant plusieurs véhicules et rendant les abords du pont inutilisables pour tout autre engin qu'un char de combat.

         Le lieutenant Linh vint rejoindre Petit Louis un peu avant midi: 

         " On évacue à la tombée de la nuit, la position ne sera plus tenable très longtemps, je vais rester pour dynamiter la soute à munitions et les cantonnements, je sais comment m'y prendre. Restez là, on viendra vous chercher. "

         Peu après une détonation formidable ébranlait le poste.

         " Du 105 ou même du 155 " pensa Petit Louis qui avait entendu le chuintement précédant l'explosion.

          " Si l'artillerie s'en mêle nous allons être écrasés comme des punaises."

         Les salves se succédèrent tombant trop long ou trop court. Puis le tir cessa. Peu après Petit Louis entendit le bruit d'un avion qui passait presque en rase-mottes, un appareil d'observation semblait-il. Le tir d'artillerie reprit. Un obus tomba tout près, les lumières s'éteignirent. Un autre projectile vint secouer le sol, puis un autre. L'avion repassa accompagné de rafales de mitrailleuses puis de hurlements, des cris de triomphe ...

         " Ils ont dû descendre le tapin d'observation." se dit Petit Louis, "ça va nous donner du répit. "

 

         En effet le pilonnage d'artillerie cessa. Le tir d'armes automatiques reprit peu après, le poste tenait toujours. Petit Louis sortit pour se rendre compte: tous les bâtiments en surface avaient été démolis, le PC avait reçu un obus de plein fouet, les murs étaient éventrés, le toit écroulé ne présentait plus qu'un amoncellement de poutres et de tôles froissées, il y avait du sang partout, des Binh Xuyens fouillaient les décombres cherchant des survivants, Bay Vien lui-même, couvert de poussière aidait à porter les brancards vers le canal à l'arrière. L'évacuation commençait.

 

         Petit Louis suivit un groupe et s'embarqua sur un sampan à moteur qui descendit le canal à l'abri des haies de roseau, la nuit tombait.

         Le sampan aborda la rive droite un moment après et le groupe débarqua, il ne restait que l'homme de barre et un Binh xuyen qui enleva sa tenue camouflée pour apparaître en short et saharienne, il jeta son béret et fit signe à Petit Louis de l'imiter. Après une demi-heure, le sampan s'amarrait à un escalier sur la rive gauche cette fois.

         " Quai de Villier." dit le Binh Xuyen. 

 

         Petit Louis fit un signe d'adieu et prit la direction du boulevard Galliéni. Peu après il tombait sur une patrouille de paras vietnamiens en jeep qui le ramenèrent au camp de Khanh Hoi sans lui poser de questions. 

         Petit Louis ne comprit jamais par suite de quel concours de circonstances le mystérieux capitaine était venu le chercher, lui, pour effectuer une besogne insignifiante qui aurait pu facilement être accomplie par n'importe quel soldat du Génie, et pour commencer par le lieutenant Linh des Binh Xuyen.

         Quelques jours plus tard il apprenait qu'il n'était plus sur la liste de départ, aucune explication ne lui fut donnée et quand il voulut savoir quand il serait enfin rapatrié, il se vit renvoyé de bureau en bureau sans pouvoir obtenir le moindre éclaircissement. 

         Quand fin mai arriva et qu'il vit le camp se vider puis se remplir à nouveau d'un contingent qui se préparait pour le prochaine traversée, il commença à désespérer et en vint presque à souhaiter une inculpation suivie d'une incarcération dans une prison de la métropole: au moins cela lui permettrait de rentrer en France...



suite : (33) Viets Congs

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