CHI HOA AVRIL 1955

 

 

         La prison de Chi Hoa avait été construite par les Japonais. On dessine un octogone, on trace les huit rayons aboutissant à une tour centrale qui est un mirador garni de mitrailleuses. Les côtés de l'octogone sont huit murs aveugles en béton hauts de quatre étages. A chaque étage 6 grandes cellules pouvant loger chacune quarante prisonniers s'adossent au mur et donnent sur un couloir intérieur par des grilles qui vont du sol au plafond. Les couloirs sont garnis de barreaux côté cour et les gardes dans le mirador ont ainsi une vue parfaite sur les 192 cages. La seule communication avec l'extérieur est un tunnel qui part de la salle de garde en sous-sol au pied de la tour. Chaque tranche de 24 cellules a son escalier de coin qui descend dans sa cour triangulaire.

 

         En arrivant Petit Louis compta les portes blindées fermées à clé. Deux à l'entrée de l'enceinte, deux au poste de garde externe, deux au pied de la tour donnant dans le poste intérieur, deux pour passer dans la cour, une sur l'escalier, une sur le couloir et la dernière donnant dans la cellule. Onze portes, onze clés, onze matons. Ce n'était plus une taule, c'était Fort Knox...

 

         Lorsque les gendarmes l'avaient cueilli à sa descente d'avion à Than son Nhut, l'aéroport de Saigon il avait pensé qu'il y avait maldonne quelque part et il avait demandé des explications. Un " Ta gueule ! " péremptoire lui fit décider d'attendre les événements. Ca devenait du Kafka...

         Au fond, qu'est-ce que ça changeait ? attendre le bateau en prison, à l'hôpital ou dans un camp militaire revenait strictement au même. Il fut mis au trou sans aucune formalité, pas d'inscription, pas d'interrogatoire, pas de fouille: on enferme le type, on jette la clé et on l'oublie.

 

         La cellule était loin d'être pleine, il n'y avait qu'une douzaine de types dont un noir gigantesque à l'air bon enfant qu'on appelait Tout P'tit. 

         En prison, on ne dit jamais pourquoi on est là, par principe personne n'a rien fait qui soit étrange ou illégal, rien que des innocentes victimes d'épouvantables erreurs judiciaires. Peu à peu ça se décante, il faut bien causer...

         Rubicki Marcello était du type bavard par contre, il étalait son palmarès à qui voulait l'entendre: son truc à lui était de se faire nommer dans un service d'Intendance et de partir avec la caisse. Il avait écumé ainsi à la fin de la guerre l'armée italienne, était passé dans le civil en France puis les flics aux basques il avait opté pour la Légion. Il avait déserté après l'armistice ce qui est un comble mais était repassé de l'autre côté avec les fonds d'un bataillon viet.

         " Je me suis fait enchrister bêtement" expliquait-il," à la Base Militaire, ils ont fait les comptes plus tôt que prévu."

 

         Deux jeunots avaient été inculpé de vol. Ayant pris un taxi, ils avaient payé la course, mais s'étaient enfui en emportant le plumeau qui servait à épousseter la voiture. Plainte et trois mois secs. Ils avaient presque fini mais tireraient toute leur vie un casier.   

         Le reste représentait l'échantillonnage habituel des prisons militaires avec les motifs courants: beuveries, bagarres, vols, manque de respect à l'autorité: des bricoles.

 

         Tout P'tit se retrouvait en cabane à la suite d'une bagarre mémorable où il avait démoli une douzaine de prévôts. L'opinion générale affirmait qu'il n'y était pour rien et qu'il n'avait fait que se défendre. Son avocat demandait des dommages et intérêts considérables car il avait perdu un oeil dans l'échauffourée.

         Un prisonnier se détachait du lot, un sang-mêlé de Madagascar, avec des yeux jaunes bizarres. Il avait sur le dos une histoire de meurtre compliquée et restait dans son coin sans parler à personne.

 

         La vie s'écoulait assez monotone, la douche, la promenade dans la cour, les repas, la visite à l'infirmerie tous les jours pour les exercices de rééducation. Ca prouvait au moins que le dossier médical avait suivi.

         Petit Louis reprenait des forces rapidement, son bras avait un peu grossi, et les mouvements arrivaient presque à l'angle droit. Pour monter les trois étages il avait besoin d'aide, mais il arrivait à faire plusieurs tours de cour sans vaciller.

 

         Un des matons, un corse, rendait la vie difficile aux détenus. La nuit il faisait toutes les heures ses rondes réglementaires en cognant une tige métallique sur les barreaux des cellules. Ca réveillait tout le monde et il faisait taire les protestations en hurlant " Vos gueules là-dedans." Ils en furent débarrassés après une erreur de jugement qui lui coûta sa place.

         La cellule au bout du couloir était occupée par des prisonniers vietnamiens. Une nuit, le maton se fit copieusement injurier par les occupants de la cellule qui avaient mis leur coup soigneusement au point. Furieux il déverrouilla la porte et pénétra dans la cellule la matraque levée.

         Les types lui tombèrent dessus comme un seul homme, lui flanquèrent une dérouillée qui lui valut des semaines d'hôpital et s'emparèrent de son pistolet qu'ils démontèrent et firent passer dans le trou de chiottes par petits morceaux. Ensuite tout l'étage se mit à brailler en choeur pour appeler la garde.

 

         Une évasion manquée fit le sujet des conversations pendant plusieurs jours. L'équipe qui travaillait aux cuisines avait pourtant bien bien préparé son affaire. La grille qui conduisait de la cuisine à l'égout principal passant sous toutes les enceintes avait été délicatement descellée après plusieurs semaines d'efforts. Deux autres grilles dans l'égout lui-même avaient pu être ouvertes, les gâches sciées patiemment avec des couteaux de cuisine. Il ne restait plus que les barreaux donnant sur l'arroyo pour séparer les conjurés de la liberté quand un membre de l'équipe, un giron qui avait les faveurs du responsable de la cuisine, ouvrit sa grande gueule et fit tout échouer.

         Il fut victime les jours suivants d'une quantité invraisemblable de malchances et d'accidents: il tombait dans les escaliers, renversait sa gamelle, se cognait aux murs. Finalement il se prit stupidement la main dans une grille qui se refermait et eut plusieurs doigts sectionnés.

         La nourriture n'était pas fameuse, surtout à base de riz. Mais ça ne dérangeait pas Petit Louis car il y avait du pain !  C'est si bon du pain après 21 mois.  La première fois qu'ils reçurent des sardines la question se posa : comment ouvrir les boîtes sans aucun ustensile. Un ancien qui n'en était pas à son premier séjour en cabane montra le truc aux autres: on retourne la boîte et on la frotte vigoureusement sur le sol en béton. Dès qu'on aperçoit une trace d'huile on arrête. Si on a frotté bien à plat, le couvercle se déchire facilement avec les doigts, la soudure presque usée. Mais ça fait un vacarme insensé.

 

         Un matin Petit Louis fut appelé:

         " Bourgain ! à l'Instruction. " Enfin ça bougeait après plus d'une semaine. 

         Il fut conduit non pas dans les bureaux du Tribunal Militaire, mais boulevard Galliéni au centre des services de renseignement de l'armée. Là il dut raconter en détail tout ce qui s'était passé depuis le moment où il avait été ramassé sur la route de Phu Ly, jusqu'à son retour.

         Très vite l'interrogatoire buta sur des points de détail: l'autre voulait des dates précises, des noms de lieux, des évaluations d'effectifs, tous rensegnements que Petit Louis était bien incapable de lui fournir.

         " Mais enfin, vous devez bien savoir par où vous êtes passé , vous avez dû prendre des repères. Montrez-moi sur la carte."

         Petit Louis montra le cours du Song Ma.

         " Nous avons remonté un fleuve au début, pendant près d'une semaine, peut être bien celui-là. En effet, ici il y a des gorges indiquées, ensuite on a pris les pistes de la forêt. C'est là qu'on a rencontré le convoi de vélos. "

         Le capitaine consulta ses notes.

         " Vous voyez, quand vous voulez ...Et il y avait beaucoup de monde dans ce convoi ?"

         " Je vous l'ai dit, j'ai vu une vingtaine de vélos quand le bo doï m'a fait traverser en vitesse derrière un groupe, après je n'ai plus rien vu, mais on entendait des bruits de voix. Le dernier transportait des obus de mortier de 60."

         " Emballés comment les obus ? "

         " Comme les nôtres, des containers en carton gris avec une bande verte ou bleue."

         " Bien ! ensuite ? "

         " Nous avons traversé des villages Méos, les hommes avaient les vestes noires et un turban rouge."

         " Combien de temps après ? "

         " Une semaine ou deux. "

         " Vous ne pouvez pas préciser ? "

         " Je ne savais même pas quel mois on était..."

         Et ça continuait comme cela. Le capitaine ne comprenait pas comment il avait pu traverser la Rivière Noire et le Fleuve Rouge sans s'en apercevoir.

         " Vous avez quand même dû passer sur des ponts importants, ça se remarque non ? "

         Petit Louis se creusait la tête il ne voyait pas de pont. Puis il se souvint.

         " Ce doit être le jour où je suis tombé et où j'ai dévalé une pente. Le bo doï m'a ramassé en bas et m'a même porté un moment. Après il me semble que nous sommes montés dans une barque, et j'ai dormi jusqu'à l'arrivée, je ne sais pas si on a remonté la rivière ou si on a traversé, j'étais complètement sonné."

         " Vous dites que le camp se trouvait dans la région de Ha Giang "

         " Oui, d'après ce que disaient les prisonniers vietnamiens.Mais on ne devait pas se trouver à plus de 40 ou 50 kilomètres de Cao Bang, selon eux."

         " On n'a jamais signalé de camp dans cette région."

         " Le camp a pourtant été survolé deux fois par des avions, la deuxième fois ils ont mitraillé la corvée qui enterrait les morts, j'ai bien crû que ces salauds allaient me descendre, on n'avait pas eu le temps de se mettre à couvert."

         Un ange passa...

 

         " Reparlez-moi de ces déserteurs qui ont visité le camp."

         " C'était toujours les deux mêmes, un Européen avec le type espagnol. Il avait fait une visite au camp de Kim Ton."

         " Ribera ! " dit aussitôt le capitaine.

         " Je ne sais pas, ils avaient des noms vietnamiens. Les Viets prétendait que c'était un ancien capitaine de Tabors qui avait déserté avec une partie de sa compagnie. L'autre était un grand blond, un Allemand je crois. Les Viets du camp faisaient aussi un grand cas d'une espèce de vedette qui était là depuis des années, un nommé Chieng Xi ."

         " Ah! celui-là " s'exclama le capitaine.

         " Vous le connaissez ? " demanda Petit Louis.

         " Plutôt ! mais c'est moi qui pose les questions..."

         " Ils parlaient aussi d'un Marocain, pas un déserteur mais un envoyé du parti communiste marocain qui devait s'occuper des prisonniers Nord-Africains."

         " Vous connaissez son nom ? "

         " Marouf ou Maarouf, il était soi-disant général dans l'armée Viet Minh."

         " Avez-vous entendu parler d'autres déserteurs. Est-ce que le nom de 'Chabert' vous dit quelque chose ? "

         " Non, mais je suis resté la plupart du temps seul Européen parmi les Vietnamiens, on ne parlait guère."

         " Combien d'autres Européens avez-vous connu dans les camps où vous êtes passé ? "

         " A Kim Ton ils étaient plus d'une centaine, mais je n'y suis resté que quelques jours. "

         " Et dans les autres camps ? "

         " Il y a eu d'abord les deux prêtres belges, puis quelques types au camp spécial, un dizaine peut-être, des ralliés punis, je crois, puis les deux aviateurs...

         " Vous connaissez leur nom ? "

         " Non !"

         " Ensuite ? "

         " Il y a eu ensuite le paquet qui venait de Dien Bien Phu. quelques légionnaires de la 13ème DBLE et du 1er BEP, je crois. Puis quelques isolés au camp spécial, on ne faisait que les entrevoir quand ils arrivaient, puis quand on allait les enterrer. Dans le dernier camp il y avait les deux ralliés punis. En tout ça doit faire trente cinq ou trente six. "

         " Et combien ont été libérés ? "

         " Aucun."

         " Comment ça aucun, où sont-ils passés, ils sont toujours prisonniers ?"

         " Non, ils sont tous morts."

 

         Il y eut un silence.

         " Alors comment avez-vous fait pour vous en tirer ? "

         " D'abord le Père Bruneau m'a bien aidé, ça m'a fait gagner presque six mois, puis il y a eu ce manuel technique que j'ai écrit en faisant durer. Ensuite je parlais un peu vietnamien, ce qui me permettait des petits suppléments. J'avais aussi l'habitude du riz plus que les autres et je le digérais mieux. Et puis j'ai eu de la chance de ne pas être trop malade. Il était quand même temps que ça cesse, je n'aurais pas tenu bien longtemps encore."

 

         L'officier voulut en savoir davantage sur le manuel d'électronique.

         " C'était un cours élémentaire, un manuel scolaire comme on peut en trouver dans n'importe quelle librairie." lui dit Petit Louis, mais l'autre rédigea une note assez longue dans le dossier.

         Et ça continuait. L'interrogatoire se poursuivit le lendemain, puis le jour suivant. Petit Louis se rappelait des détails qu'il avait cru oubliés à tout jamais, ce type avait la technique et comme il n'avait aucune objection à tout raconter, ça facilitait les choses.

         A la fin de la quatrième entrevue le capitaine fit le point.

         " Vous êtes dans une situation assez particulière. Techniquement vous êtes déserteur. D'autre part lors de votre départ 'involontaire' jusqu'à preuve du contraire, vous n'étiez pas militaire à proprement parler mais 'assimilé' ce qui crée des complications juridiques. Votre contrat devient nul à la date du 1er juin 53, mais vous avez droit au rapatriement. Il y a un bateau fin mai. D'ici là vous toucherez une solde de deuxième classe à compter du 1er avril. Vous allez être conduit au camp de départ de Khan Hoi en attendant le départ. On vous fera savoir si une instruction militaire est engagée contre vous."

 

         " Ca promet ! " se dit Petit Louis," je sors d'en prendre et on va remettre le couvert. Comme les juges militaires ont la main lourde la facture risque d'être salée."

         Il se retrouva libre à l'ancien Parc des Transmission qu'il connaissait bien et qui avait été converti en camp de transit.

 



suite : (32) Saigon

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