DALAT MARS 1955

 

 

 

         L'échange des prisonniers se fit quelque part entre Thai Nguyen et Hanoi: des groupes de commandos viet cong capturés lors d'opérations de guérilla bien après la signature de l'armistice contre une poignée de rescapés de divers camps éparpillés au fin fond de provinces du nord.

  

          Depuis le passage en Haute Région dans les environs de Thuyen Quang, Petit Louis ne savait plus très bien où il en était. Il lui semblait qu'une partie du voyage s'était effectuée dans un camion de l'armée, il se rappelait seulement une sorte de pelleteuse mécanique, aux chenilles d'un mètre de large et conduite par des blancs. Il l'avait vraiment vue ou était-ce un cauchemar ? L'engin faisait un bruit énorme, grinçant et irrégulier qui lui parvenait comme par vagues successives. Il y avait un chantier, dans un trou de la montagne. Puis c'était la nuit, sur une barque. Là il en était presque sûr, parce que quelqu'un lui avait donné de la soupe de soya et qu'il ne l'avait pas vomie comme le riz l'autre jour, ou était-ce le matin ?

 

         Maintenant c'était la natte sur laquelle il était couché qui se balançait, au-dessus il y avait des branches qui se déplaçaient vers l'arrière, il était serré comme dans un cocon, il s'endormit.

         Quand il se réveilla, il était couché sur le sol, c'était dur et humide, sous sa main il sentit une barre de bois, un lit ? un brancard ? Il ne voyait rien, il avait sur le visage une étoffe rugueuse qui le gênait pour respirer.

 

         Puis il entendit des voix, les accents piaillards du nord, puis un timbre plus grave... un Français ! il était enfin arrivé... ou bien avait-il abouti dans un autre camp, avec d'autres prisonniers ?

         Des pas firent crisser les gravillons et le pan de couverture se souleva; l'éclat du jour gris lui fit cligner des yeux, il entendit la voix:

         " Celui-là, il n'en a plus pour longtemps ! "

 

         Il voyait mieux: un visage lunaire, bouffi, barré d'une moustache et surmonté d'un képi noir: un gendarme français penché sur lui tenait à la main le pan de la couverture brune. La main lâcha la couverture et tout disparut.

         Un accès de rage soudaine secoua Petit Louis et la poussée d'adrénaline lui rendit d'un coup sa lucidité. Ce connard de pandore venait sans s'en douter de lui rendre un grand service,  la vonlonté de vivre  avait repris le dessus.

         Le brancard fut soulevé déplacé puis reposé avec un bruit métallique. La couverture fut enlevée, cette fois pour de bon. Il était dans une ambulance et un médecin se penchait sur lui.

         " Ca y est mon gars, tu es arrivé, on va s'occuper de toi."

         Petit Louis sentit qu'on lui faisait une piqûre et il s'endormit à nouveau. Il rêva d'une montagne, il montait une pente sablonneuse, on lui avait remis les chaînes et il avançait à quatre pattes, un bruit continuel l'empêchait de réfléchir, il se sentait tellement fatigué...

 

         Il ouvrit les yeux; ses oreilles bourdonnaient et lui faisait mal, il avala péniblement et avec un déclic elles semblèrent se déboucher, il sentait un balancement et vit des fenêtres carrées, un avion ! il était dans un de ces bons vieux Dakota.

         " On peut dire que vous savez récupérer !" dit une voix " on essayé de vous donner de la soupe, ça ne vous a même pas réveillé, on a dû la remplacer par ça ..." 

         C'était le médecin de l'ambulance, il montrait un goutte à goutte suspendu à la paroi.

         " Avez-vous faim ? "

         Petit Louis hocha la tête. Un infirmier lui fit boire une tasse de bouillon, c'était bon, mais il avait encore faim.

         " Il faudra y aller tout doucement au début " dit le toubib," vous avez le système digestif complètement délabré, au début on a perdu quelques rapatriés qui ont fait des excès, mais maintenant on a l'expérience." Petit Louis se rendormit.

 

         La différence de pression le réveilla à nouveau, l'avion se posait, par la porte déjà ouverte alors que l'appareil roulait encore, il entrevit une pancarte: "Aérodrome de Dalat"

 

         L'hôpital était grand, tout blanc, avec un toit de tuiles rouges. 

         " Soulevez-le et mettez le sur le lit avec la toile cirée, on ne peut pas lui mettre dans des draps tant qu'on ne l'aura pas nettoyé un peu. Je suis sûre qu'il a des poux."

         La voix autoritaire ne pouvait appartenir qu'à une infirmière-chef. Et pourtant la dame avait un bon sourire quand elle dit à Petit Louis:

         " Ne vous inquiétez pas, nous allons bien vous soigner. Pour commencer, il faut enlever tout ça. Vous pouvez vous asseoir ? Je vais vous aider. Fabienne enlevez lui sa chemise . Qu'est-ce ça veut dire ces grandes lettres F. N. dans le dos ?"

         "Coupable..." dit Petit Louis. Le bras gauche, raide, ne passait pas bien. 

         " Qu'est-ce qu'il a ce bras ? " elle jeta un coup d'oeil.

         " Fabienne ! allez me chercher le docteur Gunther ."

         " Mais vous êtes couvert de gale ...Avez vous la force de prendre une douche ? "

         " Avec un petit coup de main ça ira..quand je serai propre, je serai à moitié guéri." dit Petit Louis qui se sentait déjà mieux.

         Après la douche, un infirmier lui tondit les cheveux et la barbe. Puis il fut badigeonné des pieds à la tête d'une pommade qui sentait le soufre, les escarres aux hanches et au sacrum désinfectées et pansées, les chevilles bandées et Petit Louis se retrouva au frais sur un lit blanc emmitouflé dans une espèce de linceul à cause de la pommade.

         Le docteur Gunther était arrivé et il examina son bras.

         " Arthrose due à l'infection. Il reste une légère mobilité, à mon avis c'est tout à fait récupérable. Regardez c'est curieux il a le ventre couvert de vergetures comme après une grossesse. Pour le reste ce qui m'inquiète, c'est la maigreur. Vous allez le peser. "

         Une infirmière apporta une balance, on y jucha Petit Louis et le toubib se pencha pour lire le résultat:

         " 37 kilos... avec le drap ! Combien pesiez-vous avant ?"

         " 64,65 " dit Petit Louis.

         " Des déportés en Allemagne ont survécu après avoir perdu la moitié de leur poids " fit le toubib " vous voyez, il y a encore de la marge ! "

         L'infirmière-chef eut l'air scandalisée.

         " Je lui dis cela pour l'encourager " expliqua le toubib en faisant un clin d'oeil à Petit Louis. Celui-ci entrevit une feuille agrafée sur un dossier qui était posé sur la chaise voisine:

         " Paludisme chronique.

           Dysenterie chronique.

           Mycoses étendues et infectées.

           Carences multiples.

           Etat de choc due aux privations et aux sévices corporels."

         " Ce pauvre mec est mal barré " se dit-il puis il lut son propre nom en haut de la page...

         " Il faut toujours qu'ils exagèrent, c'est pour les statistiques et la propagande impérialiste " 

 

         Les premiers jours furent pénibles, il avait tout le temps faim. Le matin il avait droit à une tasse de café au lait avec une biscotte, à midi, une biscotte avec un bol de soupe, le soir une tasse de soupe avec une cuiller de riz tellement cuit qu'il ne le sentait pas passer. Curieusement une chose lui coupait presque l'appétit les premières fois lorsqu'une infirmière lui apportait son repas: l'odeur fade de transpiration qui lui soulevait le coeur. 

         Les vietnamiens disent des blancs qu'ils sentent le cadavre, c'était bien l'impression de Petit Louis. Puis cela s'estompa, d'ailleurs au bout de quatre jours, à peu près débarrassé de sa gale il pouvait se lever tant bien que mal et manger avec les autres malades à la table qui se trouvait mise au bout de la grande salle pour les valides.

 

         Il apprit que les premiers échanges de prisonniers avaient commencé peu de temps après l'armistice du 1er août 54 par les camps de la zone entourant Hanoi, ceux de Kim Ton, de Chiem Hoa, de Thai Nguyen, puis les 3.300  de Dien Bien Phu, les rescapés parmi les 11.700 qui avaient été fait prisonniers dans la cuvette. En tout les forces de l'Union française avaient récupéré 11.800 hommes en mauvais état, il en manquait 23.000 dont 13.000 vietnamiens. Puis les retours s'étaient espacés, les prisonniers isolés par petits groupes dans les villages, les garnisons viets étaient rendus par deux ou par trois, quand le commandement et les comités de la Croix Rouge arrivaient à les localiser.

         L'existence des camps n° 5 ne fut connue que par des recoupements successifs. Le camp de la frontière au delà de Ha Giang, fut repéré grâce à une migration de montagnards qui avaient été chassés de la région par la reconstruction de la voie ferrée. 

 

         Quand le régime draconien fut adouci, Petit Louis commença l'exploration de l'hôpital. La salle voisine était pleine d'intérêt, on y avait réuni quelques paludéens chroniques, des grands fiévreux qui ne mangeaient presque rien et laissaient les plats intacts. Petit Louis faisait le ménage et accumulait des calories.

         Trois fois par jour il allait à la salle de rééducation. Les premières séances c'était presque à hurler. Il lui fallait d'abord tremper son bras dans de l'eau tellement chaude qu'il lui semblait que la peau allait se détacher. Ensuite le très léger mouvement que permettait l'articulation déformée devait être accru en forçant de plus en plus. Il fallut presque deux semaines pour gagner dix degrés, puis les flexions s'améliorèrent peu à peu. 

 

         Un autre problème se présentait dans les escaliers, pour descendre ça allait à peu près, en s'aidant de la rampe, il passait une marche après l'autre, mais pas moyen de remonter debout, Petit Louis avait grossi plus vite que ses muscles. Il s'en tirait à quatre pattes en prenant son temps, mais c'était drôlement fatigant !

         Et il y avait ces cauchemars... chaque nuit il tournait le moulin à riz, il répétait les mêmes réponses au can bô qui poursuivait ses interrogatoires incessants, il refaisait la route de la montagne en traînant les pieds. Quand il s'éveillait la nuit, il guettait le passage du garde et s'apercevait soudain qu'il pouvait déplacer ses jambes sans que la chaîne ne lui déchire les chevilles. Il se rendormait et se retrouvait là bas. 

 

         Après six semaines, vers la mi-avril quand il put se déplacer presque normalement, Petit Louis quitta l'hôpital de Dalat et se retrouva sans y rien comprendre à la prison de Chi Hoa à Saigon.



suite : (31) Chi Hoa

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