SAIGON AVRIL 1955
Au matin de ce deuxième jour
de semi liberté Petit Louis ne se sentait pas très bien, son bras gauche lui
faisait mal. La mobilité du coude revenait peu à peu, et les élancements dans
l'articulation diminuaient, mais les muscles n'avaient pas encore eu le temps
de se reformer et la peau était encore marbrée de taches violacées.
"
Je ferais mieux de mettre une chemise à manches longues" se dit Petit
Louis. "
On
était jeudi, le 28 avril, il quittait le bâtiment du réfectoire, quand un
sergent de la colo, en armes et le casque sur la tête l'aborda.
"
C'est toi Bourgain ? "
"
Oui sergent." avec son statut non défini depuis sa sortie de Chi Hoa, il
avait intérêt à être poli.
"
On te demande au poste de garde."
Un
officier sans insigne de corps, avec les barrettes de capitaine était assis
derrière la table du poste.
"
Laissez nous sergent !" Son regard
se fixa sur le visage de Petit Louis puis s'arrêta sur son bras.
"
Vous avez l'air mal en point...je me demande si vous ferez l'affaire. On
m'avait dit que vous étiez assez abîmé, mais je ne pensais pas ...". Il se
tut un moment...
"
J'ai un travail pour vous, très bien payé. J'ai lu votre dossier, vous êtes
expert en explosifs ? "
" Non mon capitaine " répondit Petit Louis, " j'ai eu l'occasion d'utiliser des charges, mais je suis loin d'être un spécialiste."
L'autre parut déçu.
"
Savez vous utiliser des détonateurs électriques, par exemple installer un
système pour mise à feu à distance ? "
"
Ca oui, je peux installer le câblage et le tableau de commande, s'il y a
quelqu'un pour poser les explosifs."
"
Parfait, nous avons du personnel pour cela. Voilà ce que je vous propose: vous
faites le travail, vous encaissez cinquante mille piastres et vous oubliez
tout, il y en a pour une journée, deux au maximum."
Petit
Louis eut un sursaut, cela faisait 1000 dollars US, un fameux paquet.
"
Excusez-moi mon capitaine, mais ça doit être un truc drôlement faisandé pour
payer autant ! Vous voulez faire sauter Ngo Dinh Diem ? "
Le
capitaine eut un petit rire.
"
Non , pas cette fois, quoique ce ne serait pas une si mauvaise idée. Si vous
êtes d'accord, je vous emmène à l'endroit voulu. "
Ca
tournait à cent à l'heure dans le crâne de Petit Louis, la combine sentait le
pourri à plein nez, ça ne devait avoir rien d'officiel, un coup fourré entre
factions adverses. Et le capitaine lui demandait son avis au lieu de lui donner
des ordres...C'était curieux ! D'autre part cinquante mille piastres !
"
On ne risque pas de faire sauter des Français au moins ?"
" Non bien sûr, au pire des
Caodaïstes. "
Ca
le rassurait et puis il ne faisait plus de distinction très nette entre ceux
qui lui en avaient fait tellement baver au nord et ceux du sud qui
s'entre-tuaient joyeusement. Tant qu'on cassait du viet...
"
Encore une question, si vous permettez. Je ne pourrai rien faire avec cet
argent ici, je dois prendre le bateau dans trois semaines. Il faudra me verser
la somme, en dollars ou en francs sur ce compte en France."
Il tira de son portefeuille un papier sur
lequel il inscrivit le nom de la banque et le numéro de compte.
L'officier
réfléchit un moment puis ramassa le papier.
"
D'accord, mais on ne pourra pas vous verser l'équivalent au change officiel,
disons 400.000 francs..."
"
Ca va, si vous me donnez votre parole d'officier que le versement sera effectué
au plus tôt."
" Vous avez ma parole. Maintenant suivez moi. Le travail fini, une jeep vous raccompagnera ici, avec un laissez-passer."
Sortie du camp, la jeep prit la
direction des faubourgs vers Cholon.
"
Nous allons au pont en Y "dit le capitaine qui conduisait lui-même."
Petit Louis comprit que c'était pire que ce qu'il avait imaginé.
"
Chez le Binh Xuyen ? mais mon capitaine, ils sont en train de se faire démolir,
les paras vietnamiens sont descendus à Saigon et sont occupés à tout mettre en
l'air à Cholon. "
"
Oui, les trois bataillons de Do Cau Tri, c'est pour cela qu'il est urgent de
leur donner un coup de main. On a été averti que les Caodaïstes allaient tenter
de prendre d'assaut le PC de Bay Vien au pont en Y. Ne vous inquiétez pas, vous
serez reparti bien avant."
La
jeep descendit le quai de l'Yser, fit des détours par les entrepôts, dépassa
des bastions de sac de sable gardés par des troupes vietnamiennes d'origines
diverses, Petit Louis s'attendait à tout moment à ce qu'une rafale vienne
bloquer leur progression. Plus loin, vers l'ouest, les coups sourds de mortier
indiquaient qu'une bataille était engagée.
"
C'est au pont des Chettys " dit le capitaine, " les paras ont
commencé l'assaut." Il avait l'air soucieux.
Ils
arrivaient à une espèce de no man's land de maisons démolies, de voitures
renversées qui fumaient encore. De là on voyait les bunkers du pont en Y, le
quartier général de Lé van Vien. Les Binh Xuyen en tenue camouflée et béret
vert avaient l'air nombreux dans le dispositif. Petit Louis nota en passant un
Bofor 40mm dans une casemate qui couvrait la route, puis des affûts quadruples
de 12.7, derrière un mur quatre tubes de mortiers de 120, ils arrivaient au
PC.
Les
sentinelles repoussèrent les chevaux de frise qui barraient l'entrée. Un petit
homme sec avec des galons de colonel s'avança vers la jeep.
"
C'est Taï, le chef politique " souffla le capitaine.
"
C'est çà votre type, il a l'air à moitié mort..." le Binh Xuyen parlait un
français sans accent.
"
Il y a deux mois il était encore dans un camp viet, un camp n° 5."
Taï
émit un petit sifflement..
"
Je vois... et il est capable de faire le travail ? "
"
Si vous ne me demandez pas de porter plus de trois kilos à la fois, je tâcherai
de rester debout. " dit Petit Louis qui commençait à en avoir assez d'être
l'objet du dialogue.
"
Bon ! allez à l'arsenal, vous savez où c'est, demandez le lieutenant Linh,
c'est l'artificier. " Il tourna les talons.
Le
capitaine remit la jeep en marche et contourna plusieurs blocs. Petit Louis
entrevit une silhouette trapue avec les étoiles, Bay Vien, qui descendait dans
un blockhaus.
L'arsenal
était enterré et protégé par une épaisse couche de tôles perforées et de sacs
de sable. Un lieutenant assisté de plusieurs hommes en béret verts sortaient
d'une plie de caisses des mines anti-char cylindriques d'un modèle que Petit
Louis n'avait jamais vu, des engins d'au moins 30 kilos.
Le
capitaine fit les présentations.
"
Voilà le problème " dit-il ensuite " On doit miner tous les accès par
la route. On a les mines, de fabrication soviétique, mais pas les détonateurs
ni les plateaux de pression. On a des détonateurs électriques français, mais
ils ne s'adaptent pas. C'est pour ça que je suis venu vous chercher. De quoi
avez-vous besoin comme matériel ? ."
"
Je ne sais pas, ça dépend de l'explosif qu'il y a dans ces mines, de toute
façon, il faut du fil électrique, du câble téléphonique WD1/TT serait parfait,
il est renforcé par des brins d'acier, on ne risquera pas de le casser en
l'enterrant. J'ai aussi besoin de toile isolante, d'un pince coupante, d'une
pince plate, d'un tournevis. "
"
On va vous apporter un caisse d'outillage " dit le lieutenant Binh Xuyen.
"
Vous n'auriez pas une mine ouverte, ou un échantillon de l'explosif?"
"
Si, pour les essais, on a ouvert une des mines, elle est là..."
Petit Louis frémit, découper une mine
anti-char à l'ouvre-boîte n'était pas son passe-temps préféré. Ces types
prenaient des risques...
La
mine était bourrée d'un produit blanc sale assez friable. Petit Louis écrasa un
fragment entre ses doigts, ça sentait nettement l'ammoniaque.
"
C'est un genre d'amatol" dit-il," un mélange de TNT ou un explosif
similaire avec du nitrate d'ammonium. Le nitrate n'explose pas facilement, mais
ça fait beaucoup de gaz. Parfait, ce n'est pas trop chatouilleux ." Il
ajouta:
"
Avez vous une chignole ? " Devant l'air incompréhensif de l'autre il mima
le mouvement.
"
Pour faire des trous. avec une mèche de huit. "
Le
lieutenant envoya un de ses gus à la recherche des outils.
"
Vous voyez, je vais percer un trou sur le côte de la mine, c'est de la tôle
mince, le trou va se prolonger dans l'explosif, en allant doucement ça ne
risque rien. Comme ça le déto va se trouver en contact avec l'amatol. Ah ! il
me faudrait aussi une batterie de 12 volts, une batterie de camion ou deux
batteries de jeep, un appareil de mesure, un ohmmètre pour vérifier les
circuits et un système pour faire le contact, c'est plus pratique qu'une
magnéto. Des manipulateurs de poste radio ou des clés de téléphone par
exemple."
"
On a un standard à 24 lignes qui ne sert plus depuis que les lignes ont été
coupées. " proposa le Binh Xuyen.
"
Parfait, on pourra même mettre un circuit de sécurité s'il n'y a pas plus de
douze mines à placer. "
"
Vous allez faire ça ici ? " demanda le capitaine.
"
Vaut mieux pas, il n'y a pas une chance sur mille qu'il y ait un accident, mais
avec tout ce qu'il y a dans le bunker..."
L'opération
prit plus de temps qu'ils n'avaient pensé, la mèche était du genre fer à béton,
il fallait pas mal de temps pour percer la tôle; après ça rentrait comme dans
du beurre. Le Binh Xuyen qui tournait la chignole transpirait comme un
malheureux. Pour lui, percer un trou dans une mine ressemblait à une tentative
de suicide.
Puis Petit Louis inséra un détonateur
dans chaque trou, ferma les ouvertures avec du chewing-gum et utilisa le chatterton pour maintenir les
fils en place.
"
On va connecter les fils téléphoniques une fois la mine en place et tirer les
lignes jusqu'au central. Quand les types vont-ils placer les engins ?. "
"
Il faudra attendre la nuit. Si quelqu'un assiste à l'opération autant mettre
des petits drapeaux sur les emplacements."
"
Tout ça c'est très beau, mon capitaine, mais quand allons nous rentrer en
ville. "
"
Dès que tout sera terminé, disons vers minuit. "
Petit
Louis fit la grimace, il pouvait s'en passer des choses jusque minuit.
Des
détonations sourdes, et des tirs de mitrailleuses vinrent lui donner raison.
Vers l'ouest des colonnes de fumée s'élevaient noires dans le ciel.
"
C'est du côté du marché de Binh Thai, on dirait du 57 sans recul, le poste Binh
Xuyen là-bas n'en a pas, ce sont les paras qui attaquent. " précisa le
capitaine. Et il arrêta un courrier qui
sortait du PC.
"
Mauvais " annonça-t-il," Cay May vient de tomber, c'est une vraie
manoeuvre d'encerclement. Pourvu que les para n'attaquent pas le PC avant que
les mines soient posées ! "
"
Je vais préparer le central pour les commandes " lui dit Petit Louis
" comme cela il n'y aura plus qu'à connecter les lignes."
Armé
d'un tournevis, il ôta le fond du standard téléphonique et enleva le câblage.
Il ne restait plus que le tableau de bornes avec les clés à trois positions. Il
raccorda une borne de la batterie à la barre commune et connecta l'autre borne
en parallèle sur toutes les clés d'appel de la rangée du haut. Il raccorda
ensuite verticalement les clés du haut à celles du bas. C'était prêt.
L'attente
se poursuivit. Petit Louis s'était allongé sur un lit de camp dans un bunker,
les bruit de la bataille qui s'étendait maintenant dans toute la banlieue sud
de Saigon, le faisait sursauter, des tirs de mortier, des explosions de
grenade, des tirs d'armes automatiques. L'action semblait se concentrer du côté
de Cholon.
Vers
deux heures deux tirs de mortier, des départs de 81, firent vibrer le sol, de
la poussière tomba du plafond. Petit Louis sortit pour aller aux nouvelles, le
capitaine n'était plus là pour le renseigner. Il erra un moment dans le
campement, c'était la fourmillière dans laquelle on avait donné un coup de pied
, des hommes couraient dans tous les sens, l'assaut semblait imminent.
A
peine la nuit tombée, vers 18h30 le capitaine réapparut et secoua Petit Louis
qui s'était endormi.
"
C'est le moment. Les artificiers sont en train de poser les mines. On vous
attend pour le raccordement. "
Il
faisait nuit noire, avec des lueurs rougeâtres dans le ciel, le reflet des
incendies au nord. On avait donné à Petit Louis une tenue camouflée et un béret
vert. Il se faufila au dehors guidé par un des hommes de Linh. Les mines
avaient été posées le plus loin possible, à environ deux cents mètres du
périmètre: quatre d'abord sur la route du quai. A tâtons, dans le noir presque
absolu il repéra la première mine dans son trou, puis les deux fils du
détonateur. Un homme roula doucement le touret de câble, Petit Louis en
débobina une longueur, dénuda les fils, raccorda le détonateur et isola les
épissures par une bonne couche de chatterton. Il fit une profonde encoche avec
un couteau dans le bois du touret: mine n° 1 placée, le Binh Xuyen reprit la
direction du poste à reculons en déroulant le câble. D'autres se mirent à
reboucher le trou et à enterrer les fils.
Les
onze autres engins furent installés et repérés en moins d'une heure.
Rentré
au PC, Petit Louis était épuisé avec une forte envie de vomir. Il but un peu de
thé chaud, les crampes passèrent.
Dans
le blockhaus, il y avait de la lumière, un groupe électrogène grondait
doucement quelque part. Les douze tourets avec leurs repères gravés étaient
alignés contre le mur, le faisceau de câbles
passait par le coin supérieur de la porte.
Linh
expliqua:
"
On a accroché les fils en hauteur dans le poste, pour que personne ne vienne
les arracher. Hâtez vous de faire les raccords. J'ai fait un dessin avec les
emplacements."
Petit
Louis coupa les fils et les réunit aux bornes à vis derrière le tableau. Il
expliqua le dispositif à Linh.
"
Ca va de 1 à douze en partant de la gauche. Pour armer on baisse la clé du bas:
celle-ci; elle reste en position basse. Pour faire exploser on lève ensuite la
clé du haut, les deux clés donnent une sécurité."
Linh
répéta:
"
D'abord celle du bas, en bas, puis celle du haut en haut."
"
Parfait ! maintenant je vais tester les circuits. "
L'ohmmètre ne fonctionnait pas, il
ouvrit le boîtier, pas de pile...Il raccorda la pile d'un lampe de poche à
grand renfort de chatterton et essaya à nouveau, l'aiguille n'arrivait qu'au
milieu du cadran mais ça irait. Il entreprit de mesurer les lignes.
"
Quand vous mesurez, " intervint Linh, " vous envoyez du courant dans
le détonateur de la mine..."
" Oui, mais ce courant est si faible qu'il ne
suffit pas pour amorcer, il faut au moins 100 milliampères pour provoque
l'échauffement... On a de la veine, tous les circuits sont intacts, aucun fil
n'a été arraché."
"
J'ai dit aux hommes que j'arracherai les couilles à celui qui marcherait sur un
fil. Allez vous reposer, je reste ici, j'ai la liaison téléphonique avec le
PC"
Il
montra un EE8 qui se trouvait à côté du standard. Ce lieutenant avait des
arguments convaincants !
Petit
Louis ne dormit pas longtemps, vers vingt heures une série d'explosions sourdes
secouèrent le sol. Toutes les lumières de Cholon s'étaient éteintes. Les
mortier de 120 du PC entrèrent en action. Puis il y eut une explosion plus
forte et toute proche celle-là. Petit Louis jeta un coup d'oeil dehors, sur la
route du quai, un half-track éventré brûlait, ses munitions faisant un feu
d'artifice. Il avait sauté sur une mine. Des rafales d'armes automatiques
arrosaient le PC Binh Xuyen, il retourna se terrer dans son trou très
satisfait: du moins personne ne pourrait lui reprocher d'avoir saboté le
travail.
Vers
trois heures du matin un gigantesque incendie ravageait les paillotes du
quartier sud,le long de l'arroyo chinois jusque la route de Nha Bé. Les flammes
de vingt mètres de haut dévoraient les rangées de maisons l'une après l'autre,
de la suie et des brindilles enflammées retombaient jusqu'au pont en Y.
Vers
le matin, le capitaine réapparut:
"
Nous sommes coincés ici. La situation est critique, Cholon est pris, les para
ont fait un vrai massacre au Grand Monde, mais les Binh Xuyen tiennent toujours
les ponts malgré quelques pertes. Ne vous inquiétez pas, au pire, nous
évacuerons avec le PC dans le Rung Sat. De là il sera facile de revenir à
Saigon."
Il
ajouta:
"
Je vous transmets les félicitations de Taï, il paraît très content des
résultats de votre travail. Vous n'êtes pas trop fatigué de cette nuit ? "
La
sollicitude de l'officier réveilla la méfiance de Petit Louis.
"
Qu'est-ce qu'il va encore me demander de faire, d'aller plastiquer le bureau de
Landsdale ?" se dit-il.
Le
capitaine s'en aperçut.
"
Non c'est tout ce qu'on attendait de vous, vous avez rempli votre part du
contrat et j'ai donné des instruction pour que tout soit en règle de notre côté."
Plus tard Petit Louis put constater que c'était vrai.
La journée de vendredi s'étira,
interminable, des deux côtés on se préparait à l'assaut final. Petit Louis
récupérait; il faisait ses exercices de rééducation, laissait mariner son coude
dans du thé chaud pour l'assouplir, en somme le traitement qui lui avait été
appliqué à l'hôpital, les contraintes des infirmières en moins. Le
ravitaillement n'avait pas flanché, il avait repéré les cuisines enterrées
comme le reste et le chef cuistot s'émerveillait de son appétit.
Vers
le soir, il s'était glissé dans un bunker où se trouvaient trois Binh Xuyen
dont un sergent, un FM BAR pointait dans la meurtrière vers la sortie du pont.
En face dans les entrepôts à demi démolis qui bordaient le quai Ham Tu, à trois
cents mètres des soldats en tenue noire prenaient position, se camouflant
derrière les pans de murs et les éboulis.
"
Ca, Nhungs, pas bon, couper la tête " dit le sergent puis il ajouta:
"
FM pas bon, toujours cassé ! "
Petit
Louis avisa un tas de boîtes chargeurs entassés sur le sol dans la poussière.
Il en prit un, les lèvres étaient bosselées, déformées. En poussant la
cartouche avec le pouce, il constata qu'elle s'accrochait et avait tendance à
basculer. Il vida le chargeur, certaines douilles étaient couvertes de vert de
gris.
"
Pas étonnant qu'il ait des problèmes d'alimentation. "
Sortant
une pince de la poche de sa tenue camouflée, il entreprit de montrer au sergent
comment redresser les lèvres des chargeurs endommagés. Puis il se mit à
démonter le FM sous les yeux horrifiés des servants qui se voyaient tout à coup
désarmés. Il y eut une brève discussion entre le sergent et ses hommes qui se
calmèrent et regardèrent la suite des opérations.
L'arme
semblait propre et bien entretenue, mais quand Petit Louis poussa plus loin et
démonta le tube d'emprunt de gaz, il vit que les évents étaient en partie
bouchés. Un des hommes avaient une poche de pantalon qui pendait, il arracha le
morceau et s'en servit pour nettoyer le tube et le système de percussion qui
coinçait dans des résidus de poudre brûlée.
Une
fois remontée, l'arme semblait fonctionner normalement, il faudrait voir à
l'usage. Il dit au sergent:
"
Videz tous les chargeurs, frottez les cartouches, après ça ira " et il
alla se remettre à l'abri.
Les
tirs de harcèlement reprirent vers le soir, à l'arme automatique, les snipers
du quai tiraient sur tout ce qui bougeait à l'intérieur du PC. Les Binh Xuyen
avaient dû recevoir la consigne d'économiser les munitions, car ils n'ouvraient
le feu que lorsque des éléments se rapprochaient de l'entrée du pont.
Au petit jour, deux
explosions successives secouèrent le blockhaus, Petit Louis rejoignit le bunker
au FM où le sergent était seul et tirait de longues rafales. Il jeta un coup
d'oeil, sur le quai, à droite un half-track était retourné, à gauche un
scout-car contournait un énorme trou creusé dans la route.
"
Ils ont déclenché la mine trop tôt"
se dit Petit Louis.
Comme
le sergent se baissait pour prendre un nouveau chargeur dans une caisse
ouverte, il lui frappa sur l'épaule et prit sa place. Par petites rafales
successives il arrosa le scout-car et les groupes d'accompagnement qui
suivaient. Le servant de la mitrailleuse rentra dans sa tourelle à l'abri, mais
l'engin blindé continua son avance protégeant la section de Nhungs.
"
Ca sent le roussi !" pensa Petit Louis.
Le
scout-car s'engageait sur le pont quand il y eut une sorte de traînée
d'étincelles et un choc sourd puis une série d'explosions à l'intérieur du véhicule.
Un obus de bazooka venait de le stopper net. La section d'accompagnement
s'enfuit en laissant à terre une bonne partie de son effectif, les 12.7 de l'entrée du PC s'étaient mises de la
partie.
Dans
la journée et la nuit suivante quatre assauts furent repoussés, les mines
restantes furent déclenchées l'une après l'autre déruisant plusieurs véhicules
et rendant les abords du pont inutilisables pour tout autre engin qu'un char de
combat.
Le
lieutenant Linh vint rejoindre Petit Louis un peu avant midi:
"
On évacue à la tombée de la nuit, la position ne sera plus tenable très
longtemps, je vais rester pour dynamiter la soute à munitions et les
cantonnements, je sais comment m'y prendre. Restez là, on viendra vous
chercher. "
Peu
après une détonation formidable ébranlait le poste.
"
Du 105 ou même du 155 " pensa Petit Louis qui avait entendu le chuintement
précédant l'explosion.
" Si l'artillerie s'en mêle nous allons
être écrasés comme des punaises."
Les
salves se succédèrent tombant trop long ou trop court. Puis le tir cessa. Peu
après Petit Louis entendit le bruit d'un avion qui passait presque en
rase-mottes, un appareil d'observation semblait-il. Le tir d'artillerie reprit.
Un obus tomba tout près, les lumières s'éteignirent. Un autre projectile vint
secouer le sol, puis un autre. L'avion repassa accompagné de rafales de
mitrailleuses puis de hurlements, des cris de triomphe ...
"
Ils ont dû descendre le tapin d'observation." se dit Petit Louis, "ça
va nous donner du répit. "
En
effet le pilonnage d'artillerie cessa. Le tir d'armes automatiques reprit peu
après, le poste tenait toujours. Petit Louis sortit pour se rendre compte: tous
les bâtiments en surface avaient été démolis, le PC avait reçu un obus de plein
fouet, les murs étaient éventrés, le toit écroulé ne présentait plus qu'un
amoncellement de poutres et de tôles froissées, il y avait du sang partout, des
Binh Xuyens fouillaient les décombres cherchant des survivants, Bay Vien
lui-même, couvert de poussière aidait à porter les brancards vers le canal à
l'arrière. L'évacuation commençait.
Petit
Louis suivit un groupe et s'embarqua sur un sampan à moteur qui descendit le
canal à l'abri des haies de roseau, la nuit tombait.
Le
sampan aborda la rive droite un moment après et le groupe débarqua, il ne
restait que l'homme de barre et un Binh xuyen qui enleva sa tenue camouflée
pour apparaître en short et saharienne, il jeta son béret et fit signe à Petit
Louis de l'imiter. Après une demi-heure, le sampan s'amarrait à un escalier sur
la rive gauche cette fois.
"
Quai de Villier." dit le Binh Xuyen.
Petit
Louis fit un signe d'adieu et prit la direction du boulevard Galliéni. Peu
après il tombait sur une patrouille de paras vietnamiens en jeep qui le
ramenèrent au camp de Khanh Hoi sans lui poser de questions.
Petit
Louis ne comprit jamais par suite de quel concours de circonstances le
mystérieux capitaine était venu le chercher, lui, pour effectuer une besogne
insignifiante qui aurait pu facilement être accomplie par n'importe quel soldat
du Génie, et pour commencer par le lieutenant Linh des Binh Xuyen.
Quelques jours plus tard il apprenait
qu'il n'était plus sur la liste de départ, aucune explication ne lui fut donnée
et quand il voulut savoir quand il serait enfin rapatrié, il se vit renvoyé de
bureau en bureau sans pouvoir obtenir le moindre éclaircissement.
Quand fin mai
arriva et qu'il vit le camp se vider puis se remplir à nouveau d'un contingent
qui se préparait pour le prochaine traversée, il commença à désespérer et en
vint presque à souhaiter une inculpation suivie d'une incarcération dans une
prison de la métropole: au moins cela lui permettrait de rentrer en France...